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    Dossier: Saint-Simon Louis de Rouvroy, duc de

    Saint-Simon aux affaires

    Gaston Boissier
    CHAPITRE V

    La mort de Louis XIV (2 sept. 1715) changea la situation de Saint-Simon: il allait enfin « être de quelque chose». Nous avons dit qu'il le souhaitait et qu'il s'y était préparé de longue main. Il dut voir arriver ce moment avec d'autant plus de plaisir qu'il avait éprouvé jusque-là beaucoup de mécomptes. « Les eaux, ainsi qu'à Tantale, s'étaient plusieurs fois retirées du bord de ses lèvres, quand il croyait y toucher.» Mais tout pouvait se réparer. Il avait juste quarante ans, ce qui pour un homme d'État est encore la jeunesse; il lui restait assez de temps devant lui pour se dédommager d'une attente qui sans doute lui avait paru très longue.

    Mais ici encore ses espérances devaient être trompées. Pendant les sept ans qu'il fut mêlé aux affaires, il n'eut qu'un rôle effacé et ne put réaliser aucun des projets qu'il avait si longuement mûris. Aussi quitta-t-il la cour, quand il lui fallut s'en éloigner, avec la conviction que, dans un gouvernement comme celui de la France, où tant de gens profitent des abus, on ne peut pas songer à les détruire et que tout bien y est impossible à faire. « Cette affligeante vérité, disait-il, devient infiniment consolante pour ceux qui sentent et qui pensent et qui n'ont plus à se mêler de rien.»

    La désillusion commença pour lui de bonne heure: dès le premier jour, il dut voir ce que l'avenir lui réservait. Il avait conseillé au duc d'Orléans de se proclamer régent lui-même avec l'assentiment des ducs et pairs et des grands officiers de la couronne, sauf à faire ratifier son pouvoir par les États généraux, ce qui était une confirmation solennelle de son système; mais le duc, qui avait paru bien accueillir le conseil, y renonça quand le moment fut venu, et trouva plus simple et plus pratique de porter l'affaire devant le parlement. C'était se mettre dans les mains de ces fiers bourgeois qu'exécrait Saint-Simon, et accroître leur arrogance en leur reconnaissant des attributions politiques. Il est vrai qu'en même temps le Régent, qui sentait bien qu'il fallait, pour contenter l'attente du public, faire quelque chose de nouveau, annonça l'institution des conseils de gouvernement. C'était un des projets de Saint-Simon et de Chevreuse, adopté par le Dauphin, et qui s'était trouvé, après sa mort, dans sa cassette. Saint-Simon entra dans le conseil de régence, le plus important de tous, celui auquel venaient aboutir toutes les affaires; et, grâce à l'amitié qui l'unissait au duc d'Orléans , il espérait bien y tenir la première place.

    Mais ce fut précisément la raison qui l'empêcha d'y prendre l'influence sur laquelle il comptait. Le duc d'Orléans, qui était lié avec lui depuis l'enfance, avait eu le temps de le bien connaître. Ce n'était pas une de ces natures qui se dérobent et qui trompent. La violence de ses passions ne lui permettait pas de les contenir; il se livrait entièrement à ceux qui vivaient avec lui. Aussi devait-on voir aisément, quand on l'avait quelque temps fréquenté, qu'il était le contraire d'un homme d'État. Il avait le défaut d'être à la fois trop décidé et trop indécis; et, ce qui est particulièrement fâcheux pour un politique, il était d'ordinaire résolu et entêté pour les petites choses et il hésitait dans les plus graves. L'art du politique consiste à savoir faire des concessions à propos, à céder sur ce qui a moins d'importance pour se rattraper sur le reste. Saint-Simon faisait tout le contraire. On a vu avec quelle âpreté il s'attachait aux plus petites distinctions de l'étiquette: pour une révérence de plus ou de moins, il aurait bouleversé l'État. Cette sorte d'intransigeance, quand il s'agissait de lui et de son rang, avait fini par impatienter Louis XIV, si ami pourtant de l'ordre et de la dignité; à plus forte raison, le Régent, qui s'accommodait si mal « de la solennité majestueuse du feu Roi», devait-il en être vite excédé. Il reprochait un jour à Saint-Simon, à propos de ses réclamations éternelles; d'être «immuable comme Dieu et d'une suite enragée». Mais voici le contraste: cet homme intraitable, qu'il semblait impossible d'entamer lorsqu'il s'était mis quelque chose en tête, en d'autres circonstances, où il s'agissait d'intérêts beaucoup plus importants, devenait tout d'un coup incertain, irrésolu. Il avait bientôt fait de décréter, d'un trait de plume, dans son cabinet, les réformes les plus graves. Quand le moment d'agir était venu et qu'il fallait passer de la conception à l'acte, les choses s'offraient à lui d'une autre façon. Son imagination lui présentait d'une manière vivante les conséquences des résolutions qu'il fallait prendre, plutôt les mauvaises que les bonnes, et au moment de se décider, il reculait. C'est ainsi que la plupart des mesures qu'il avait le plus souhaitées, quand l'occasion s'est offerte de les accomplir, lui ont semblé trop dangereuses. Au commencement de la Régence, il conseillait au duc d'Orléans de convoquer les États généraux; un an après, quand le Régent paraissait disposé à le faire, il l'en détourna. Il détestait le parlement, et condamnait en principe la vénalité des offices, et lorsqu'il fut question de rembourser aux magistrats le prix de leurs charges avec des actions du Mississipi, il fit des objections au projet, qui fut abandonné. Personne ne s'est élevé avec plus d'éloquence contre la révocation de l'édit de Nantes: c'est une des plus belles pages de ses Mémoires et qui nous donne de lui la meilleure opinion; cependant le duc d'Orléans lui ayant un jour parlé de rappeler en France les huguenots qui en étaient sortis, il lui donna toutes les raisons qu'on pouvait avoir de ne pas le faire, et s'exprima avec tant de force qu'il n'en fut plus question. Nous avons dit qu'il aimait le pouvoir et ne s'en cachait pas; mais il en redoutait les responsabilités. Le Régent a voulu successivement le faire chef du conseil des finances, garde des sceaux à la Place de d'Argenson, gouverneur de Louis XV, quand on prit le parti de renvoyer le maréchal de Villeroy; il a tout refusé. Sans doute à chaque fois les bonnes raisons ne lui ont pas manqué pour le faire; mais les grandes situations ne vont pas sans de grands périls: il faut savoir, quand on les souhaite, fermer les yeux, et se jeter dans le gouffre. Le Régent avait besoin, dans les circonstances graves qu'on traversait, de serviteurs à la fois plus souples et plus résolus que Saint-Simon. Il lui continua donc son amitié, mais il ne lui donna pas sa confiance.

    Il y avait du reste quelque mérite à rester l'ami de Saint-Simon; pour bien vivre avec cet esprit chagrin et emporté, il fallait se résigner à souffrir beaucoup de colères ou de bouderies. Le Régent paraît les avoir supportées de bonne grâce: tout au plus s'amusait-il quelquefois à le taquiner. Souvent il lui laissait croire, pour mettre fin aux entretiens, qu'il était converti à son opinion, puis il faisait tout le contraire. À la suite d'une longue conversation où Saint-Simon avait attaqué Dubois avec la dernière violence, il lui dit, d'un ton qui semblait tout à fait sincère: « Eh bien! il faut chasser ce coquin!» et quelque temps après, il le nommait premier ministre. On ne le consultait sérieusement que pour certaines entreprises où l'on savait d'avance qu'il se mettrait tout entier, par exemple le lit de justice contre le parlement et les légitimés; pour les autres, le Régent l'écoutait avec patience, subissait ses algarades, et ne changeait rien à ses résolutions. Du reste il ne se faisait lui-même aucune illusion sur son crédit: « Je suis celui de tous, écrivait-il un jour au duc de Berwick, qui ferai le moins d'impression sur Son Altesse Royale».

    Il était pourtant resté du conseil de régence, qui était censé mener toutes les affaires; mais en réalité les affaires ne se faisaient plus dans le conseil. On lui avait ôté toute son importance. Primitivement il ne se composait, en dehors des princes du sang, que de dix membres qui eussent le droit de voter, mais le nombre en fut augmenté peu à peu, le Régent y laissant entrer tous ceux qui le demandaient, si bien qu'il finit par s'y trouver seize votants. Saint-Simon en était fort irrité, et il se permit à ce propos une plaisanterie, qui courut tout Paris, et qu'il faut rapporter, parce qu'elle montre à quel point il avait la liberté de dire ce qui lui passait par la tête: « Une fois que le Roi y vint, un petit chat qu'il avait le suivit, et quelque temps après sauta sur lui et de là sur la table, où il se mit à se promener; et aussitôt le duc de Noailles à crier, parce qu'il craignait les chats. Le duc d'Orléans se mit en peine pour l'ôter, et moi à sourire et à lui dire: « Eh! monsieur, laissez ce petit chat, il fera le dix-septième.» À ce moment, les conseils n'avaient plus de raison d'exister, et ils ne tardèrent pas à disparaître. Cette réforme, dont on avait d'abord tant espéré, échoua comme les autres.

    C'est pourtant vers cette époque que Saint-Simon eut la chance d'obtenir la plus haute situation qu'il ait occupée. En 1721, un matin du mois de juin, le Régent lui annonça, sous le plus grand secret, le traité qu’on venait de conclure avec l'Espagne et le double mariage du Roi avec l'infante et de Mlle de Chartres avec le prince des Asturies. L'affaire avait été menée très rondement, et rien n'en avait transpiré. Cette nouvelle lui causa autant de plaisir que de surprise; malgré sa haine pour Dubois, il reconnaît sans hésiter que le cardinal avait fait un coup de maître. Dans le conseil Saint-Simon défendait toujours l'alliance espagnole, tandis que le Régent, comme l'ont fait tous les princes d'Orléans dans la suite, penchait plutôt vers l'Angleterre. Heureux de voir triompher la politique qu'il soutenait, il eut aussitôt la pensée de se faire charger de l'ambassade qui devait demander au Roi d'Espagne la main de sa fille. Ce n'était pas seulement une satisfaction qu'il cherchait pour sa vanité; comme il devait se faire un grand échange de faveurs à l'occasion de l'alliance des deux couronnes, il espérait obtenir la Toison d'or pour son fils aîné et la grandesse pour le second.

    L'ambassade de Saint-Simon se passa toute en pompeuses cérémonies dont il s'est gardé d'omettre aucun détail. Sur les routes il fut magnifiquement traité: on lui faisait de belles harangues, on lui donnait des festins, dont il n'a pas toujours conservé un bon souvenir. Par exemple à Pampelune, où le gouverneur s'était mis en frais pour le recevoir, « la chère fut grande, à l'espagnole, mauvaise. Il nous fit fête d'un plat merveilleux: c'était un grand bassin plein de tripes de morue fricassées à l'huile. Cela ne valait rien, et l'huile méchante. J'en mangeai, par civilité, tant que je pus.» À la cour, il assista à de grandes chasses, à de brillantes fêtes. Le Roi voulut qu'il prit part au bal des fiançailles, et il raconte au Régent qu'il a dansé des menuets « avec trois cents livres de dorures sur le corps». Quant aux questions politiques, elles étaient toutes résolues d'avance. Il n'eut à faire de diplomatie que pour des querelles de préséance, ce qui était tout à fait à son gré. On avait mis dans ses instructions qu'il devait s'efforcer de précéder le nonce du pape et le majordome major. C'était contraire aux usages de la cour d'Espagne, et il fut contraint, pour réussir, d'employer un subterfuge très singulier. Le jour où le mariage fut signé, il s'arrangea pour arriver avant eux à la cérémonie, et prit résolument, tout contre le siège du Roi, le rang qu'ils avaient coutume d'occuper. Naturellement ils voulurent l'en déloger; mais à chaque interpellation qu'ils lui adressaient, il feignait de ne pas comprendre et répondait par une révérence. Il sut si bien prendre l'air ingénu et naïf, que les autres, le regardant comme une sorte de niais, dont on ne pouvait rien tirer, finirent par lui céder la place. C'était une grande victoire dont il dut sans doute aviser son gouvernement, et qu'il raconte avec complaisance dans ses Mémoires.

    Pendant ces fêtes, qui lui semblaient quelquefois un peu fatigantes, il avait, selon son habitude, l'œil très ouvert; il observait les types curieux qu'il rencontrait au passage, ce qui lui a permis d'enrichir sa galerie de portraits de quelques figures originales. — C'est le duc, d'Albuquerque, «un petit homme trapu, mal bâti, avec des cheveux verts et gras qui lui battaient les épaules, de gros pieds plats et des bas gris de porteur de chaise»; c'est le duc de Veragua, un descendant de Christophe Colomb, très fier de sa naissance et qui avait très grand air, mais du reste si négligé dans sa mise qu'on l'appelait familièrement et sans le fâcher dom Puerco; c'est le marquis de Santa Cruz, un original, accusé tour à tour devant les tribunaux d'impuissance et d'adultère, et qui fut les deux fois condamné: « d'où l'on peut voir qu'il n'était pas heureux en procès»; c'est le cardinal Borgia, qui ne savait pas dire la messe et se fâchait contre ses aumôniers, qui le soufflaient mal, jusqu'à leur tirer le surplis; c'est le marquis de Villena, « un sage et vertueux seigneur», qui, devant Philippe V, donna des coups de bâton au cardinal Alberoni, ce qui comble Saint-Simon d'une douce joie. Toute cette noblesse lui fit un grand accueil; et lui, malgré quelques ridicules qu'il n'avait garde d'oublier, prit d'elle une opinion très favorable. Elle avait les qualités qu'il mettait au-dessus de toutes les autres: « elle se sentait fort et savait rendre». Il la trouva très instruite de ses droits et fort soucieuse de les faire respecter, fière du souvenir de ses pères, grave dans ses rapports, sachant garder son rang, vivre avec dignité, enfin tout à fait différente de « ces insectes de cour», de « ces champignons de fortune», de « ces excréments de la nature humaine», qu'il avait laissés à Versailles.

    Son ambassade dura six mois. À son retour en France, il se retrouva comme il était parti, estimé, honoré, mais consulté rarement et plus rarement écouté. Pourtant la mort du cardinal Dubois lui rendit un peu de faveur auprès du Régent; il le vit davantage et il eut plus de part à ses résolutions; mais ce ne devait pas être pour longtemps. Le 2 décembre 1723, trois mois après le cardinal, une attaque d'apoplexie emporta le duc d'Orléans.

    La vie politique de Saint-Simon était finie. Quoiqu'il n'eût pas joué un grand rôle, il avait été en vue, depuis la Régence, et trop lié avec le duc d'Orléans pour ne pas inquiéter un peu ses successeurs. On le lui fit sentir; il comprit à demi-mot qu'on souhaitait qu'il s'éloignât, et il quitta définitivement Versailles et la cour.

    Source

    Gaston Boissier, Saint-Simon, Les Grands Écrivains, Paris, Hachette, 1892
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2013-03-13
    Informations
    L'auteur

    Gaston Boissier
    Écrivain et historien français (1823-1908), membre de l'Académie, il fut un des plus éminents spécialistes de la vie privée et de la religion sous l'Empire romain.
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