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    Dossier: Tolstoï

    Tolstoï moissonneur

    Hélène Laberge

    «Quel malheur d’être né comte, d’être devenu un des plus grands écrivains, un des plus grands artistes quand on voulait n’être rien, avoir la foi du charbonnier, une femme idiote, un simple champ à cultiver au lieu de domaines à gérer ! Grégoire de Nysse affirme : « Comprendre l’homme est impossible, c’est en cela qu’il est fait à l’image de Dieu » qu’aucun homme ne peut comprendre, sans doute est-ce ainsi qu’il faut aimer Tolstoï au lieu de vouloir soit justifier sa conduite ou analyser son génie soit tenter de cerner les causes de ses paradoxes : le mystère profond de l’être l’emporte sur ce qu’il laisse voir ou entendre de lui1».

    On me pardonnera de présenter Tolstoï par ce commentaire qui, en le mettant à la hauteur ou plutôt à la profondeur où il se situe, a le mérite de m’éviter d’ajouter aux innombrables et remarquables analyses de l’œuvre d’un des génies de l’humanité.

    Je me contenterai de tirer de Anna Karénine 2le portrait de Levine, personnage à mon avis tout aussi important que celui d’Anna, car il représente Tolstoì lui-même et ce qui a été le drame de toute sa vie, son déchirement entre ses obligations familiales et sociales et son besoin viscéral de retrouver la pureté de la nature, en partageant le travail de la terre et la vie simple des paysans.

    Tout jardinier qui pratique sérieusement une culture biologique se sentira frère de ce Levine comme eux astreint à aller jusqu’au bout de l’effort nécessaire pour moissonner lorsque l’heure est venue. En ce jour ensoleillé de juin, Levine se meurt d’envie de se joindre à ses faucheurs (au nombre de quarante-deux), ce qui nous donne un aperçu de la dimension des champs dont il est propriétaire. Il galope donc à leur rencontre : «Levine sauta à bas de son cheval, attacha la bête au bord du chemin et s’en fut droit à Tite (le vieux guide expérimenté que tous respectent) qui aussitôt alla prendre une faux cachée derrière un buisson et la tendit en souriant » «Je vous l’ai bien affilée not maître, on dirait quasiment d’un rasoir; elle fauche d’elle-même, …. Alertes et dispos, encore que ruisselants de sueur, les faucheurs regagnaient la route pour attaquer une nouvelle ligne, et saluaient gaiement le maître, sans toutefois lui adresser la parole. Enfin un grand vieillard, au visage imberbe et ridé, apparut à son tour. ‘’Prenez garde à ne pas flancher not monsieur, quand le vin est tiré il faut le boire,’’ dit-il à Levine. Un rire étouffé courut parmi les hommes. ‘’J’espère bien ne pas rester en arrière’’, répondit Levine. Et dans l’attente du signal, il se plaça derrière Tite… et lui emboita le pas. Il ne fit tout d’abord rien de bon. … il maniait la faux vigoureusement mais… les regards fixés sur lui le gênaient. » Toutes les citations se trouvent de la page 301 à 306…

    Sa maladresse suscite les commentaires des travailleurs :« ‘’On lui a mal emmanché sa faux…la poignée est trop haute, , regarde comme il se courbe… appuie davantage du talon… Eh le voilà qui s’emballe… Pas si fort not’ monsieur, tu vas t’esquinter … Tu ne coupes pas assez ras, De mon termps, de l’ouvrage pareil ça nous valait des coups sur le museau.’’ Sans répondre à ces observations, Levine en tenait compte et marchait toujours sur les talons de Tite (lequel) avançait sans manifester la moindre fatigue, mais après une centaine de pas, à bout de forces, Levine se sentit prêt à abandonner la partie… » Son honneur fut sauvé par un arrêt de Tite qui dut affiler sa faux.
    «À la reprise, tout alla de même. Tite, infatigable, avançait de son pas mécanique, Tandis que Levine sentait ses forces décliner peu à peu et juste à l’instant où il allait crier grâce, Tite s’arrêta. Ils arrivèrent ainsi au bout de la première ligne qui parut à Levine d’une longueur infinie.»

    La faux sur l’épaule, Tite et Levine refirent à pas lents le chemin parcouru. «Levine se sentait à l’aise car il était sûr désormais de ne pas flancher. Toutefois, en comparant son andain irrégulier et éparpillé à celui de Tite, qui semblait avoir été coupé au cordeau, sa joie fut quelque peu empoisonnée. ‘’Allons, se dit-il, il me faut plutôt travailler du corps que du bras.’’ --- les lignes suivantes furent plus faciles, et cependant pour ne pas rester en arrière, Levine dut faire appel à toute son énergie. Il n’avait d’autre pensée, d’autre désir de faire aussi vite et aussi bien que les paysans. Il n’entendait que le bruit des faux, ne voyait que la taille droite de Tite s’éloignant, la chute lente, onduleuse des herbes et des fleurs sous le tranchant de la faux et là-bas au loin, le bout de la prairie, promesse de repos.»

    «Courtes ou longues, faciles ou dures, les lignes succédaient aux lignes. Levine avait complètement perdu la notion du temps. Il s’apercevait avec un plaisir immense qu’un changement était intervenu dans sa façon de mener sa faux; si par moments, sa volonté trop tendue n’obtenait que de médiocres s résultats, il connaissait aussi des minutes d’oubli oũ ses fauchées étaient aussi régulières que celles de Tite.» Et lorsqu’après avoir consulté le soleil, Tite s’arrêta .« ‘’Que signifie cet arrêt,’’ songea Levine sans se rendre compte que les hommes travaillaient depuis au moins quatre heures.»

    Courte pause pour un café que Levine alla prendre chez lui. Au retour, «pendant la grosse chaleur, le travail parut moins pénible à Levine. Il trouvait un rafraîchissement dans la sueur qui l’inondait, un stimulant dans les pointes de feu que le soleil dardait sur son dos, sa tête et ses bras nus au coude. Les minutes d’oubli, les minutes heureuses où la faux travaillait d’elle-même se faisaient plus nombreuses; plus heureuses encore celles où la ligne achevée, le vieux essuyait sa faux avec de l’herbe humide, la lavait dans la rivière et puisait pour l’offrir à Levine un plein coffin d’eau fraîche. ‘’Pas mauvais mon kvass, hein?’’ disait-il avec une œillade malicieuse. Levine croyait n’avoir jamais bu meilleure boisson que cette eau tiède ou nageaient des herbes et prenait dans le coffin un goût de rouille. »

    À l’heure du repas du soir, un essaim d’enfants apparut dans les herbes des champs ou sur la route; ils apportaient aux travailleurs des pains et des cruches de kvass. Tous se regroupèrent près de la rivière. … «tandis que les uns faisaient toilette au bord de l’eau et que les jeunes gens se baignaient, les autres préparaient une place pour la sieste, …tiraient le pain des bissacs, débouchaient les cruches de kvass. Le vieux émietta du pain dans une écuelle, l’écrasa avec le manche de sa cuillère, y versa l’eau de son coffin, tailla encore des tranches de pain, sala le tout. Alors il se tourna vers l’orient pour faire une prière, puis s’agenouillant devant son écuelle : ‘’Eh bien not’ maître, dit-il, goûtez-moi cette miettée.» Levine la trouva si bonne qu’il se résolut à rester. Et tout en faisant honneur à ce frugal repas, il laissa le vieux lui conter ses petites affaires auxquelles il prit un vif intérêt et lui confia à son tour ceux de ses projets qu’il crut susceptibles de piquer la curiosité du brave paysan. »

    Je m’arrête ici, en espérant que mes lecteurs retiendront de ces longs passages si évocateurs ce qu’ils auront ressenti eux-mêmes, soit en travaillant la terre, soit en se livrant à un sport exigeant. Et surtout qu’ils seront frappés par le rythme du travail des faucheurs, faisant une longue sieste près de la rivière et s’y plongeant avant de déguster leur repas du soir. Un rythme et des rites que les performances des tracteurs et autres engins agricoles auront définitivement fait disparaître en établissant un égalitarisme d’une parfaite efficacité dans le monde des agriculteurs. Autre transformation, sociale celle-là, celle du respect attendrissant du vieux Tite pour «not’ maître, et celle dénuée de tout sentiment de grandeur de Levine à l’égard de ce paysan.

    Une image d’Épinal direz-vous? Tolstoï fut hanté jusqu’à sa mort par le sort de ses paysans. On sait qu’après avoir assuré l’avenir de sa femme et de ses enfants, il utilisa les redevances de ses livres pour créer des écoles pour instruire les enfants de ses ouvriers.

    Notes
    1 http://salon-litteraire.com/fr/leon-tolstoi/content/1808000-biographie-leon-tolstoi-ou-du-malheur-d-etre-ne-comte
    2. Anna Karénine, Traduction et notes (remarquables) de Henri Mongault, Préface de Françoise Mallet-Joris, Le livre de poche classique, tome premier, Librairie Générale Française, 1960.

    Tolstoï et les Doukhobors : Il a soutenu le mouvement des Doukhobors, ces Amish de Russie, qui formaient une secte égalitariste rebelle à toute forme de gouvernement, désireuse de vivre des fruits de la terre. En 1899, 7 500 d’entre eux émigrèrent au Canada et s’établirent sur un territoire qui devait devenir la Saskatchewan. Tolstoï les aida à traverser l’océan en leur cédant les droits de son livre Résurrection.

    Date de création : 2016-06-19 | Date de modification : 2016-06-19
    Informations
    L'auteur

    Hélène Laberge
    Mots-clés
    Tolstoï, moisson, faucheur, rythme
    Extrait
    Sa maladresse suscite les commentaires des travailleurs :« ‘’On lui a mal emmanché sa faux…la poignée est trop haute, , regarde comme il se courbe… appuie davantage du talon… Eh le voilà qui s’emballe… Pas si fort not’ monsieur, tu vas t’esquinter … Tu ne coupes pas assez ras, De mon termps, de l’ouvrage pareil ça nous valait des coups sur le museau.
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