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    Barbarie

    Edgar Morin : La barbarie européenne, vers quelle humanité? Cette conférence a été prononcée le lundi 22 mars 2010, dans l'amphithéâtre Richet de la Faculté de médecine Paris Descartes. Edgar Morin a publié, en 2005, "Culture et barbarie européennes" (Bayard) dans lequel il propose une réflexion sur la coexistence de culture et barbarie et rend évident que l'Europe ne pourra se construire que dans et par la reconnaissance de toutes les barbaries - et non par les repentances - car "penser la barbarie, c'est déjà commencer à résister".

    Définition

    Pour Simone Weil, la barbarie est «un caractère permanent et universel de la nature humaine, qui se développe plus ou moins selon les circonstances lui donnant plus ou moins de jeu». La barbarie est donc une donnée latente de la civilisation, un mal radical qui s’empare des hommes si la distribution des forces dans la société ne peut plus la réfréner. La barbarie extrême vient avec la civilisation extrême. Il y a plus à craindre d’un «État parvenu à un mode savant d’organisation» que d’un Wisigoth chevauchant son étalon hongrois.

    En 1977, le philosophe Bernard-Henri Lévy publiait en France un brûlot qui fit scandale: La barbarie à visage humain. Il éclaboussait la gauche socialiste qui s’agenouillait encore devant les successeurs de Lénine et certains disciples de Freud, qui réduisaient l’homme à un magma inconscient gouverné par l’économie du désir. Suivant de manière implicite Simone Weil, Lévy voulut montrer que la tentation barbare demeure tapie au plus profond de nous-mêmes, qu’elle n’est pas derrière nous, mais toujours menaçante, d’autant plus qu’elle prend, après la paix des armes de 1945, un visage humain. Il voyait trois barbaries se profiler :

    1- Le capitalisme emballé par la technique, sans limite, sans Nature, sans Dieu qui puisse mettre un frein à «la frénésie de son exercice». En ce sens, barbarie signifie «cruauté», «insensibilité».

    2- L’idéologie du désir, qui postule en l’homme un animal qui n’aspire qu’à jouir et qui ramène l’univers aux caprices de ses désirs. Exténué par le dérèglement de ses sens, l’homme-désir est indifférent au monde, perdu dans l’adoration de ce qui l’excite. C'est la liberté d'indifférence.

    3- Le socialisme, qui s’est aveuglé devant Staline et qui, une fois au pouvoir, reconduit le Capital. C'est l'aveuglement typique de la tyrannie.

    Essentiel

    «[...] la question de la barbarie est au cœur du XXe siècle. J'ai voulu comprendre les relations secrètes et fort anciennes entre civilisation et barbarie. Les Anciens ont rejeté le Barbare aux confins de la civilisation, tels les Romains qui excluaient de l'humanité, de l'autre côté des limites de l'Empire, tout ce qui ne s'inscrivait pas dans les limites politiques, juridiques et morales de leur propre civilisation. Mais Cicéron et Tacite eurent déjà l'intuition que le Barbare n'était pas forcément la figure de l'autre comme négation de civilisation, et qu'il y avait sans doute des germes barbares à l’œuvre dans la culture romaine.

    [...] Tous les grands penseurs du XIXe étaient persuadés que le siècle à venir serait celui du progrès et de l'accomplissement de la raison et de la civilisation. Il fut, d'Auschwitz au Goulag, celui d'une barbarie incommensurable. Tragique paradoxe: le siècle des droits de l'homme fut celui de la destruction de l'homme. [...] La modernité n'a pas tenu ses promesses de faire un monde commun. Elle les a même bafouées. Le développement anarchique du sujet a signé la faillite de l'universel. À l'universalité, on préfère aujourd'hui la singularité. Un monde fragmenté produit toujours des effets de barbarie.»

    Source: Entretien avec le philosophe Jean-François Mattéi, par Gilles Anquetil, Nouvel Observateur

    Documentation

    Henry, Michel. La Barbarie. Paris, Grasset, 1987.

    Mattéi, Jean-François. La barbarie intérieure. Essai sur l'immonde moderne. Paris, PUF, 1999.

    Rawson, Claude. God, Gulliver and Genocide: Barbarism and the European Imagination 1492-1945. Oxford University Press, 2001, 401 p.: "We are obsessed with 'barbarians'. They are the 'not us', who don't speak our language, or 'any language', whom we depise, fear, invade and kill; for whom we feel compassion, or admiration, and an intense sexual interest; whom we often outdo in the barbarism we impute to them; and whose suspected resemblance to us haunts our introspections and imaginings. This book looks afresh at how we have confronted the idea of 'barbarism', in ourselves and others, from the conquest of the Americas to the Nazi Holocaust, through the voices of many writers, including Montaigne, Swift and Shaw." (site de l'éditeur) Compte rendu: Terry Eagleton, A Spot of Firm Government, London Review of Books, vol. 23, no 16, 23 août 2001.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2013-04-15
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