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    Dossier: Banville Théodore de

    Lapins

    Théodore de Banville
    Les petits lapins, dans le bois,
    Folâtrent sur l’herbe arrosée
    Et, comme nous le vin d’Arbois,
    Ils boivent la douce rosée.

    Gris foncé, gris clair, soupe au lait,
    Ces vagabonds, dont se dégage
    Comme une odeur de serpolet,
    Tiennent à peu près ce langage :

    Nous sommes les petits lapins,
    Gens étrangers à l’écriture
    Et chaussés des seuls escarpins
    Que nous a donnés la Nature.

    Près du chêne pyramidal
    Nous menons les épithalames
    Et nous ne suivons pas Stendhal
    Sur le terrain des vieilles dames.

    N’ayant pas lu Dostoïewski,
    Nous conservons des airs peu rogues,
    Et certes, ce n’est pas nous qui
    Nous piquons d’être psychologues.

    ......................................................................................................

    Nous sommes les petits lapins.
    C’est le poil qui forme nos bottes,
    Et, n’ayant pas de calepins,
    Nous ne prenons jamais de notes.

    Nous ne cultivons pas le Kant ;
    Son idéale turlutaine
    Rarement nous attire. Quant
    Au fabuliste La Fontaine,

    Il faut qu’on l’adore à genoux ;
    Mais nous préférons qu’on se taise
    Lorsque méchamment on veut nous
    Raconter une pièce à thèse.

    Etant des guerriers du vieux jeu,
    Prêts à combattre pour Hélène,
    Chez nous on fredonne assez peu
    Les airs venus de Mitylène.

    Préférant les simples chansons
    Qui ravissent les violettes,
    Sans plus d’affaire, nous laissons
    Les raffinements aux belettes.

    Ce ne sont pas les gazons verts
    Ni les fleurs dont jamais nous rîmes,
    Et, qui pis est, au bout des vers
    Nous ne dédaignons pas les rimes.

    En dépit de Schopenhauer,
    Ce cruel malade qui tousse,
    Vivre et savourer le doux air
    Nous semble une chose fort douce,

    Et dans la bonne odeur des pins
    Qu’on voit ombrageant ces clairières,
    Nous sommes les tendres lapins
    Assis sur leurs petits derrières.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Théodore de Banville
    Mots-clés
    Lapin, vagabonds, simplicité, douceur de vivre, chanson, joie, Stendhal, Dostoïevski, Kant, La Fontaine, Schopenhauer, herbe, clairière
    Extrait
    « Préférant les simples chansons Qui ravissent les violettes, Sans plus d’affaire, nous laissons Les raffinements aux belettes. »


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