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    Dossier: Weil Simone

    Sur les traces de Simone Weil

    Marc Chabot

    Il y a 100 ans naissait Simone Weil, d’origine juive, militante ouvrière, pacifiste, philosophe et mystique chrétienne. En 1936, elle s’engage au côté des anarchistes dans la Guerre d’Espagne. Gravement atteinte de tuberculose, impuissante à rejoindre la résistance française, elle se laissa mourir de faim, en 1943, en communion avec les victimes de la Deuxième Guerre mondiale. Sa pensée singulière, originale, comme son engagement, témoigne d’une foi et d’un amour inébranlables en l’humanité. 

    Du temps de mes études en philosophie, de Simone Weil on se contentait de signaler son existence. Rien de plus. On résumait sa philosophie en disant qu’elle était passée du marxisme au catholicisme. Et puis, il y avait l’autre Simone (de Beauvoir) qui prenait toute la place. Tout était faux dans cette description sommaire de Simone Weil. Personne ne m’a offert un cours sur elle. Elle était un nom, une étoile filante au firmament des philosophes. Peut-être même pas une philosophe. À la limite, une convertie et une mystique.

    Ce que j’en sais aujourd’hui, je l’ai appris dans la solitude. C’est peut-être mieux ainsi. Simone Weil s’apprivoise dans le silence et la réflexion. La rencontre avec ses idées n’est possible que par la fréquentation de l’œuvre.

    « En ce qui concerne les choses humaines, ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’indigner, mais comprendre [1]. » Peu d’écrits existent pour rien. Le philosophe est un questionneur. Il tente, en interrogeant le réel, d’en saisir l’essence ou l’essentiel. Parfois, il se contentera d’en décrire le fonctionnement, mais le plus souvent, il cherche des raisons à l’action des humains. Pourquoi agissons-nous de cette manière? À quoi sert Dieu? Est-il encore possible d’y croire? Doit-on se plaindre de son absence? Pourquoi la guerre? Qu’est-ce qu’un esclave? Les partis politiques ont-ils encore du sens? Où va la démocratie? Proposer une réflexion qui nous aide à comprendre. S’engager résolument dans la voie de la réflexion, donc de la philosophie.

    Mais qui était Simone Weil? Une philosophe? Une militante? Une mystique? Une anorexique? Une révoltée? Une entêtée? Une souffrante? Une convertie? Une sainte? Toutes ces réponses et peut-être d’autres encore.

    Simone Weil fut militante. Sans affiliation avec un parti politique, elle était engagée tout autant dans le syndicalisme que dans la politique. Prendre la décision d’aller travailler en usine (chez Renault) pour mieux comprendre la condition ouvrière, c’est déjà vivre le syndicalisme à sa manière. Cette jeune philosophe à la santé fragile, souffrant de maux de tête très violents, se nourrissant à peine, repensera la situation des ouvriers en vivant quotidiennement la misère et la pauvreté.

    Lorsqu’elle enseigne la philosophie, elle donne une partie de son salaire à différentes associations ouvrières, considérant qu’elle n’a pas à gagner plus cher parce qu’elle est une universitaire.

    Comprendre, c’est aussi vivre dans sa chair, dans son corps, la pauvreté, la faim, le froid, l’épuisement ou la fragilité de la vie humaine. Comprendre, c’est refuser la simple compréhension intellectuelle. Une militante, oui, mais aussi et avant tout une humaine dans son siècle en désolation. La guerre qui vient, qu’elle sent venir, qu’elle tente de prévenir et qu’elle déplore. La guerre avec son lot de souffrances qui viennent s’ajouter aux autres, qui viennent défaire la vie et toutes les possibilités de bonheur.

    Simone Weil fut militante, mais elle n’est jamais là où on l’attend. Son engagement tient d’une foi en l’humanité qu’elle n’abandonnera jamais quoi qu’elle fasse.

    Simone Weil fut philosophe. Une intellectuelle acharnée. Traduisant elle-même Platon, Héraclite et d’autres penseurs grecs. Notant dans ses cahiers noirs ses réflexions et remarques. Préparant avec un sérieux rare ses cours de philosophie, cherchant sans cesse à saisir le sens de l’existence en compagnie des grands auteurs.

    Elle note : « Règle : ne pas se soumettre à la société hors du domaine des choses nécessaires » (La source grecque, p. 91). Elle était alors à traduire Le Banquet et Phèdre de Platon. Mais qu’est-ce justement que les « choses nécessaires » pour Simone Weil? Rien. Presque rien. Un peu de nourriture, un plancher pour dormir, une chambre, des livres. Atteindre le bonheur dans le dénuement des choses terrestres. S’éloigner et s’élever. Parvenir au bien, cesser d’exister, cesser même d’entretenir avec le monde un rapport d’esclavage. Partir pour ailleurs.

    Simone Weil comprendra le christianisme et la relation à Dieu par l’entremise du platonisme. Elle note encore : « Ainsi le détachement total est la condition de l’amour de Dieu, et lorsque l’âme a accompli le mouvement de se détacher totalement de ce monde pour se tourner tout entière vers Dieu, elle est illuminée par la vérité qui descend de Dieu en elle » (La source grecque, p. 98).

    Tout est là. Tout peut sembler d’une grande simplicité, mais comprend-on encore aujourd’hui ce que peut signifier « ce détachement total »? Comme me disait un ami récemment, d’une façon qui me semblait injuste : pour aller là, il faut souffrir d’idéalisme.

    Simone Weil s’est convertie. Un jour, elle est tombée à genoux dans une chapelle et elle dit avoir senti le Christ entrer en elle. Dès lors de nouvelles recherches, une vision du monde qui est radicalement transformée. Il n’y a jamais rien de simple pour cette philosophe. Elle se convertit et continue de se poser la question de l’existence de Dieu. Elle affirmera que l’important, ce n’est pas tant de croire ou de ne pas croire en Dieu, l’important c’est d’y penser.

    Simone Weil est en amour. Simone Weil pense à l’amour. Simone Weil écrit sans cesse sur l’amour.

    « Dans un moment d’intense douleur physique, alors que je m’efforçais d’aimer […] j’ai senti, sans y être aucunement préparée, – car je n’avais jamais lu les mystiques – une présence plus personnelle, plus certaine, plus réelle que celle d’un être humain, inaccessible et aux sens et à l’imagination, analogue à l’amour qui transparaît à travers le plus tendre sourire d’un être aimé.[ 2] »

    On ne vit pas sans l’amour. On vivote. On existe. On survit, mais il n’y a jamais cet élan qui permet le dépassement de soi, l’oubli de soi. Peut-on sérieusement faire vivre l’autre en soi sans l’amour?

    Le moment de la conversion, de l’illumination, de la rencontre, de la certitude, demeure quelque chose d’inexplicable. La philosophe avait si peu connu la religion, si peu connu l’idée de Dieu.

    Toute son aventure philosophique passera désormais par cette recherche. Elle refusera toujours de se faire baptiser. Elle ne sentait pas le besoin de l’Église, de l’institution, du groupe. Elle s’en méfiait beaucoup. Elle ne voulait pas rejoindre la tribu. Elle demeurait une solitaire, mais en elle maintenant, il y avait le Christ. Une présence permanente. Un dialogue avec autre chose que le monde et la matérialité.

    Non seulement vivre avec Dieu en soi, mais le penser sans cesse. Craindre son absence, craindre son silence. Dieu est une idée, Dieu doit vivre en nous comme une idée. La plus belle, celle qui permet de mieux comprendre le malheur des êtres, la pauvreté, le désespoir, la tristesse, la souffrance et la maladie.

    « Dieu ne peut être présent dans la création que sous la forme de l’absence » (La pesanteur et la grâce, p. 126). Penser sans arrêt. Penser toutes les formes de la présence et de l’absence de Dieu. Penser parce qu’il n’y a pas autre chose à faire, pas de réponse possible à l’absence de Dieu. Un acte de foi inexplicable. Il est là. C’est l’acte de foi qui fonde la présence de Dieu en soi et dans le monde. C’est l’acte de foi qui permet à l’humain de saisir qu’autre chose l’attend. L’évasion mystique est une contemplation. Le droit de se placer hors du monde, le droit de s’échapper du monde.

    Ce n’est pas simplement Dieu qui est absent du monde, ce sont toutes les meilleures idées. Le Bien, le Juste, le Beau.

    Avant sa conversion, Simone Weil a trop connu le monde pour s’en éloigner dans l’indifférence. Elle a combattu en Espagne, durant la guerre civile, du côté des anarchistes. Elle a milité partout. Elle a écrit des articles sur la politique, sur l’oppression, sur le monde ouvrier. La guerre vient. Le nazisme étend son empire. On ne peut pas combattre Hitler seulement avec des prières. C’est à contrecœur qu’elle s’embarque pour New York avec ses parents. Elle voulait rester pour entrer dans la Résistance. Tout la retient en France. Elle n’y reviendra jamais, mais elle ira à Londres très rapidement pour travailler dans la résistance avec de Gaulle. C’est là qu’elle va mourir.

    Le 3 mai 1940, elle écrit à son frère André : « Aujourd’hui, comme sous l’Empire romain, l’uniformité s’est abattue partout, a effacé toutes les traditions et en même temps les idées ont presque cessé de circuler. Enfin! Dans mille ans cela ira peut-être un peu mieux.[3] »

    S’il n’y a plus rien, il faut conserver l’espoir. S’il n’y a plus rien, il faut porter en soi l’espoir. L’humain est un porteur d’espoir, un être fragile qui ne sait pas tout ce qu’il fait, qui ne saisit jamais tout du bien qu’il peut faire, ni même du mal d’ailleurs.

    Simone Weil savait tout cela. Plusieurs philosophes reconnaissent mieux aujourd’hui sa contribution philosophique. Les temps gras de l’anticléricalisme absolu s’éloignent. On ose lire avec plus de sérénité l’œuvre de cette croyante, de cette convertie, de cette mystique.

    Il y a encore bien des obscurités dans cette œuvre. N’oublions pas que Simone Weil est morte à 34 ans. N’oublions pas non plus qu’il n’est peut-être pas nécessaire de tout comprendre pour en apprécier la force et la clairvoyance.

    Laure Adler, dans sa récente biographie, nous dit que Simone Weil mettait tout en œuvre pour ré-enchanter le monde. Elle n’a pas tort et il fallait probablement croire bien au-delà de la croyance du troupeau pour tenter de ré-enchanter un monde qui s’en allait à la dérive. Elle meurt en 1943. Elle ne profitera en rien de la victoire contre le nazisme. Elle ne verra pas le nouveau monde qui se mettra en place. Ses écrits dormiront longtemps dans des valises. Ils furent sauvés par son père et sa mère qui, pendant des années, ont scrupuleusement recopié ses cahiers noirs et travaillé à la mise en ordre de son œuvre.

    Pour Simone Weil, rien ne méritait l’indifférence. Elle était là pour penser dans le monde, pour aller hors du monde, pour penser l’impensable, pour affronter le plus grand de l’être.

    Bibliographie

    Adler, Laure, L’insoumise, Simone Weil, Actes Sud, 2008.
    du Plessix Gray, Francine, Simone Weil, Fides, 2003.
    Naud, André, Les dogmes et le respect de l’intelligence. Plaidoyer inspiré par Simone Weil, Fides, 2002.

    Weil, Simone, Le ravissement de la raison, textes choisis et présentés par Stéphane Barsacq, Seuil, 2009.
    Écrits historiques et politiques, Gallimard, 1960.
    La source grecque, Gallimard, 1953.
    La pesanteur et la grâce, Plon, 1948.
    Attente de Dieu, Fayard, 1966.
    Leçons de philosophie (Roanne 1933-1934), Plon, 1959.
    La condition ouvrière, Gallimard, Idées, 1964.
    L’enracinement. Prélude à une déclaration des devoirs envers l’humain, Gallimard, Idées, 1970.

    Notes
    [1] Spinoza cité par Simone Weil dans Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale, Paris, Gallimard, 1980.
    [2] Cité par Francine du Plessix Gray, Simone Weil, p. 167-168.
    [3] Cité par Laure Adler dans L’insoumise, Simone Weil, p. 171. 

     

    Marc Chabot, "Sur les traces de Simone Weil", Relations, no 734, août 2009. 

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    Article reproduit avec l'accord du site d'origine (mention apparaissant au bas de l'article : "Reproduction autorisée avec mention complète de la source.")

    Date de création : 2013-04-12 | Date de modification : 2013-04-12
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