Pourquoi la littérature

Parfait représentant de la grande tradition, comme George Steiner, dont il s'inspire, Thomas De Koninck n'a pas besoin de preuves scientifiques pour nous convaincre de lire des chefs-d'oeuvre. Mais de telles preuves existent. Ajoutent-elles quelque chose à l'argumentaire classique? On prendra plaisir à comparer les deux rhétoriques en lisant ce texte intitulé: La fiction réduit les frictions.

 

Pourquoi la littérature?

Mettez sous les yeux d’un analphabète une page écrite, il n’y verra que traces dépourvues de sens. Cependant que l’art de lire l’initiera au monde immense, tout intérieur, de la lecture. Un ordre prodigieux pourra se déployer en son imagination, son intelligence et son cœur, pour peu qu’il s’agisse d’un chef d’œuvre. George Steiner dit juste : le témoignage ultime est celui de l’enfant. « Priver un enfant de l'enchantement de l'histoire, de l'élan du poème, écrit ou oral, c'est comme l'enterrer vivant. C'est l'emmurer dans le vide»[1].

Plus tard devra s’épanouir la capacité d’entretenir un débat intérieur, d’entraîner ainsi son intelligence et sa conscience. Faute d’un matériel riche et varié pour la stimuler et l’occuper, la subjectivité humaine ne peut se développer. Les facultés de l’esprit sont comme celles du corps : faute d’exercice, elles s’affaiblissent, pour finalement s’atrophier. Générer des prisonniers de l’immédiat, sous l’hégémonie du visuel qui nous envahit de toutes parts, ce serait les rendre vite dépassés, séniles à vingt ans et bientôt, faute d’exercice, sans mémoire. Éveiller au contraire leur imagination et leur cœur à des chefs-d’œuvre artistiques, aux grandes découvertes scientifiques, les ouvre aux défis, aux idéaux, aux difficultés, à ce qui donne le goût et la passion de vivre.

La langue maternelle, quelle qu'elle soit, constitue l'accès par excellence au langage — au logos —, pour chacune et chacun de nous, et l’accès à l’écrit enrichit de manière irremplaçable le verbe, la pensée et la volonté, la vie même en ce qu’elle a de plus intime et de meilleur. L’enseignement littéraire oblige à une lecture lente, car il doit réclamer l’attention, faire réfléchir, juger. Le sujet de la littérature est à la fois le plus difficile et le plus vital qui soit, puisqu'il s'agit essentiellement du bien et du mal qui ne sont jamais vécus autrement en ce monde qu'au sein de la contingence, dans le maquis de circonstances infiniment variables. La littérature ouvre à la sensibilité, à la façon de voir, à la condition des autres : aussi s’avère-t-elle de plus en plus indispensable à toute démocratie, à toute vie politique responsable, spécialement dans le contexte de la mondialisation, comme l’a rappelé récemment Martha Nussbaum.

La littérature mondiale offre même des trésors d’une portée inestimable, dont la vitalité est telle qu’ils ont dans certains cas survécu à l’usure de siècles, voire de millénaires. La nôtre ne manque pas de tels trésors. Mais il n’y a pas plus cruellement déshérité que quiconque a été tenu dans l’ignorance des trésors dont il a hérité en fait, ce qui peut l’amener à s’enlever la vie, se croyant à tort dans la misère. C’est à dessein que je parle de s’enlever la vie. Car quand donc saurons-nous prévenir le terrible drame de l’autodestruction chez nos jeunes?

« Comment apprend-on une langue? », demandait Alain. « Par les grands auteurs, pas autrement. Par les phrases les plus serrées, les plus riches, les plus profondes, et non par les niaiseries d’un manuel de conversation»[2]. Il faut donner raison à Danièle Sallenave, les Lettres devraient « occuper une place tout à fait éminente dans la formation de chacun et de tous – de l’homme privé et du citoyen. Car avec les Lettres il y va de la réflexion, du goût, du jugement, de la pensée ». L'école est en réalité « le seul lieu où la lutte peut être menée contre les privilèges hérités [...] Ce qui est élitiste, ce n'est pas de réussir, c'est d'y être aidé par la naissance. Le beau mot d'égalité signifie cela : offrir au plus grand nombre la possibilité d'exceller ». Les clichés contre la recherche d'excellence ne résistent pas longtemps dans le sport. Pourquoi en serait-il autrement là où elle importe davantage encore?

La langue est instrument de pouvoir, et, donnée au peuple, remise aux mains des plus défavorisés, elle favorise cette fois la démocratie véritable. Cependant la langue n'est pas plus réductible à des fonctions que ne l'est l'amour. Elle est cet « héritage que ne précède aucun testament » (René Char), marque et lieu de la liberté. Il s'agit de fournir « les armes de la distance et de la réflexion critique », d'arracher à la « philosophie spontanée » qui risque fort de n'être encore que du « politiquement correct », voire à la fuite dans la « valse méthodologique » [3]. On ne saurait mieux dire.

Pourquoi ne pas faire confiance à l’intelligence et à la sensibilité de l’étudiante ou de l’étudiant en encourageant de toutes les façons possibles sa lecture personnelle, active, des grandes œuvres? Les jeunes ont d’excellentes chances d’y reconnaître leur propre questionnement le plus profond, sous une forme sans doute mieux articulée au départ. Le succès fulgurant chez nous, en peu d’années déjà, du Certificat sur les œuvres marquantes, n’a dès lors rien d’étonnant. Les immenses questions existentielles que ces œuvres posent de façon concrète n’échappent pas aux jeunes. L’expérience démontre qu’ils en sortent stimulés, agrandis sur le plan intellectuel et affectif, pour peu qu’on ait bien voulu leur accorder la chance et la liberté qui leur revient.

                                              

                                                           Thomas De Koninck

Chaire «La philosophie dans le monde actuel», Université Laval

 



[1] George Steiner, Réelles présences, Paris, Gallimard, 1991, p. 228-229.

[2] Alain, Propos II, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1970, p. 338.

[3] Danièle Sallenave, Lettres mortes, Paris, Michalon, 1995, p. 26; 42-50;72 ;76 ;85 ;114-129 ;145-169.




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