La plupart du temps subsistant dans la mémoire populaire, et l’objet, à l’origine, de compilations érudites, puis relayée par la presse, l’anecdote est d’une authenticité incertaine. Si ce n’est pas des origines fictives, l’enquête philologique révèle fréquemment des attributions multiples pour une même anecdote : le fait tantôt d’un grand personnage du siècle, tantôt d’un autre, d’un siècle précédent, et avant lui d’un autre encore, etc. L’anecdote est, dirait-on, de source non sûre. L’historien soucieux de véracité peut-il malgré tout en tenir compte ?
Edmond Guérard, dans l’Introduction au Dictionnaire encyclopédique d’anecdotes (Didot Frères, 1872), sans doute la compilation la plus achevée qui ait été faite, évoque à la défense de l’anecdote sa vérité morale, empruntée à Aristote qui l’employait pour qualifier la vérité poétique, concurremment à sa vérité matérielle. L’anecdote exemplifierait l’essence d’un événement ou d’une personne, sa survie en l’absence de transcription fixe témoignant d’une adéquation véritable avec son sujet. Il y aurait donc une légitime historicité de l’anecdote, selon Guérard, du point de vue d’une historiographie en quelque sorte symboliste, comme l’était la poésie à l’époque de la parution du Dictionnaire.
L’expérience, en tout cas, tend à confirmer l’hypothèse de la vérité morale de l’anecdote, dont le fréquent usage rhétorique s’est maintenu jusqu’à ce jour et remporte un succès égal auprès d’auditoires divers.
Scientificité de l’anecdote
Fait vécu individuellement et en l’absence de conditions expérimentales, l’anecdote a progressivement été expulsée du domaine scientifique. Jadis caractéristique de l’activité du savant, la collecte scrupuleuse des observations de toutes sortes s’est vue en effet remplacée, au cours du dernier siècle, par la modélisation statistique. La science, d’une économie de pénurie de données où chaque matériau colligé était précieux, est passée à une économie d’abondance de données. Et la sélection de celles-ci, devenue une préoccupation majeure; mais, surtout, leur normalisation, nécessaire à un traitement adéquat des quantités soumises à l’analyse, n’a pu habituellement être conciliée avec la juste prise en compte de l’anecdote.
Pour bien des scientifiques — parce que leur science, après tout, est ainsi faite qu’elle l’exige —, l’anecdote n’a guère d’intérêt dans l’ordre de la connaissance. Son individualité irrécupérable — en quelque sorte, son épaisseur expérientielle — est aberrante. Que faire d’un fait noté à l’occasion d’une expérience personnelle, rapporté sur la foi d’un individu, et qui souvent dérange — c’est-à-dire qu’il ne se laisse pas ranger, sauf à être classé privativement parmi les inclassables ?
La science, communément entendue, dénature ou disqualifie l’anecdote. Pourtant, qui connaît le mieux son objet, de celui qui en ressent la présence au quotidien ou de cet autre, qui l’étudie équipé d’un appareillage certes puissant, mais toujours s’interposant ? Line McMurray, collaboratrice à L’Agora, sur cette question à écrit :
Pour pouvoir parler correctement des animaux et se porter à leur défense sur des bases solides, il est important de partager petits et grands moments avec eux. Un contact en différé a travers la télé, par exemple, ou une relation de laboratoire ne permettent pas de cerner la singularité en action de leur intelligence et de leur sensibilité. Forte de ses observations sur le terrain, la « grande dame » aux non moins célèbres gorilles l’a maintes fois soutenu. « La preuve expérimentale a une telle crédibilité par rapport a l’expérience personnelle qu on se croirait dans le domaine de la religion plutôt que dans celui de la logique. Pour Jane Goodall, la réticence des scientifiques à accepter la preuve anecdotique est un problème grave qui déteint sur la science tout entière. » Elle qui avoue : « J’ai toujours recueilli des anecdotes, car à mes yeux elles sont d’une très grande importance — alors que la plupart des scientifiques n’ont que mépris pour l’anecdotique.
Oh, c’est juste anecdotique! Qu’est-ce que l’anecdotique ? C’est la description soigneuse d’un événement inhabituel. » [
L’Agora]
À l’instar des savants renaissants et modernes, après un siècle de pratique scientifique qui ne sut pas lui ménager une place, certains reconnaissent à nouveau une scientificité propre à l’anecdote.