«Max Weber nous parle de désenchantement du monde pour caractériser le capitalisme. En effet, en tant qu’entreprise de réification généralisée, le capitalisme désenchante les espaces-temps locaux, notamment en tentant de dissoudre l’Âme du monde (l’anima mundi des anciens), les génies des lieux, toute cette classe de phénomènes subtils que nos poésies, nos imaginaires, nos spiritualités désignaient sous les beaux (et parfois inquiétants) noms de lutins, elfes, fées, gnomes, djinns, ghouls, ondines. « Le mot désenchantement a été lancé par le sociologue allemand Max Weber ", écrit Jean-Louis Schlegel. " En allemand, le mot est Entzauberung, et, si on le traduit littéralement, il signifierait que les objets, dans le monde moderne, sont dépouillés de toute aura magique, de tout sens merveilleux, que la nature ou le cosmos, en d’autres termes, deviennent un monde d’objets à étudier, à analyser, à classer, à calculer, à mesurer. Descartes en avait donné le principe philosophique et, à partir de Newton, la chose fut acquise : la nature est un grand mécanisme. Entzauberung : “ cosmos désenflé ”, c’est-à-dire un cosmos qui a cessé d’être un monde symbolique, un monde vivant, avec une âme ou des milliers d’âmes, un monde d’énergies aussi. "(1)»
(1)«Le réenchantement du monde et la quête du sens de la vie dans les nouveaux mouvements religieux », Jean-Louis Schlegel, in Les spiritualités au carrefour du monde moderne, traditions, transitions, transmissions, colloque à la Sorbonne, éd. Centurion, Paris, 1994. Jean-Louis Schlegel est philosophe, sociologue et membre du comité de direction de la revue Esprit.»
C'est tout simplement le progrès que mettait en cause le neurologue allemand Wilhelm Heinrich Erb en 1895:
« Les conquêtes extraordinaires des temps modernes, les découvertes et les inventions dans tous les domaines, le maintien du progrès en face de la concurrence croissante ne sont acquis qu'au prix d'un grand travail intellectuel et ne peuvent être maintenus qu'à ce prix. Ce que le combat pour la vie exige de productivité de la part de l'individu s'est considérablement accru; il ne peut y satisfaire qu'en déployant toutes ses forces intellectuelles; en même temps les besoins de l'individu et ses prétentions à jouir de la vie se sont élevés dans tous les milieux; un luxe sans précédent s'est propagé à des couches de la population qu'il ne touchait pas du tout auparavant; l'irréligiosité, le mécontentement et l'avidité ont gagné des cercles plus étendus de la population [je vous rappelle que cela a été écrit en 1895]; l'accroissement démesuré de la circulation, le réseau universel du télégraphe et du téléphone ont complètement transformé les conditions du trafic; tout a lieu dans la hâte et dans l'agitation, la nuit sert aux voyages et le jour aux affaires, les voyages de détente eux-mêmes deviennent une fatigue pour le système nerveux; des grandes crises politiques, industrielles et financières communiquent leur excitation à des cercles de la population beaucoup plus larges qu'autrefois; l'intérêt pour la vie politique est devenu chose tout à fait commune; les luttes politiques, religieuses et morales, les activités de parti, l'agitation électorale, le fait que les associations croissent de façon excessive, tout ceci échauffe la cervelle, contraint l'esprit à faire de nouveaux efforts et mord sur le temps de détente, de sommeil et de repos; la vie dans les grandes villes est devenue de plus en plus raffinée et agitée. Les nerfs sont à plat et on cherche à se détendre par l'accroissement des stimulations et par des plaisirs très épicés, ce qui ne fait que fatiguer davantage; la littérature moderne s'intéresse surtout aux problèmes qui donnent le plus à penser, qui remuent toutes les passions et prônent la sensualité, le goût du plaisir, et le mépris de tout principe éthique et de tout idéal; elle offre à l'esprit du lecteur des cas pathologiques, des problèmes de psychopathes sexuels, des problèmes révolutionnaires et d'autres encore.
« En nous administrant à fortes doses une musique importune et bruyante, on énerve et on surexcite nos oreilles; les spectacles excitent et emprisonnent tous les sens; même les beaux-arts se tournent par préférence vers ce qui est écoeurant, haïssable, vers ce qui excite, et n'hésitent pas non plus à nous mettre devant les yeux, avec une fidélité révoltante, ce que la réalité contient de plus horrible.
« Cette description d'ensemble, conclut Erb, nous montre déjà toute une série de dangers que comporte le développement culturel moderne; elle peut encore être complétée par certains détails... »,
Cité par Françoise Giroud, dans Si je mens, Stock, 1972, p 48-49.
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