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    Impression du texte

    Dossier: Québec responsable (Un)

    L'identité québécoise en mutation

    Groupe Réflexion Québec
    Président du comité :
    Guy Laforest, professeur agrégé au département des sciences politiques de l’université de Laval

    Membres du comité :
    Roger Nicolet, ingénieur-conseil, président de l’Union des municipalités régionales de comtés du Québec
    Patrice Atanasio, relationniste
    Marc Snyder, relationniste
    Louis Balthazar, sociologue, professeur titulaire au département des sciences politiques de l’Université Laval
    Linda Cardinal, professeur agrégé de sociologie à l’Université d’Ottawa


    Présupposés et constatations
    Nous tenons pour acquis que le Québec existe bien comme société globale et spécifique. Le Québec est, à nos yeux, plus qu’une province. C’est une entité socio-politique trop différente du reste de l’Amérique du Nord, du reste du Canada, pour qu’on la considère simplement comme l’une des dix provinces canadiennes. Nous refusons d’être englobés dans une grande nation canadienne, sans pour cela récuser toute appartenance au Canada, à tout le moins en tant que communauté d’intérêt et rappel d’un destin que l’histoire nous a fait partager.

    De toute évidence, le Québec constitue une société diverse, pluraliste, multiethnique en pleine évolution. C’est là un constat empirique inéluctable dans la région de Montréal, surtout, mais aussi, dans une certaine mesure, hors de cette région.

    Distinguons quatre composantes de cette société :

    — Une majorité d’origine canadienne-française qui a acquis, au cours des trente dernières années, une nouvelle conscience d’elle-même. Cette majorité a accédé, dans son ensemble, à la modernité, sans pour cela renoncer à son identité. Une identité qui prend désormais le nom de «québécoise» et qui s’affirme d’autant plus que, dans les faits, la modernité a rapproché sensiblement le mode de vie des Québécois francophones de celui des autres Nord-Américains.

    — Une importante minorité anglophone qui a puissamment contribué à façonner le visage économique, politique et architectural du Québec. Cette population ne détient plus le même pouvoir que dans le passé mais elle n’en devrait pas moins continuer d’exercer une grande influence, quel que soit l’avenir du Québec.

    — Une population autochtone d’environ 100,000 personnes qui revendique des droits de premiers occupants, voire la souveraineté politique, et proclame plus que jamais sa spécificité.

    — Des minorités de diverses origines, issues de vagues d’immigrants récents ou lointains. Plusieurs sont déjà assimilés à la communauté anglophone. D’autres ont choisi récemment, plus ou moins librement, de s’intégrer à la majorité. Un grand nombre d’entre eux hésitent encore et demeurent identifiés à leur culture d’origine.

    Le problème
    Cette société, comme telle, est plutôt fractionnée quant à l’identité communautaire de ses citoyens. Sans doute le fractionnement est-il un processus inévitable dans une société moderne dans la mesure où les personnes tendent à s’y regrouper autour de spécificités qui ont pour effet de remettre en cause toute tentative de résorption des différences. Aussi, dans ce sens, une certaine carence identitaire est-elle saine et souhaitable. Il n’en est pas moins nécessaire, en fonction de la justice et de la paix sociale, d’accommoder les différences, de quelque type qu’elles soient. C’est là le grand défi des sociétés modernes en mutation. C’est le défi tout particulier d’un Québec où les pôles de référence identitaire sont enchevêtrés, voire antagoniques.

    La majorité canadienne-française s’identifie généralement comme québécoise et conçoit cette identité comme laïque et ouverte sur le monde. Mais tout en se disant Québécois, beaucoup se considèrent encore en réalité comme des Canadiens français. Tout en souhaitant l’intégration des autres groupes minoritaires à un Québec territorial et pluraliste, ces Québécois ont tendance à imposer leur culture et leurs traditions à ces groupes. Ils déplorent que les anglophones et les autres ne s’intègrent pas au Québec, mais le Québec auquel ils convient les minorités n’est guère autre chose qu’un Canada français modernisé.

    Les anglophones apparaissent encore souvent à la majorité québécoise comme une menace, une sorte de cheval de Troie de la majorité nord-américaine. On est mieux disposé à l’égard des autres groupes ethniques, dans la mesure où ceux-ci manifestent une certaine volonté de s’intégrer. Mais comme cette volonté est encore hésitante, la majorité conserve ses inquiétudes et fait souvent preuve de gaucherie à l’endroit de ces groupes. On exige que les immigrants se tournent vers la majorité mais on n’est pas encore disposé à les rencontrer à mi-chemin pour leur faciliter l’indispensable intégration linguistique et culturelle. Enfin, pour ce qui est des populations autochtones, en dépit d’une histoire toute pleine d’échanges entre ces populations et la majorité, cette dernière a vécu sa Révolution tranquille un peu comme si les Autochtones étaient déjà tous assimilés; et elle a très mal réagi à leurs plus récentes revendications.

    Les minorités, pour leur part, n’ont pas encore accepté véritablement une identité québécoise. Les Anglo-Québécois ont resserré quelque peu leurs rangs et sont conscients de leur situation particulière. Ils ont eu tendance à voir de façon péjorative la montée du nationalisme québécois. Ils s’identifient d’abord et avant tout comme des Canadiens.

    Tel est le cas aussi d’une bonne majorité des Néo-Québécois. Même chez ceux qui utilisent couramment le français et sont relativement bien intégrés au Québec, il semble bien que l’identité canadienne l’emporte, dans la majorité des cas, sur l’identité québécoise. Cela peut être vu comme une conséquence des politiques du gouvernement fédéral en matière de citoyenneté. Notons tout de même qu’en raison de la Charte de la langue française qui fait force de loi, un nombre croissant d’immigrants s’intègrent au Québec francophone et s’identifient d’abord à cette société.

    Enfin, les Autochtones refusent d’emblée de s’identifier au Québec, comme ils refusent d’ailleurs, bien qu’à un moindre degré chez certains, l’identité canadienne. Certaines communautés amérindiennes ont été tout de même fortement marquées par leurs liens québécois.

    À première vue, l’identité québécoise apparaît donc comme la quadrature du cercle. L’identification territoriale ne constitue pas l’élément de jonction que l’on pourrait supposer sinon espérer. Sommes-nous irrémédiablement voués aux deux, trois ou quatre solitudes? Pas vraiment si l’on s’arrête à envisager quelques avenues de rapprochement.

    Disons d’abord que nous vivons ces écarts identitaires d’une façon remarquablement paisible. La raison en est peut-être que nos identités, toutes différentes fussent-elles, ne s’opposent pas tout à fait. Car l’iden- tité canadienne et l’identité québécoise sont enchevêtrées, prises l’une dans l’autre. Notons bien que très peu de Québécois refusent de se dire Canadiens et que très peu d’anglophones, d’allophones ou même d’Autochtones se démarquent tout à fait par rapport au Québec. Notre problème ne s’apparente pas du tout aux antagonismes irréductibles de type ethnique.

    Il existe chez les Québécois francophones dits de souche, et même chez bon nombre de souverainistes, un lien d’affinité indéniable et persistant avec la communauté canadienne. On dénote aussi chez les autres groupes une certaine «québécité» qui se manifeste chez les anglophones (au moins chez ceux qui ont quelques racines ici) par un attachement au patrimoine, un intérêt pour la langue et la culture de la majorité et même une certaine façon toute québécoise de parler anglais en incluant certaines expressions particulières au Québec. Les membres de plusieurs communautés culturelles aussi participent de plus en plus à la vie québécoise.

    Quant aux Autochtones, leurs racines sont les plus profondément nord-américaines, canadiennes et québécoises. C’est peut-être en reconnaissant ce que nous leur devons, en réparant nos erreurs passées et en nous inspirant de leur respect ancestral pour la terre, ou, dans le vocabulaire de l’heure, pour l’environnement, que nous pourrons opérer un rapprochement. Sans parler d’intégration, ne pourrions-nous pas souhaiter qu’ils accordent une place particulière à leur entourage québécois dans leurs relations avec la société nord-américaine?

    Il est évident que la majorité francophone serait bien mal venue de refuser aux populations autochtones l’autodétermination qu’elle réclame pour le Québec.

    Ces populations n’en sont pas moins vouées à entretenir des relations avec les Québécois. Plusieurs autochtones se montrent intéressés à ce que ces relations soient étroites, cordiales et fraternelles. On pourait même concevoir un véritable partenariat entre Québécois et Autochtones quant à l’aménagement de certains territoires et au développement régional.

    Mis à part le cas particulier des Autochtones, nous pouvons donc envisager la possibilité de préciser et d’étoffer le concept d’identité québécoise dans le sens d’une culture publique commune partagée par tous les citoyens du Québec. Mais pourquoi faudrait-il à tout prix nous atteler à cette tâche?

    Pourquoi?

    D’abord parce que nous n’avons guère d’autre choix. Dans la mesure où nous entendons considérer le Québec comme une société autonome et spécifique, nous nous devons de définir ce qui caractérise cette société en fonction de tous ses citoyens. N’envisager l’avenir du Québec qu’en fonction de sa composante majoritaire canadienne-française mène tout droit au cul-de-sac. Même s’il faut encourager une certaine croissance de la natalité, la revanche des berceaux appartient bel et bien au passé. Le Québec d’aujourd’hui et de demain ne se construit que dans la diversité ethnique.

    Mais pourquoi définir une identité? Parce que le pluralisme le plus généreux ne se vit pas sans une certaine forme de solidarité, de fraternité, de ce qu’Aristote appelait l’amitié civique. Une société qui serait tout entière conditionnée par les droits et libertés individuels serait menacée de désintégration. Si nous tenons à maintenir une certaine paix sociale, il nous faut bien vivre un minimum de contrat social, un certain consensus minimal sur des grandes orientations.

    De plus, une nouvelle identité québécoise ouverte à la diversité, au pluralisme et s’adressant à tous les citoyens est très riche en promesses. Regardons autour de nous. Les sociétés métissées sont souvent les plus productives: la France et les États-Unis sont de bons exemples, mêmes si elles vivent aujourd’hui une certaine crise quant à leurs modèles identitaires de citoyenneté: centralisation et «melting-pot». Mais, dit-on, le Québec deviendra alors méconnaissable et perdra ses caractéristiques propres. Il est vrai que cette nouvelle identité ne peut se concevoir autrement que comme une dynamique, un processus d’évolution. Mais il n’est pas inévitable que cela se produise comme une rupture totale. Les sociétés évoluent généralement graduellement selon une certaine continuité. Rien de commun entre l’Américain d’aujourd’hui et le Yankee d’il y a deux cents ans? Beaucoup de changement en effet mais, malgré tout, une certaine fidélité. Pourquoi en irait-il autrement du Québécois d’hier et de demain? Cela représente un défi, sans aucun doute, pour une société comme la nôtre mais c’est là un défi susceptible d’être relevé.

    Car l’avenir politique et constitutionnel du Québec ne peut se concevoir que dans un mouvement, une perception de la collectivité qui transcende la vision d’une majorité, même si c’est à partir de cette majorité que se dessine l’évolution.

    Comment nous définir?
    Ce Québec en évolution doit d’abord se définir par ce qui le rend le plus spécifique, c’est-à-dire la langue utilisée par la majorité de ses citoyens et citoyennes et la culture particulière qui en découle. Langue et culture communes constituent un point de rencontre, une sorte de clef de voûte des diverses tendances de notre société fondée sur le droit des personnes. En conséquence, le Québec doit aussi se définir en fonction du pluralisme et des libertés individuelles qui s’y épanouissent. Enfin, si tournée vers l’avenir et si évolutive soit-elle, l’identité québécoise doit encore s’alimenter d’une histoire qui lui est propre.

    Langue et culture
    La langue française n’est pas la langue maternelle de tous les citoyens du Québec. Elle n’est pas non plus la langue universellement utilisée mais elle est la langue d’usage, la langue officielle. C’est là ce qui caractérise le Québec le plus visiblement: le seul territoire d’Amérique du Nord où soient établis des réseaux de communications et d’institutions francophones accessibles à tous. La plupart des spécialistes de la sociologie des langues conviennent qu’une langue ne se maintient que sur un territoire donné. Tout particulièrement dans le cas d’une langue minoritaire comme le français en Amérique du Nord, il faut insister sur l’importance de la dimension territoriale. Le français n’est ici viable qu’en raison de la cohésion des réseaux qui l’alimentent sur un territoire délimité. Cela n’exclut pas l’utilisation d’autres langues sur le territoire québécois. La langue anglaise, en particulier, qui est la langue maternelle de plus d’un Québécois sur dix, la langue d’usage de l’Amérique du Nord et celle des communications internationales, ne peut qu’avoir droit de cité et faire partie du paysage québécois. Les langues autochtones ont déjà reçu leur reconnaissance officielle.

    Mais la langue commune utilisée sur un territoire donné est bien autre chose qu’un simple code ou outil de communication. Une langue porte avec elle une culture, une façon de voir et de concevoir la réalité, une manière de vivre. Sans doute la langue des Québécois est-elle autre chose que le français international, cette langue qui nous permet de communiquer avec des millions d’autres francophones dans le monde. Il importe donc que la correction de cette langue universelle soit promue et cultivée au Québec. Mais la langue française d’ici, avec ses particularités propres, témoigne de l’évolution d’une culture et des influences qu’elle a subies, amérindiennes, anglophones et sans doute demain celles d’autres ethnies. La culture québécoise se définit donc d’abord par l’évolution des traditions et du mode de vie des Canadiens français mais aussi, pour une part significative, par les multiples influences amérindiennes, britanniques et nord-américaines. Les Québécois ont d’abord été façonnés par les colons français mais également par ceux qu’ils ont voulu intégrer, les premières nations et, que cela plaise ou non, par les Britanniques qui ont fait la conquête.

    C’est à Londres que les Québécois se rendent compte de la composante anglaise de leur identité. Cette ville leur est familière parce qu’elle est la métropole d’une culture qui a façonné, pour une bonne part, l’architecture et l’aménagement de Montréal, de Québec et de quelques autres villes québécoises. C’est encore en se servant d’une institution bien anglaise dans son origine, le parlementarisme britannique, que nos hommes et femmes politiques ont lutté pour nos droits (y compris celui de parler français) et nos libertés. Nous continuons de croire à cette institution au point de vouloir la maintenir, quel que soit le statut constitutionnel du Québec. Quant aux influences des autres groupes ethniques, elles sont encore plutôt éparses bien que réelles. Il faut s’attendre à ce que la culture québécoise de demain soit de plus en plus marquée, enrichie par des apports culturels d’ailleurs.

    Pluralisme et communauté
    Car il est évident que le Québec est devenu une société «plurielle», c’est-à-dire un lieu de rencontre, non seulement en termes de métissage ethnique mais aussi de pluralisme social, religieux, voire linguistique (ce qui n’enlève pas au français sa fonction de langue commune et officielle). Cette société est animée par des valeurs libérales de liberté, d’égalité et de fraternité que nous avons faites nôtres depuis assez longtemps. Nous partageons ces valeurs, dans une large mesure, avec les autres sociétés occidentales, nord-américaines. Mais, en raison de nos traditions, de notre démographie, de notre taille, nous y ajoutons volontiers une touche communautaire qui n’est pas aussi présente ailleurs. L’individualisme libéral est très fort chez nous mais il s’accompagne d’un sens particulier de la coopération, de la solidarité dont témoignent certaines de nos institutions comme le Mouvement Desjardins, et aussi une certaine forme d’interaction entre les entreprises et l’État qu’on a dénommée «Québec Inc».

    Ce modèle de libéralisme est protégé par une Charte québécoise des droits et libertés dont nous avons raison d’être fiers et qui peut être considérée comme une marque essentielle de notre identité. Cette Charte a été conçue et mise en oeuvre quelques années avant celle du Canada. On célébrera le 20ième anniversaire de sa promulgation en 1995. Il y aurait lieu d’officialiser davantage cette Charte, de la faire mieux connaître aux citoyens et citoyennes du Québec, de la faire lire et analyser dans toutes les écoles. Car elle constitue un document propre à nous rassembler, à nous faire évoluer vers une conception plus généreuse de nos rapports sociaux. La Charte des droits et libertés se situe au coeur du cadre juridico-politique qui permettra d’organiser, de «civiliser» nos différences.

    Ces différences ne devraient pas occulter l’enracinement historique de la société québécoise.

    Connaissance de soi et des autres
    Car il n’existe pas de véritable identité sans référence à l’histoire. D’abord pour ancrer la définition de ce territoire qui se veut du Québec. Mais bien évidemment aussi parce que nos projets d’avenir ne prendront tout leur sens qu’à la lumière de notre histoire qui nous éclaire sur la trame de notre devenir. Il est donc essentiel que l’histoire du Québec apparaisse en bonne place dans nos programmes scolaires à tous les niveaux. Il est tout à fait aberrant et bien révélateur d’une société fragile et en crise d’identité que nos étudiants soient si réticents à apprendre l’histoire du Québec. Certains invoquent le fait que leurs origines sont ailleurs. Soyons accueillants, respectueux des autres cultures mais ne craignons pas d’ouvrir le livre de notre histoire à tous ceux qui se joignent à nous.

    Mais il y a histoire et histoire. Qu’il ne s’agisse pas d’un bilan sclérosé des époques passées établi selon une vision particulière et contraignante, selon les canons d’une doctrine, d’une religion, d’un nationalisme. L’histoire est une discipline dynamique sans cesse à refaire, à redécouvrir en fonction de préoccupations nouvelles. L’histoire du Québec est celle de toutes les influences mentionnées plus haut, sans oublier l’histoire contemporaine. Dans une certaine mesure, la véritable histoire est toujours en devenir, en construction.

    Il conviendrait, à ce moment-ci, de reprendre l’histoire du Québec en éclairant davantage les apports extérieurs aux origines françaises. On pourrait souligner davantage les multiples rapports entre Québécois de souche française et populations autochtones, les relations entre anglophones et francophones, la coopération aussi bien que les affrontements, l’intégration des personnes d’origines ethniques diverses (plus importante qu’on est porté à le croire généralement).

    L’histoire doit aussi permettre de rétablir, sans parti pris, le rôle prépondérant de l’Église catholique dans le façonnement de l’identité québécoise. La majorité des Québécois ne le reconnaît aujourd’hui qu’avec un certain embarras dans le prolongement du mouvement de refus (global ou partiel) qui s’est manifesté graduellement après la Seconde Guerre mondiale. Mais la cohésion sociale, le caractère propre de la vie communautaire québécoise ont été marqués par des liens étroits entre la société civile et l’Église. Cette prise de conscience historique n’est pas sans affecter le sens de la communauté dont il a été question plus haut. Comme telle, il n’y a pas de raison pour qu’elle remette en cause les principes de la laïcité de l’État et de la liberté religieuse. À cet égard, il faut relever aussi l’influence des autres confessions religieuses qui ont coexisté au Québec, notamment l’anglicanime, le calvinisme presbytérien et le judaïsme.

    Modèles et sémantique
    Quel sera le modèle identitaire du Québec en marche? Quel mot utiliser pour situer notre appartenance? Nation, peuple, communauté, société?

    Le modèle national convient-il au Québec pluraliste défini plus haut? Plusieurs éprouveront un certain malaise à proposer aux minorités le même type de carcan national que le Canada cherche à nous imposer. D’autres voudront au contraire recourir à un vocable qui a acquis ses lettres de noblesse et peut facilement référer à un vouloir-vivre communautaire sur un territoire défini, régi par une autorité politique légitime. Dans ce sens, une grande nation québécoise ne serait en rien préjudiciable à la diversité ethnique et aux autres appartenances collectives des citoyens québécois.

    Quant au modèle des «deux peuples fondateurs», outre l’affront qu’il constitue envers les Autochtones, il dénote une sorte de culte des origines qui exclut les nouveaux venus. Si le Québec peut, à bon droit, revendiquer aujourd’hui encore sa spécificité, ce n’est pas tellement en raison de ce que nos ancêtres ont fondé mais bien plutôt en raison de notre vitalité contemporaine avec tout ce qu’elle comporte.

    Le modèle du multiculturalisme, s’il doit s’entendre d’une mosaïque de cultures juxtaposées, doit être rejeté. Ce modèle n’a pas réussi au Canada et fait aujourd’hui l’objet d’une remise en question. Mais avait-il d’autres buts que de légitimer une certaine conception de la nation canadienne une et indivisible vécue dans la diversité des cultures d’origines? Dans ce cas, le multiculturalisme canadien aura servi la cause d’une intégration plutôt accélérée à la nation canadienne en contrant les visions dualistes chères aux élites québécoises. En d’autres termes, on s’est servi du multiculturalisme pour promouvoir une seule grande culture soi-disant canadienne.

    Le modèle de «société distincte», proposé par les accords de Meech et servi à nouveau à la sauce de Charlottetown, a été décrié par les uns comme trop timide, par les autres comme trop ambigu. Pourtant, si l’on retourne à l’Acte de Québec de 1774 et à certaines interprétations dualistes (Laurendeau-Dunton) ou asymétriques (Pépin-Robarts) de la Constitution canadienne, «Société distincte» recouvre un sens très précis: la seule province canadienne où le français est langue commune, où le droit civil français est en vigueur, où un sentiment d’appartenance propre tend à l’emporter sur l’appartenance à l’ensemble canadien. On pourrait lui ajouter l’épithète «polyethnique».

    Le Québec peut encore être reconnu comme une communauté politique autonome. Voilà qui nous ramène au parti pris que nous avons énoncé au début de ce texte. Pouvons-nous établir un certain consensus dans l’affirmation que le Québec est une communauté politique particulière (plus qu’une province) à l’intérieur d’une grande collectivité canadienne à définir, dans un cadre nord-américain qui s’esquisse déjà?

    Cette communauté québécoise se présente comme pluraliste et polyethnique mais se veut aussi intégratrice de toutes ses composantes dans le respect de leurs caractéristiques propres. Cette communauté pourrait bien se concevoir comme une nation entendue dans un sens large.

    Un Québécois est une personne qui accepte de vivre dans un État de droit nord-américain où la langue commune et publique est le français, où des cultures toujours en évolution s’enracinent dans plus de trois siècles d’une histoire sans cesse à redécouvrir et où il y a place pour une grande diversité d’appartenances ethniques et de modes de vie.

    Du concept à la concrétisation du modèle
    L’articulation du modèle identitaire n’est toutefois qu’une étape vers sa transformation de concept en réalité sociale. La mutation esquissée ne se réalisera que dans la mesure où le contexte politique le permettra. En d’autres termes, le modèle qui sous-tend la définition d’un programme politique est tributaire du succès de la démarche qui vise à le concrétiser. En fait, les forces centrifuges qui fracturent le corps social québécois dans le sens de l’analyse qui précède ne se résorberont que lorsque la dynamique politique aura rendu caduc tout autre modèle identitaire.

    Deux conclusions découlent de ce constat:
    1) L’identité québécoise dans cette perception globale qu’illustre le texte qui précède ne prendra corps, ne deviendra réalité qu’en cours d’un processus qui est de nature essentiellement socio-politique;

    2) La majorité francophone, par sa nature même, se voit investie de la fonction d’animation et de direction d’une démarche qui regroupe les différents éléments constitutifs de la société québécoise. Ce rôle est névralgique parce qu’il implique une responsabilité d’ouverture et d’accueil sans abdication, sans renoncements qui remettraient en cause les éléments qui sont de l’essence même du modèle identitaire québécois.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Groupe Réflexion Québec
    Mots-clés
    Québec, identité québécoise, langue, culture, pluralisme, communautés, société distincte
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