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    Dossier: Russie

    Russie: de Nicolas 1er à V. Poutine

    Hélène Laberge

    Deux joies :  celle de découvrir (ou redécouvrir), un  très grand écrivain, le marquis de Custine, lequel est à la Russie de 1839 ce que son contemporain Alexis de Tocqueville est à l’Amérique à la même époque…et celle de mieux comprendre la Russie actuelle à travers les coups de sonde d’un observateur génial de son passé. «Custine, dit Pierre Nora dans la préface de Lettres de Russie, est de la race de ces intuitifs de génie qui ont tout compris entre la gare et l'hôtel.» 1

    Un récit de voyage doit sa crédibilité à la qualité de son auteur. Dans le cas du voyage entrepris par Custine, on se trouve devant un document d'une extrême importance, car si Custine est un «intuitif de génie» il est aussi un homme d'une très grande et très profonde culture. Et grâce à ses relations avec des informateurs russes rencontrés soit à Paris, soit au cours de ses périples européens, il possédait déjà des connaissances essentielles pour pénétrer cette Russie dont un seigneur russe soulignera de la façon suivante la «jeunesse» récente:  

     «Elle est à peine aujourd'hui à quatre cents ans de l'invasion des barbares , tandis que l'Occident a subi la même crise depuis quatorze siècles : une civilisation de mille ans plus ancienne met une distance incommensurable entre les mœurs des nations.» (44)

    La publication en 1843 de ce voyage en Russie connut en France un immense succès. La dictature d'une oppression silencieuse sans équivalent dans l'Europe civilisée venait d'être révélée. Plusieurs rééditions parurent au fil des ans. Le livre circula en Russie; mais sous le manteau; et nul doute que les écrits de Custine, s'ils avaient été découverts lors de son séjour, auraient expédié son auteur en Sibérie.  Et la chape de plomb du silence serait retombée sur son destin! Ce succès fut d'autant plus grand que la crédibilité du voyageur ne pouvait pas être mise en accusation, compte tenu de son passé et de son milieu. Qui était-il?

    Astolphe de Custine,  né en 1790, au début de la Révolution française, était le fils de Armand de Custine et de Delphine de Sabran, petit-fils du général Adam-Philippe de Custine-Sarreck. Avant même qu'il ait atteint l'âge dit de raison, son père et son grand père auront été guillotinés et sa mère, emprisonnée à La Bastille pendant plusieurs mois. L'enfant sera confié à sa nourrice puis à un précepteur alsacien.

     Par sa naissance dans une famille de vieille aristocratie et par la liaison de sa mère avec Chateaubriand,  il sera immergé dans une société ayant survécu à la Révolution ainsi que dans le milieu littéraire et culturel du XIXe siècle depuis Madame de Staël jusqu'à Baudelaire en passant par Hugo, Balzac, Musset, George Sand, Lamartine, d'Aurevilley...

     Mais la société post révolutionnaire bannira Custine lorsqu'elle découvrira sa passion pour les hommes . Alors qu'il se rendait à un rendez-vous galant avec un jeune soldat, il est attaqué par les compagnons d'armes de celui-ci, battu, dénudé et abandonné inconscient sur le pavé. Sa mésaventure, bientôt connue du Tout Paris, entache sa réputation et associe pour longtemps le nom de Custine à des mœurs que la société de l’époque qualifie d’infâmes..Sa propre mère pour le soustraire à son homosexualité tentera à deux reprises de le marier, ce à quoi il s'opposera. Pourtant, il finira par épouser Léontine de Saint-Simon de Courtemer, âgée de 18 ans, de qui il aura un fils qui mourra à l'âge de quatre ans. Comble de malheur, sa femme mourra elle-même après à peine deux années de mariage.

    Il pourra alors donner libre cours à son amour pour le bel Édouard de La Grange qui partagera désormais sa vie et dont il fera son héritier. Pour échapper au rejet de la société parisienne, il se réfugiera en région, d'abord en Normandie au château de Fervaques puis à Saint-Gratien dans un château qui sera rasé ultérieurement par ses descendants. Il y fera des séjours entrecoupés de voyages en Allemagne, en Italie et en Espagne dont il publiera les récits.

     C'est lorsque Custine en 1839 entreprendra un voyage en Russie qu'il se révélera comme un extraordinaire observateur des mœurs politiques de ce pays et un remarquable écrivain dans le livre  qu'il publiera à son retour en France. Il est hors de propos de résumer un récit où les descriptions de l'auteur, dont les origines aristocratiques lui valurent d'être reçu à la cour de l'Empereur Nicolas, s'appuient sur un sens de l'observation quasi infaillible, alliant les plus pénétrantes analyses psychologiques à des descriptions de la nature, de la géographie, de l'architecture de ce pays. Tout l'intéresse, son récit a les qualités d'un grand reportage. Mais un reportage qui doit resté secret, dans le climat de suspicion généralisé qui est le climat de la Russie d'alors. Custine doit cacher soigneusement tous ses écrits sous peine d'être détenu comme espion...

     Les passages suivants m'ont semblé ceux qui rendaient le mieux compte des impressions et observations géniales du voyageur.

     Au moment d'embarquer à Lubeck sur le vaisseau russe qui fera escale à Kronstadt, Custine note les commentaires de son aubergiste sur les Russes :

    «Monsieur, ils ont deux physionomies; je ne parle pas des valets, qui n'en ont pas une seule, mais des seigneurs; quand ceux-ci débarquent pour venir en Europe, ils ont l'air gai, libre, content; ce sont des chevaux échappés, des oiseaux auxquels on ouvre la cage; hommes, femmes jeunes, vieux, tous sont heureux comme des écoliers en vacances: les mêmes personnes à leur retour ont des figures longues, sombres, tourmentées; leur langage est bref, leur parole saccadée; ils ont le front soucieux : j'ai conclu de cette différence qu'un pays que l'on quitte avec tant de joie et où l'on retourne avec tant de regret, est un mauvais pays.» (40) 

    Sur le bateau, il rencontre le vieux prince K* qui après un séjour en France retourne en Russie. Avec une liberté étonnante, il portera sur son pays ce jugement que notera Custine :

    «On se trompe sur le rôle que cet état jouerait en Europe : d'après son principe constitutif il représenterait l'ordre; mais d'après le caractère des hommes, il propagerait la tyrannie sous prétexte de remédier à l'anarchie (…) L'élément moral manque à cette nation; avec ses mœurs militaires et ses souvenirs d'invasions elle en est encore aux guerres de conquêtes, les plus brutales de toutes, tandis que les luttes de la France et des autres nations de l'Occident seront dorénavant des guerres de propagande.» (40)
    Écrit en 1839, rien à retrancher à ce jugement à la lumière de l'invasion de la Crimée ukrainienne par l'armée russe! Ce même Prince dont Custine protège l'identité pour lui éviter la prison si ses propos étaient connus dans son pays poursuit :
    «Le despotisme russe non seulement compte les idées, les sentiments pour rien, mais il refait les faits, il lutte contre l'évidence et triomphe dans la lutte; car l'évidence n'a pas d'avocat chez nous, non plus que la justice, lorsqu'elles gênent le pouvoir.» (58)
    (Le revisionnisme pratiqué sous Staline a des racines historiques profondes!) Curieusement, ce même Prince cherchera par la suite à savoir si Custine écrira son voyage et le mettra indirectement en garde contre un tel geste. Cette inquiétude réveilla celle de Custine :
    «Si je veux écrire ce voyage, je dois m'attendre  à inspirer de l'ombrage au gouvernement le plus fin et le mieux servi du monde par ses espions. » (63).

     Le mieux servi par ses espions : Le 7 mars 2014, la télévision américaine révélait que Poutine versait des millions de dollars à des Russes vivant aux États-Unis pour désinformer les Américains sur les événements de la Russie. Et au premier chef évidemment, le «miracle» de Sotchi (56 milliards dont 32 détournés vers les complices de Poutine, au détriment des ouvriers et des expropriés encore impayés!)

      Les forces maritimes de 1839 :       Custine à l'arrivée à Kronstad, est sidéré par «l'importance des forces maritimes de la Russie impériale. Et tout autant par «la fierté des Russes devant cette force qui n'a pas sa nécessité dans les faits, qui n'est ni le résultat de la guerre, ni le résultat du commerce, et (lui) a semblé une parade.»(...) (65) Le passage suivant n'est-il pas prémonitoire : «Tant que la Russie ne sortira pas de ses limites naturelles, la marine russe sera le hochet des Empereurs : rien de plus!» Le hochet dans les mains de Poutine est devenu une force guerrière dont la Crimée est le champ de bataille!

      Le passage à la douane; Custine constate que les princes russes arrivés sur le même bateau que lui sont délivrés en 3 minutes. Lui est détenu pendant 3 heures page 70. … «car tout étranger est traité en coupable à son arrivée sur la frontière russe.» Page 72 Et voici comment il décrit le douanier : «ce membre fonctionnant d'après une volonté qui n'est pas en lui, a autant de vie qu'un rouage d'horloge; pourtant on appelle cela l'homme en Russie! Page 70 Mais il évoque avec compassion «la pression qu'il a fallu exercer contre des créatures intelligentes pour parvenir à en faire des choses... Ces machines incommodées d'une âme sont, au reste, d'une politesse épouvantable...» page 71.

     Arrêtons-nous à cet extraordinaire portrait de l'Empereur Nicolas auquel avec plusieurs étrangers, note-t-il, nous avons été présentés :

     «On voit que l'Empereur ne peut oublier un seul instant ce qu'il est, ni la constante attention qu'il excite; il pose (souligné par l'auteur) incessamment, d'où il résulte qu'il n'est jamais naturel, même lorsqu'il est sincère; son visage a trois expressions dont pas une n'est la bonté toute simple. La plus habituelle me paraît toujours la sévérité. Une autre expression quoique plus rare convient peut-être mieux à cette belle figure, c'est la solennité; une troisième, c'est la politesse, et dans celle-ci se glissent quelques nuances de grâce qui tempèrent le froid étonnement causé d'abord par les deux autres. Mais, poursuit Custine, malgré cette grâce, quelque chose nuit à l'influence morale de l'homme , c'est que chacune de ces physionomies qui se succèdent arbitrairement sur la figure est prise ou quittée complètement , et sans qu'aucune trace de celle qui disparaît reste pour modifier l'expression nouvelle; … on dirait d'un masque qu'on met et qu'on dépose à volonté.» (133) Et Custine de nous dire qu'il utilise le mot masque selon son étymologie grecque; l'acteur était un homme qui se masquait pour jouer la comédie. Et il poursuit : … l'Empereur est toujours dans son rôle et il le remplit en grand acteur.» (134)

    N'est-ce pas là aussi un trait de Poutine?

     La société russe telle que vue par Custine  :

    «Ce composé monstrueux des minuties de Byzance et de la férocité de la horde: cette lutte des étiquettes du Bas-Empire et des vertus sauvages de l'Asie a produit le prodigieux État que l'Europe voit aujourd'hui debout, et dont elle ressentira peut-être demain  l'influence sans pouvoir en comprendre les ressorts.»( 60-61) 

    On ne peut mieux décrire la situation actuelle de la Crimée.

     «Dans une nation gouvernée comme l'est celle-ci, les passions bouillonnent longtemps avant d'éclater; le péril a beau s'approcher d'heure en heure, le mal se prolonge, la crise se retarde: nos petits-enfants ne verront peut-être pas l'explosion que nous pouvons cependant présager dès aujourd'hui comme inévitable, mais sans en prédire l'époque.  «...leur révolution sera d'autant plus terrible qu'elle se fera au nom de la religion: la politique russe a fini par fondre l'Église dans l'État , par confondre le ciel et la terre: un homme qui voit Dieu dans son maître n'espère le paradis que de la grâce de l'Empereur. Un tel homme détrompé deviendra un fanatique de liberté.» (254)
    «Le peuple russe passe pour très religieux, soit; mais qu'est-ce qu'une religion qu'il est défendu d'enseigner? On ne prêche jamais dans les églises russes. L'Évangile révélerait la liberté aux Slaves.» (251)

    Sur la non existence de la peine de mort :

    «Quand il parle le despotisme est discret:..C'est ainsi qu'on nous dit à chaque instant qu'il n'y a pas de peine de mort en Russie. Enterrer vif, ce n'est pas tuer!» (246) On emprisonne : Remarquez bien qu'en Russie le mot de prison indique quelque chose de plus que ce qu'il signifie ailleurs... Lorsque je souffre de l'humidité de ma chambre, je pense aux malheureux exposés à celle des cachots souterrains de Kronstadt, de la forteresse de Petersbourg et de bien d'autres tombeaux politiques dont j'ignore jusqu'au nom. ...À chaque pas que je fais ici, je vois se lever devant moi le fantôme de la Sibérie...(écrit un siècle avant le témoignage de Soljénitsyne!)
     
    Et Custine de poursuivre : «Quand on pense à toutes les cruautés souterraines dérobées à notre pitié par la discipline du silence dans un pays où tout homme fait en naissant l'apprentissage de la discrétion, on frémit. Il faut venir ici pour prendre la réserve en haine...» (184)

      Au moment où j'écris ces lignes, Le Figaro du 7 mars révèle la sordide attaque dont deux Pussy Riots ont été victimes:  

    Nadejda Tolokonnikova et Maria Alekhina étaient à Nijni Novgorod, à 400 km à l'est de Moscou, où elles devaient visiter une prison, quand elles ont été attaquées.

    «À 7 h 20, un groupe est entré au McDonald's où les membres des Pussy Riot et leur équipe prenaient leur petit déjeuner et les a attaquées avec un vaporisateur, de l'antiseptique vert et d'autres armes», a raconté dans un courriel le mari de Nadejda Tolokonnikova, Piotr Verzilov. Les deux jeunes femmes, amnistiées en décembre et sorties de prison après 21 mois de détention, se sont lancées dans la défense des droits des détenus et continuent de protester contre le régime de Vladimir Poutine.

     Selon le Service fédéral d'application des peines, en 2011, la Russie comptait quelque 640.000 prisonniers, dont près de 52.000 femmes. «Les femmes sont particulièrement exposées aux malversations de l'administration pénitentiaire, car elles ne résistent pas, elles intériorisent la violence. Historiquement, seules les détenues politiques se sont distinguées par leur insoumission», observe Lioudmila Alpern

     Revenons à un récit de Custine:

    Il y a quelques années qu'un homme d'esprit bien vu de tout le monde à Moscou, noble de naissance et de caractère  mais, malheureusement pour lui, dévoré de l'amour de la vérité, passion dangereuse partout, et mortelle dans ce pays-là, s'avisa d'imprimer que la religion catholique est plus favorable  au progrès des arts, que ne l'est la religion byzantine russe... il s'efforçait de montrer les avantages d'une religion indépendante, c'est-à-dire universelle, sur sur les religions locales c'est-à-dire bornées par  la politique ; bref, il professait une opinion que je n'ai cessé de défendre de toutes mes forces. Ce livre échappé, je ne sais par quel miracle ou par quel subterfuge, à la surveillance de la censure, mit la Russie en feu: Pétersbourg et Moscou la sainte jetèrent des cris de rage et d'alarmes; enfin la conscience des fidèles se troubla tellement que d'un bout de l'Empire à l'autre on demandait la punition de cet imprudent avocat de la mère des Églises chrétiennes... Enfin, il n'y avait pas assez de knout, pas assez de Sibérie, de galères, de mines, de forteresses, de solitudes dans toutes les Russies pour rassurer Moscou et son orthodoxie byzantine...(...) » On attendait donc impatiemment la sentence d'un si grands criminel «lorsque l'Empereur, dans son impassibilité miséricordieuse, déclare qu'il n'y a point lieu à punir, qu'il n'y a point de criminel à frapper; mais qu'il y a un fou à enfermer: il ajoute que le malade sera livré aux mains des médecins (souligné par l'auteur).    » (…) au bout de trois années d'un traitement rigoureusement observé, traitement aussi avilissant qu'il était cruel, le malheureux théologien du grand monde commence seulement à jouir d'un peu de liberté; (…) maintenant il doute de sa propre raison, et sur la foi de la parole impériale il s'avoue lui-même insensé!...» ( 375 376.)

    Dans Nous autres, (1920) le roman de Zamiatine qui a servi de modèle à Huxley pour son Meilleur des mondes, il sera aussi  question des hopitaux convertis en prisons. Staline n'a rien inventé en droit criminel russe.

     L'influence d'un climat de peur: Custine avait émis le souhait de voir la forteresse de Schlusselbourg: «Penser à visiter une forteresse devenue historique depuis la détention et la mort d'Ivan VI, arrivée sous le règne de l'impératrice Élisabeth: c'était une hardiesse énorme.» Il le devine lorsque le ministre de la guerre lui répond: «Je ferai part de votre désir à Sa Majesté.» (226) Il reçoit finalement la permission de visiter les écluses de la forteresse. Mais il doit se livrer à de nombreuses démarches compliquées (…) «la Russie est le pays des formalités inutiles», lui avait dit un dignitaire russe rencontré sur le bateau. Et voilà que la peur l'envahit à l'idée qu'il fera cette visite sous la gouverne d'un sous-officier et que ce protecteur pourrait devenir son bourreau: «Si cet homme au lieu de me conduire à Schlusselbourg à dix-huit lieues de Petersbourg exhibe au sortir de la ville l'ordre de me déporter en Sibérie pour m'y faire expier ma curiosité inconvenante, que ferai-je? que dirai-je? » (228)

     Pétersbourg : Custine évoque l'imperturbable régularité des maisons de Pétersbourg.

    L'équerre et le cordeau s'accordent si bien avec la manière de voir des souverains absolus que les angles droits sont l'un des attributs de l'architecture despotique. … Une justesse de coup d’œil mathématique a présidé à la création de Petersbourg. Aussi ne peut-on oublier un instant, en parcourant cette patrie des monuments sans génie, que c'est une ville née d'un homme et non d'un peuple. Les conceptions y paraissent étroites quoique les dimensions y soient énormes. En voyante des efforts si prodigieux et des effets si mesquins, on reconnaît que tout peut se commander, hors la grâce, sœur de l'imagination et fille de la liberté. (165-164)

     

     On ne saurait se figurer la tristesse de SP les jours où l'Empereur est absent : à la vérité cette ville n'est en aucun temps, ce qui s'appelle gaie; mais sans la cour c'est un désert : vous savez sans doute qu'elle est toujours menacée de destruction par la mer. Page 217

     Commentaire : Sur TV5, le 3 mars dernier, l'émission de Carolys se déroulait à SP. Le peu qu'on nous a montré de cette ville après la visite des gigantesques châteaux de Catherine et de Pierre de Russie correspondait à la description de Custine : espace démesuré, absence de foules vivantes.

     La cour : «Avec cette continuelle tension de l'esprit de tous et de chacun vers l'avancement, pas de conversation possible : on vous parle sans s'intéresser à ce qu'on vous dit, et le regard reste fasciné par le soleil de la faveur. Ne croyez pas que l'absence de l'Empereur rende la conversation plus libre; il est toujours présent à l'esprit : alors à défaut des yeux c'est la pensée qui fait tournesol. En un mot, l'Empereur est le bon Dieu, il est la vie, il est l'amour pour ce malheureux  peuple.»  (217)

     «Cette divinité née d'une superstition politique, n'a que deux partis à prendre : prouver qu'elle est homme en se laissant écraser;ou pousser ses sectateurs à la conquête du monde pour soutenir qu'elle est Dieu : voilà comment en Russie la vie entière n'est que l'école de l'ambition. (218)

     Custine se demande comment tout un peuple a sombré dans une telle adoration. «La réponse c'est le tchinn; le tchinn est le galvanisme, la vie apparente des corps et des esprits, c'est la passion qui survit à toutes les passions, … Le tchinn, c'est une nation enrégimentée, c'est le régime militaire appliqué à une société tout entière , et même aux castes qui ne vont pas à la guerre.» (218)

    Il résulte d'une semblable organisation une fièvre d'envie tellement violente, (la multiplication actuelle des milliardaires!) une tension si constante des esprits vers l'ambition, que le peuple russe a dû devenir inepte à tout , excepté à la conquête du monde... Ici s'élève une question capitale : La pensée conquérante, qui est la vie secrète de la Russie, est-elle un leurre propre à séduire plus ou moins longtemps des populations grossières, ou bien doit-elle un jour se réaliser? (220, 221)

    En Crimée, le 6 mars, deux jeunes femmes pleines de vie répondent au journaliste qui leur demande leur opinion sur l'invasion de la Russie : jamais nous n'accepterons de rester ici si la Russie annexe la Crimée. Vivre sous le régime soviétique, jamais!

     À Sotchi, n'avez-vous pas été étonnés par l'importance accordée aux feux d'artifice? L'Empereur auto proclamé Poutine avait-il voulu reproduire les illuminations décrites par Custine dans le passage suivant?  Custine décrit la célébration de l'anniversaire de l'Impératrice à Péterhoff, le sompteux château construit par l'Empereur Pierre le Grand et situé à quelques lieues de Pétersbourg. «Six mille voitures, 30 000 piétons et une innombrable quantité de barques sortent de P pour venir former des campements autour de Peterhoff... On fait une lieue en voiture dans le parc de Peterhoff  sans passer deux fois par la même allée; or, figurez-vous ce parc tout de feu... dans chaque allée il y autant de lampions que de feuilles : c'est l'Asie...la fabuleuse Bagdad des mille et une N... en trente-cinq minutes, tous les lampions du parc sont allumés par dix-huit cents hommes : ces lampions ont des formes originales : ce sont des fleurs grandes comme des arbres, des soleils, … des dentelles de pierres précieuses, tout est de flamme et de diamant. » (186, 7 et 8.)

     À Sotchi, et même avant, la contestation des manifestants verts déplorant la dévastation d'une région riche en faune et en flore lors de la construction du village olympique a été sévèrement réprimée. Combien de contestataires se retrouvent-ils en prison à l'heure actuelle?

     Dictature du silence; Voici ce que Custine avait déjà constaté en 1839, de façon plus tragique lors de la fête de l'Impératrice:

     «Vers les trois heures, comme nous étions à dîner au palais anglais, un grain est venu fondre sur Péterhoff : les arbres du parc s'agitaient violemment, leurs cimes se tordaient dans les airs... un coup de vent dont nous observions froidement les effets. Notre curiosité insouciante approchait de la gaieté, tandis qu'un grand nombre de barques, parties de Petersbourg pour se rendre à Peterhoff, chaviraient au milieu du golfe. Aujourd'hui on avoue deux cents personnes noyées, d'autres disent quinze cents, deux mille : nul ne saura la vérité, et les journaux ne parleront pas du malheur, ce serait affliger l'Impértrice et accuser l'Empereur. Et Custine ajoute que le secret des désastres du jour a été gardé pendant toute la soirée; rien n'a transpiré qu'après La tristesse habituelle de la vie des hommes en ce pays vient de ce qu'elle est comptée pour rien par eux-mêmes; chacun sent que son existence tient à un fil et chacun prend la-dessus son parti, pour ainsi dire, de naissance.»(189, 190).

    Les citations suivantes font état des divers points de vue de Custine sur les conséquences possibles de la tyrannie.

    « C'est en Russie qu'il faut venir pour voir cette terrible combinaison de l'esprit et de la science de l'Europe avec le génie de l'Asie, je la trouve d'autant plus redoutable qu'elle peut durer.»(161)
     
    « La tyrannie c'est la maladie imaginaire des peuples; le tyran déguisé en médecin leur a persuadé que la santé n'est pas l’état naturel de l'homme civilisé, et que plus le danger est grand, plus le remède doit être violent; c'est ainsi qu'il entretient le mal sous prétexte de le guérir.»(92)
     «En France, la tyrannie révolutionnaire est un mal de transition; en Russie, la tyrannie du despotisme est une révolution permanente.» (162)
      «Je n'admets que bien peu d'idées fondamentales en politique, attendu qu'en fait de gouvernement je crois à l'efficacité des circonstances, des coutumes plus qu'à celles des principes; mais mon indifférence ne va pas jusqu'à tolérer des institutions qui me paraissent nécessairement exclure la dignité des caractères.» (162)
     «Il n'existe pas aujourd'hui sur la terre un seul homme (comme l'Empereur Nicolas 1er) qui jouisse d'un tel pouvoir, et qui en use. … faites-vous l'idée d'un peuple à demi-sauvage, qu'on a enrégimenté sans le civiliser; et vous comprendrez l'état moral et social du peuple russe. (177)»
      «Ce peuple est intéressant; je reconnais chez les individus des dernières classes une sorte d'esprit dans leur pantomime, de souplesse, de prestesse dans leurs mouvements, de finesse, de mélancolie de grâce dans leur physionomie qui dénote des hommes de race; on en a fait des bêtes de somme.» (269)
     «Savez-vous ce que c'est de voyager en Russie? Pour un esprit léger c'est se nourrir d'illusions; mais pour quiconque a les yeux ouverts et joint à un peu de puissance d'observation une humeur indépendante, c'est un travail continu, opiniâtre, et qui consiste à discerner péniblement à tout propos deux nations luttant dans une multitude. Ces deux nations, c'est la Russie telle qu'elle est, et la Russie telle qu'on voudrait la montrer à l'Europe. »(179.)
    Sous la liberté, tout se publie et s'oublie, car tout est vu d'un coup d’œil; sous le gouvernement absolu, tout se cache mais tout se devine, de là un vif intérêt : on retient, on remarque les moindres circonstances, une secrète curiosité anime la conversation, rendue... plus piquante par le mystère, et par l'absence même d'intérêt apparent...  Moi je pense un peu trop à ce que je ne vois pas pour être tout à fait satisfait de ce que je vois...(170)
      Voulant éviter qu'on attribue à Custine une incapacité viscérale d'admirer, voici un passage où il est sans réserves devant la beauté de Peterhoff :  Le site de Peterhoff est jusqu'à présent le plus beau tableau naturel que j'aie vu en Russie. Une falaise peu élevée domine la mer, qui commence à l'extrémité du parc, environ à un tiers de lieue au-dessous du palais, lequel est bâti au bord de cette petite falaise, coupée presque à pic par la nature. En cet endroit, on a pratiqué de magnifiques rampes; vous descendez de terrasse en terrasse jusque dans le parc, ou vous trouvez des bosquets majestueux  par l’épaisseur de leur ombre et par leur étendue. Ce parc est orné de jets d'eau et de cascades artificielles à, dans le goût de celles de Versailles et il est assez varié pour un jardin dessiné à la manière de Le Nôtre. (185)
     
     
    Mot de la fin 

     Custine vivait dans la vieille Europe à une époque où l’idée de civilisation, opposée à celle de barbarie avait encore un sens très clair, contrastant fort avec la conception relativiste qu'on a aujourd’hui du même phénomène. D’où le fait que Jean-Pierre Chevènement voit dans le voyage de Custine une «russophobie idéologique» et l'historienne Françoise Thom parle de « choix de civilisation » s'agissant de l'Ukraine. Allons-nous revenir à la guerre des civilisations dont parlait Samuel Huntington en 1994 ? s'interroge Chevènement.

    À quoi je répondrai que, par-delà une conception de la civilisation qui peut sembler découler trop naturellement de son appartenance à l’aristocratie, il y a chez Custine une déchirante compassion pour toute réalité vivante, peuple ou individus, dont l’accomplissement est entravé par des pesanteurs historiques dont ils ne sont ni responsables ni conscients. Et que la conscience de ces pesanteurs a conduit les Soljénitsyne, les Pasternak, les Sakharov et des millions de Russes sous Staline à payer le prix tragique que l'on sait, mais qu'il ne faut pas avoir l'indifférente légèreté d'oublier. 

    1. Custine, Lettres de Russie, Préface de Pierre Nora, Collection Folio, Gallimard, 1975. Un dossier exceptionnel et passionnant: on y trouve des repères biographiques de la vie de Custine; une chronologie de son voyage; une liste très fouillée des informateurs russes de Custine, rencontrés à Paris ou ailleurs en Europe, ainsi que l'accueil de la critique de l'époque et enfin, une bibliographie des meilleurs ouvrages sur Custine, dont les pénétrantes analyses d'Alain Besançon comme les qualifie Pierre Nora. Cf «Présent soviétique et passé russe» in Contrepoint 1974, no 14.

    Date de création : 2014-03-09 | Date de modification : 2014-03-10
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