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    Impression du texte

    Cigale

    Définition

    Les cigales sont des Hémiptères, du groupe des Homoptères, appartenant à la famille des Cicadides (Cicada selon le classement linnéen). Elles présentent les caractéristiques suivantes: corps épais; tête massive et courte, yeux pédonculés et très saillants ; vertex muni de trois gros ocelles disposés en triangle; antennes courtes, ailes antérieures beaucoup plus longues que les postérieures, tantôt glabres et transparentes; tantôt velues et diversement colorées; cuisses antérieures épaisses, souvent munies en dessous de dentelures plus ou moins fortes.

    Les cigales étaient très appréciées chez les Grecs qui estimaient leur chant mélodieux. Ils en avaient fait l'emblème de la musique et les enfermaient dans de petites cages afin d'avoir le plaisir de les écouter. Plusieurs poètes les ont célébrées dans leurs écrits. On pouvait voir l'effigie de la cigale sur certaines monnaies, celles des Locriens, par exemple, et porter une cigale d'or dans les cheveux était, pour les Athéniennes, un signe de noblesse.

    Selon Aristote, les Grecs considéraient les cigales comme un mets délicat. Ils choisissaient de préférence les femelles et les nymphes, qu'on cherchait dans la terre, au pied des arbres. En Chine, selon les témoignages des premiers missionnaires européens, la cigale faisait l'objet d'un tel intérêt que le gouvernement de Pékin avait institué la charge de cigaliste avec mandat de fournir la cour en cigales de toutes tailles et de toutes couleurs. Les Chinois prêtaient mêmes des vertus médicinales à l'insecte qu'on croyait capable de guérir les victimes de la rage.

    Aristote avait déjà formulé une explication assez exacte de la manière dont les cigales produisent le bruit strident et puissant que on appelle le "chant de la cigale". Il s'agit en fait d'une paire d'organes situés à la base de l'abdomen de l'insecte mâle. Ce sont deux membranes qui font office de timbales mises en branle par un muscle spécial, et qui en oscillant émettent un bruit amplifié à l'intérieur de la cavité abdominale.

    Les femelles, dépourvues de cet appareil musical, sont dotées d'une tarière qui leur permet d'enfoncer leurs oeufs (de 500 à 600) dans des incisions pratiquées sur les branches d'arbres. Les larves qui possèdent des antennes d'une longueur remarquable migrent de l'arbre jusqu'à la terre où elles creusent des galeries et se nourrissent par leur rostre de la sève des végétaux. Vers la fin du printemps, à la faveur de la nuit, elles remontent dans les arbres, et y laissent leur peau desséchée dont elles se sont dégagées par une fente dorsale. L'état larvaire dure en moyenne 2 ans, mais chez certaines variétés, notamment le Magicicada septemdecim, espèce nord-américaine, cet état peut durer jusqu'à 17 ans.

    Les cigales se nourrissent de la sève des arbres qu'elles aspirent au moyen de leur rostre.

    Enjeux

    La fable de la cigale et la fourmi :
    Quand l'entomologiste Jean-Henri Fabre corrige Jean de La Fontaine

    «La renommée se fait surtout avec des légendes; le conte a le pas sur l'histoire dans le domaine de l'animal comme dans le domaine de l'homme. L'insecte, en particulier, s'il attire notre attention d’une manière ou de l'autre, a son lot de récits populaires dont le moindre souci est celui de la vérité.

    Et, par exemple, qui ne connaît, au moins de nom, la Cigale? Où trouver, dans le monde entomologique, une renommée pareille à la sienne? Sa réputation de chanteuse passionnée, imprévoyante de l'avenir, a servi de thème à nos premiers exercices de mémoire. En de petits vers, aisément appris, on nous la montre fort dépourvue quand la bise est venue et courant crier famine chez la Fourmi, sa voisine. Mal accueillie, l'emprunteuse reçoit une réponse topique, cause principale du renom de la bête. Avec leur triviale malice, les deux courtes lignes:
    Vous chantiez! j'en suis bien aise,
    Eh bien, dansez maintenant,
    ont plus fait pour la célébrité de l'insecte que ses exploits de virtuosité. Cela pénètre comme un coin dans l'esprit infantile et n'en sort jamais plus.

    La plupart ignorent le chant de la Cigale, cantonnée dans la région de l'olivier; nous savons tous, grands et petits, sa déconvenue auprès de la Fourmi. À quoi tient donc la renommée! Un récit de valeur fort contestable, où la morale est offensée tout autant que l'histoire naturelle, un conte de nourrice dont tout le mérite est d'être court, telle est la base d'une réputation qui dominera les ruines des âges tout aussi crânement que pourront le faire les bottes du Petit Poucet et la galette du Chaperon Rouge.

    L'enfant est le conservateur par excellence. L'usage, les traditions, deviennent indestructibles une fois confiés aux archives de sa mémoire. Nous lui devons la célébrité de la Cigale, dont il a balbutié les infortunes en ses premiers essais de récitation. Avec lui se conserveront les grossiers non-sens qui font le tissu de la fable: la Cigale souffrira toujours de la faim quand viendront les froids, bien qu'il n'y ait plus de Cigales en hiver; elle demandera toujours l'aumône de quelques grains de blé, nourriture incompatible avec son délicat suçoir; en suppliante, elle fera la quête de mouches et de vermisseaux, elle qui ne mange jamais.

    À qui revient la responsabilité de ces étranges erreurs? La Fontaine, qui nous charme dans la plupart de ses fables par une exquise finesse d'observation, est ici bien mal inspiré. Il connaît à fond ses premiers sujets, le Renard, le Loup, le Chat, le Bouc, le Corbeau, le Rat, la Belette et tant d'autres, dont il nous raconte les faits et gestes avec une délicieuse précision de détails. Ce sont des personnages du pays, des voisins, des commensaux. Leur vie publique et privée se passe sous ses yeux; mais la Cigale est étrangère là où gambade Jeannot Lapin; La Fontaine ne l'a jamais entendue, ne l'a jamais vue. Pour lui, la célèbre chanteuse est certainement une sauterelle.

    Granville, dont le crayon rivalise de fine malice avec le texte illustré, commet la même confusion. Dans son dessin, voici bien la Fourmi costumée en laborieuse ménagère. Sur le seuil de sa porte, à côté de gros sacs de blé, elle tourne dédaigneusement le dos à l'emprunteuse qui tend la patte, pardon, la main. Grand chapeau en cabriolet, guitare sous le bras, jupe collée aux mollets par la bise, tel est le second personnage, à effigie parfaite de sauterelle. Pas plus que La Fontaine, Granville n'a soupçonné la vraie Cigale; il a magnifiquement traduit l'erreur générale.

    D'ailleurs, dans sa maigre historiette, La Fontaine n'est que l'écho d'un autre fabuliste. La légende de la Cigale, si mal accueillie de la Fourmi, est vieille comme l'égoïsme, c'est-à-dire comme le monde. Les bambins d'Athènes, se rendant à l'école avec leur cabas en sparterie bourré de figues et d'olives, la marmottaient déjà comme leçon à réciter. Ils disaient: «En hiver, les Fourmis font sécher au soleil leurs provisions mouillées. Survient en suppliante une Cigale affàmée. Elle demande quelques grains. Les avares amasseuses répondent: «Tu chantais en été, danse en hiver. » avec un peu plus d'aridité, c'est exactement le thème de La Fontaine, contraire à toute saine notion.

    La fable nous vient néanmoins de la Grèce, pays par excellence de l'Olivier et de la Cigale. Ésope en est-il bien l'auteur, comme le veut la tradition? C'est douteux. Peu importe après tout: le narrateur est Grec, il est compatriote de la Cigale, qu'il doit suffisamment connaître. Il n'y a pas dans mon village de paysan assez borné pour ignorer le défaut absolu de Cigales en hiver; tout remueur de terre y connaît le premier état de l'insecte; la larve, que sa bêche exhume si souvent quand il faut, à l'approche des froids, chausser les oliviers; il sait, l'ayant vue mille fois sur le bord des sentiers, comment en été cette larve sort de terre, par un puits rond, son ouvrage; comment elle s'accroche à quelque brindille, se fend sur le dos, rejette sa dépouille, plus aride qu'un parchemin racorni, et donne la Cigale, d'un tendre vert d'herbe rapidement remplacé par le brun.

    Le paysan de l'attique n'était pas un sot, lui non plus; il avait remarqué ce qui ne peut échapper au regard le moins observateur; il savait ce que savent si bien mes rustiques voisins. Le lettré, quel qu'il soit, auteur de la fable, se trouvait dans les meilleures conditions pour être au courant de ces choses-là. D'où proviennent alors les erreurs de son récit?

    Essayons de réhabiliter la chanteuse calomniée par la fable. Qu'il y ait parfois des relations entre la Cigale et la Fourmi, rien de plus certain; seulement ces relations sont l'inverse de ce qu'on nous raconte. Elles ne viennent pas de l'initiative de la première, qui n'a jamais besoin du secours d'autrui pour vivre; elles viennent de la seconde, rapace exploiteuse, accaparant dans ses greniers toute chose comestible. En aucun temps, la Cigale ne va crier famine aux portes des fourmilières, promettant loyalement de rendre intérêt et principal; tout au contraire, c'est la Fourmi qui, pressée par la disette, implore la chanteuse. Que dis-je, implore! Emprunter et rendre n'entrent pas dans les moeurs de la pillarde. Elle exploite la Cigale, effrontément la dévalise. Expliquons ce rapt, curieux point d'histoire non encore connu.

    En juillet, aux heures étouffantes de l'après-midi, lorsque la plèbe insecte, exténuée de soif, erre cherchant en vain à se désaltérer sur les fleurs fanées, taries, la Cigale se rit de la disette générale. avec son rostre, fine vrille, elle met en perce une pièce de sa cave inépuisable. Établie, toujours chantant, sur un rameau d'arbuste, elle fore l'écorce ferme et lisse que gonfle une sève mûrie par le soleil. Le suçoir ayant plongé par le trou de bonde, délicieusement elle s'abreuve, immobile, recueillie, tout entière aux charmes du sirop et de la chanson.

    Surveillons-la quelque temps. Nous assisterons peut-être à des misères inattendues. De nombreux assoiffés rodent, en effet; ils découvrent le puits que trahit un suintement sur la margelle. Ils accourent, d'abord avec quelque réserve, se bornant à lécher la liqueur extravasée. Je vois s'empresser autour de la piqûre melliflue des Guêpes, des Mouches, des Forficules, des Sphex, des Pompiles, des Cétoines, des Fourmis surtout.

    Les plus petits, pour se rapprocher de la source, se glissent sous le ventre de la Cigale, qui, débonnaire, se hausse sur les pattes et laisse passage libre aux importuns; les plus grands, trépignant d'impatience, cueillent vite une lippée, se retirent, vont faire un tour sur les rameaux voisins, puis reviennent plus entreprenants. Les convoitises s'exacerbent: les réservés de tantôt deviennent turbulents, agresseurs, disposés à chasser de la source le puisatier qui l'a fait jaillir.

    En ce coup de bandits, les plus opiniatres sont les Fourmis. J'en ai vu mordiller la Cigale au bout des pattes; j'en ai surpris lui tirant le bout de l'aile, lui grimpant sur le dos, lui chatouillant l'antenne. Une audacieuse s'est permis, sous mes yeux, de lui saisir le suçoir, s'efforçant de l'extraire.

    Ainsi tracassé par ces nains et à bout de patience, le géant finit par abandonner le puits. Il fuit en lançant aux détrousseurs un jet de son urine. Qu'importe à la Fourmi cette expression de souverain mépris! Son but est atteint. La voilà maîtresse de la source, trop tôt tarie quand ne fonctionne plus la pompe qui la faisait sourdre. C'est peu, mais c'est exquis. Autant de gagné pour attendre une nouvelle lampée, acquise de la même manière dès que l'occasion s'en présentera.

    On le voit: la réalité intervertit à fond les rôles imaginés par la fable. Le quémandeur sans délicatesse, ne reculant pas devant le rapt, c'est la Fourmi; l’artisan industrieux, partageant volontiers avec qui souffre, c'est la Cigale. Encore un détail, et l'inversion des rôles s'accusera davantage. Après cinq à six semaines de liesse, long espace de temps, la chanteuse tombe du haut de l'arbre, épuisée par la vie. Le soleil dessèche, les pieds des passants écrasent le cadavre. Forban toujours en quête de butin, la Fourmi le rencontre. Elle dépèce la riche pièce, la dissèque, la cisaille, la réduit en miettes, qui vont grossir son amas de provisions. Il n'est pas rare de voir la Cigale agonisante, dont l'aile frémit encore dans la poussière, tiraillée, écartelée par une escouade d'équarrisseurs. Elle en est toute noire. Après ce trait de cannibalisme, la preuve est faite des vraies relations entre les deux insectes.»

    JEAN-HENRI FABRE, Souvenirs entomologiques, série 5, Paris, Delagrave, 1897.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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