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    Dossier: Appartenance

    Pays, patrie, nation

    John E. Hare

    LES LIENS D'APPARTENANCE DANS LE MONDE MODERNE.

    Au 20e siècle, le rêve de tout peuple voulant s'affranchir d'une “domination” étrangère réside dans la conquête d'un illusoire contrôle absolu sur le territoire “national” et l'appartenance à l'Organisation des Nations‑Unies, ultime consécration de l'existence juridique d'un État. L’État moderne peut se définir comme un État-nation. L'histoire moderne s'inscrit donc sous le signe des nationalités: phénomène ancien pour les uns, phénomène lié aux développements socio‑politiques depuis la Renaissance pour les autres. La Grande Encyclopédie française de la fin du 19e siècle ne précise‑t‑elle pas que

     le groupement humain désigné sous le nom de nation est plus ancien que l'histoire même; il suppose la communauté d'origine, des ressemblances physiques, des affinités morales, une parenté historique ou politique, l'occupation d'un même pays: toutes ces choses à la fois ou quelques‑unes d'entre‑elles ( ... ) race, climat, langue, religion, gouvernement, territoire, ont aidé les hommes à se constituer à l'état de nation.1

     Photo: John E. Hare

    Selon les traités de doctrine politique au 19e siècle, la nationalité serait à la fois “l'essence de la nation”, un “vouloir vivre collectif”, même un “pouvoir vivre collectif”. Pour Littré, “le principe des nationalités est celui d'après lequel les portions d'une race d'hommes tendent à se constituer en un seul corps politique”.2 L'idéalisme des défenseurs de L’État‑nation et de la pérennité des fondements de la nation s'estompe depuis la deuxième guerre mondiale et les horreurs commises au nom de la doctrine de la pureté raciale. Au début des années 1950, Arnold Toynbee, le grand historien‑philosophe, dénonce énergiquement le “virus du nationalisme” à une époque où l'unité politique et sociale à l'échelle mondiale s'impose plus que jamais pour le “salut de l'humanité”.3 Et Toynbee écrit cela au moment où il n'y avait qu'une quarantaine d'États souverains dans le monde; un quart de siècle plus tard, on en compte plus de 135!

     Le nationalisme, sujet à la mode, attire de plus en plus d'historiens, de politicologues, de psychologues même, à la recherche d'une définition, d'une typologie, d'une explication. Et le nombre de monographies consacrées à cette notion s'avère impressionnant: Louis Snyder, dans son livre Varieties of Nationalism. A Comparative Study (New York, 1976) en énumère plus de 700! Peut‑on vraiment apporter du nouveau sur cette question? Je me propose dans ces quelques pages de présenter en premier lieu un petit glossaire historique des mots‑clés “nation”, “patrie” et “pays”, d'examiner ainsi l'évolution d'un concept d'appartenance. Par la suite, je tenterai l'exploration sommaire des fondements historiques, économiques, politiques, voire même biologiques du concept de nationalité.

     Les mots ne tombent pas du ciel, ils naissent à leur heure. Depuis quelques années, l'étude du vocabulaire paraît l'une des voies les plus propres au renouvellement de l'histoire sociale et de l'étude des mentalités. La notion de lexique comme ensemble structuré est un des acquis de la lexicologie moderne. Il est évident que les éléments du vocabulaire, de la structure lexicale, ne peuvent être compris isolément; le vocabulaire, à une époque donnée dans la vie d'une société, forme un ensemble.

     La langue parlée est l'instrument de communication par excellence. Dans les sociétés limitées à la seule diffusion orale, la tradition et les mythes sont les véritables moteurs de l'action collective. L'écriture qui développe une pensée analytique n'est pratiquée que par quelques individus à l'intérieur de la société traditionnelle. L'avènement de l'imprimerie en Occident est un des événements les plus importants de l'histoire moderne, signifiant la fin de la fragmentation linguistique à l'intérieur d'un même pays, en valorisant une langue, généralement celle du roi. L'imprimerie permet aussi une grande diffusion de textes; les imprimés peuvent circuler partout et ainsi véhiculer les idées et les idéologies, sans oublier le vocabulaire, tant à l'intérieur d'une société que d'un pays à l'autre. Si la presse et les imprimés influencent la pensée de l'élite ‑ cette portion de la population qui non seulement sait lire, mais qui a des loisirs et de l'argent à consacrer à la lecture la majeure partie de la population reste fermée à l'influence directe des imprimés. Par contre, la formation d'une opinion publique, au cours du 18e siècle, dans presque tous les pays atlantiques, parmi une population en majorité illettrée, témoigne du lien entre la propagande imprimée et orale.

     L'analphabétisme des masses populaires jusqu'au milieu du 19e siècle se rencontre partout en Occident. Certains historiens ont en conséquence mis en doute la pénétration des idées politiques nouvelles et son lexique parmi le peuple. Or, les mouvements populaires, les actions parfois violentes des foules et leurs slogans, depuis les dernières décennies du 18e siècle, montrent bien que l'analphabétisme ne signifie pas nécessairement ignorance. Certes, les définitions subtiles du lexique socio‑politique tel que présenté par les savants ne pénètrent pas jusqu'au peuple analphabète sans un certain retard. A partir de la dernière moitié du 19e siècle, ce clivage entre les élites instruites et le peuple s'estompe partiellement grâce à l'implantation d'écoles et à l'existence de réseaux de communication et de diffusion atteignant tous les coins du territoire national. L'infiltration des idées nouvelles et du vocabulaire qui les véhicule s'accélère donc au cours des siècles. Cependant, il demeure difficile de mesurer avec exactitude l'impact et la diffusion de certains concepts à partir d'une seule série de citations lexicologiques. Néanmoins, il semble qu'une des causes principales de l'accélération du processus de changement dans les pays de l'Occident, entre 1750 et 1850, ait été la pénétration d'idéologies nouvelles dans les couches de la société confinées jusque‑là dans la tradition orale et imbues de mythes et de coutumes séculaires.4

     L'évolution d'un concept

     1. Nation

     Du latin “natio”, le mot signifie “naissance, extraction”; en ancien français, c'est ainsi qu'on l'emploie pour désigner le lieu ou la province d'origine en France:

     (16e) ‑ Nous qui sommes Gascons, en sommes mieux pour­vus (de qualités) qu'autre nation de France ne peut être de l’Europe.

    MONTLUC (1499‑1577), Commentaires, 1. viii.

    (1606) ‑ Une nation, Gens, natio. Gens de diverses nations assemblés en une ville pour demeurer ensemble.

    NICOT, Thrésor de la langue française.

     Mais déjà il s'emploie pour signifier des gens nés en France:

     (1596) ‑ Si la grande piété qu'avec les nobles Français vous avez toujours, avec tant de valeur, montré à l'endroit de votre patrie & de vos Roys, lesquels vous avez par dessus toute autre nation, révérés comme vraies images du Dieu vivant.

    S. BANOUY, Apologie ..., 1596, p. 3.

     Au cours du 17e siècle, les distinctions entre nation et état se définissent:

     (1684) ‑ (Nation) se dit d'un grand peuple habitant une certaine étendue de terre, renfermée en certaines limites ou sous une même domination.

    (État): royaumes, provinces ou étendues de pays qui sont sous une même domination.

    FURETIÈRE, Essai d'un dictionnaire universel.

     Dix ans plus tard, l'Académie française attache, à la notion de nation, l'idée de communauté de langage:

    (1694) ‑ (Nation) est constituée par tous les habitants d'un même état, d'un même pays qui vivent sous mêmes loix et usent de même langage.

    (État:) le pays qui est sous une même domination.

    Dictionnaire de l’Ac. fr.

    Au milieu du 18e siècle, une controverse s'élève entre Voltaire et Rousseau sur l'emploi des mots patrie et nation.5 Si Voltaire emploie fréquemment le mot nation, notamment dans Le Siècle de Louis XIV (1751) et dans l'Essai sur les moeurs (1756), il l'utilise dans son sens premier: “les nations du nord de l'Europe”, “la nation juive”. Or, Voltaire considère que tous les peuples de l'Europe ont les mêmes goûts, les mêmes moeurs parce qu'ils n'ont pas reçu de formation nationale particulière. Rousseau, au contraire, insiste sur le caractère national de chaque peuple. Pour lui, la nation est un groupe humain naturel. Chaque homme cède sa liberté et sa puissance à la nation qui est gouvernée par la volonté générale, par la volonté nationale. Les ouvrages sur la patrie, a nation et le patriotisme se multiplient en France et l'Enyclopédie, en 1765, en fixe les idées dans les articles Nation, patrie, patriote et patriotisme.

     (1765) ‑ (Nation:) mot collectif dont on fait usage pour exprimer une quantité considérable de peuple qui habite une certaine étendue de pays, renfermé dans de certaines limites, qui obéit au même gouvernement.

    Encyclopédie, tome XI.

              Or, le sens premier de “naissance”, d'“extraction”, se rencontre encore, surtout sous la plume des voyageurs et des premiers anthropologues. C'est ainsi que dans le supplément de l'Encyclopédie, publié en 1776, à l'article “Canada”, on énumère 28 “nations canadiennes”, c'est‑à­-dire tribus indiennes.6

               En Europe, la nation semble chercher encore son ca­ractère. Mais à la suite de discussions, le mot se vulgarise et acquiert une charge émotive. Les économistes (les phy­siocrates) jouent un rôle important dans cette évolution par l'emploi constant d'expressions telles que “commerce national”, “consommation nationale”, “population natio­nale”et surtout “esprit national”.7 L'abbé Roubaud, dans son dictionnaire des synonymes, situe bien le mot par rapport aux autres concepts, surtout celui de “peuple”.

     (1785) ‑ La nation est une grande famille; le peuple est une grande assemblée ( ... ) Il est naturel d'appeler nation, la totalité des races nées ou établies de père en fils dans le même pays, & désignées par une dénomination commune comme le nom à l'égard des familles ( ... )

    Un peuple étranger qui forme une colonie dans un pays lointain, est encore Anglais, Allemand, Français; il est de nation ou d'origine (        La nation est le corps & les peuples sont des espèces de corporations nationales (..)

     La nation est attachée au pays par la culture

     La nation est, sous divers rapports, gouvernante & gouvernée ( ... ).

     ROUBAUD, Nouveaux synonymes français, tome 3, pp. 238‑245.

     A la fin de la période absolutiste en France, apparaît clairement une séparation entre ce qui est du souverain et ce qui est de la nation. Il est entendu que le roi s'oppose violemment aux principes d'une telle séparation entre sa personne et la nation. Voici ce que Louis XV déclare en 1766:

     L'ordre public tout entier émane de moi: Que j'en suis le gardien suprême: Que mon peuple n'est qu'un avec moi; et que les droits et les intérêts de la nation, dont on ose faire un corps séparé du Monarque, sont nécessairement unis avec les miens, et ne reposent qu'en mes mains.

     (Procès‑verbal de ce qui s'est passé dans la séance du Parlement de Paris, tenue par le Roi le 3 mars 1766, p. 7.)

     Mais, en 1789, le peuple français prend la parole et les cahiers de doléance révèlent l'importance du nouveau concept de nation, mot qui revient constamment dans les 40,000 cahiers de paroisse. Il désigne généralement le peuple, le tiers état.

     (1788) ‑ Une nation, ce sont les citoyens qui habitent un territoire, possèdent une propriété ou accomplissent des tâches essentielles pour ceux qui cultivent la terre, obéissent aux lois, payent les impôts et servent le pays.

    LACRETELLE, De la convocation de la prochaine tenue des États Généraux.

     (1790) ‑ Nation a signifié tout parmi nous, dès l'instant que nous avons réellement une nation. Ces expressions vagues de bien de l'état, intérêt de l'état, servir l'état ont été honnies ou abandonnées à certains gazetiers qui ont encore toutes les peines du monde.à se faire à l'idiome national.

    Dictionnaire national et anecdotique.

     (1791) ‑ Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d'autorité qui n'en émane expressément.

    Déclaration des droit de l'homme et du citoyen, 3e article.

     Pendant la campagne électorale de 1789 en France, le mot nation prend ainsi une charge révolutionnaire. La “nation assemblée” remplace bientôt le roi et dès septembre 1789 paraît spontanément la devise: “la Nation, la Loi, le Roi.” Selon Robespierre, “le roi est le commis et le délégué de sa nation”. (Discours du 28 mars 1791.) Que nous sommes déjà loin de la conception de souveraineté proclamée par Louis XV en 1766! Une fête “nationale” est instituée le 14 juillet 1790 pour célébrer la prise de la Bastille et la Marseillaise devient l'hymne “national”, le 14 juillet 1795. A cette époque, le peuple prend l'habitude de saluer le drapeau “national” et de se lever lorsque est joué l'hymne “national”. C'est ainsi que le culte de la nation acquiert plusieurs des caractéristiques du culte religieux, voire catholique, et tend même à le remplacer, ou tout au moins à le subordonner à ses fins. On crée toute une série de mots à partir du mot nation: nationaliser, nationaliste, nationicide, nationalernent.8 Or, si le mot “patriotisme” s'emploie dès 1750, il est remarquable que les idées abstraites de nationalité et de nationalisme ne se rencontrent guère avant les premières décennies du 19e siècle. (Nous allons y revenir plus loin.)

     Au cours de la Révolution française, l'identification est constante entre la “société”, le “peuple” et la nation, voire même la France. La différenciation entre la nation et la société semble se produire lors du rétablissement de la monarchie après la chute de Napoléon.

    (1817) ‑ Société et nation sont des mots synonymes dans tous les livres de politique, une nation, c'est donc une ligne, c'est donc une portion de l'espèce humaine unie pour la poursuite d'un même objet, et par la volonté de le poursuivre.

    SAINT‑SIMON, “L'Industrie ou discussions politiques”, dans Oeuvres, Paris, 1868, tome 2, p. 22.

     Voici que l'identification de classes va produire une dislocation de l'identification “nation‑société” au milieu du 19e siècle:

     (1847) ‑ Comme le prolétariat de chaque pays doit en pre­ mier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe diri­       geante de la nation, devenir lui‑même la nation, il est encore par là national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.

    Manifeste du parti communiste.

    (1870) ‑ La société française n'est pas la nation française. Ne confondons pas deux êtres distincts et ennemis. La société,    c'est le Capital ‑ la nation, c'est le Travail, le maître et l'escla­ve.

    BLANQUI, La Patrie en danger, Paris, 1871, p. 299.

     La nation est aussi un être mystique: la nation “choisit” ou “manifeste” sa pensée. Voici la définition célèbre de Renan:

     (1882) ‑ Une nation est une âme; un principe spirituel. Deux choses, qui, à vrai dire, n'en font qu'une, constituent cette âme, ce principe spirituel. L'une est dans le passé, l'autre dans le présent. L'une est la possession en commun d'un riche legs de souvenirs, l'autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de faire valoir l'héritage qu'on a reçu indivis ( ... ) Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu'on a faits et de ceux qu'on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé, elle se résume pourtant dans un fait tangible: le consente­ment, le désir clairement exprimé de continuer la vie com­mune. Qu'est‑ce qu'une nation?

     C'est le terme que l'on préfère sur le plan politique lorsqu'on oppose la France à l'étranger. Le développement des sentiments “nationalistes”, exacerbés à la suite de la guerre de 1870, amène les hommes politiques à accuser toute tentative de détruire la société comme des crimes contre la nation.9 La nation, être mystique investi désormais de toutes les charges émotives de la patrie d'autrefois, devient le lieu d'appartenance par excellence de l'homme moderne. Trahir la nation, ce n'est plus un simple geste de révolte contre un souverain, un roi, mais la renonciation à une partie essentielle de l'appartenance de l'homme puisque la nation se compose de chacun de ses citoyens.

     

     

    2. Patrie

     Du latin “patria”, le mot patrie signifie pays de naissance. Nicot, en 1606, et l'Académie française, en 1694, ne don rient que ce sens du mot. Le grand prédicateur Bossuet s'étend longuement sur l'amour qu'on doit à la patrie:

     (1680) ‑ Ainsi la société humaine demande qu'on aime la terre où l'on habite ensemble; on s'y attache, et cela unit. C'est ce que les latins appellent caritas patrii soli, l'amour de la patrie; et ils la regardent comme un lien entre les hommes.

    BOSSUET, Politique tirée des propres paroles de l'Ecriture Sainte, livre I, art. 11, 3e prop.

    Or, si la société humaine demande qu'on aime la terre où l'on est né, la notion de patrie d'adoption, d'élection, commence à se faire jour:

    (1685) ‑ (Patrie) c'est le pays où l'on a pris naissance. Cette passion que les hommes ont pour le lieu de leur naissance a sa source dans la nature, & qui croit insensiblement avec nous. Chacun aime sa patrie comme l'origine de son être ( ... )

    Il y a des patries d'élection aussi bien que de naissance, & l'on prend souvent plus d'affection pour le pays où l'on va s'habituer que pour celui de la naissance.

    DE ROCHEFORT, Dictionnaire général et curieux.

                              La Bruyère écrit en 1688: “il n'y a point de patrie dans le despotisme”. (les Caractères, chap. X.) C'est ainsi qu'au 18e siècle, le mot patrie s'applique de plus en plus à la terre des hommes libres:

    (1748) ‑ Dans le gouvernement monarchique, L’État subsiste indépendamment de l'amour pour la patrie ( ... ) L'amour de la patrie conduit à la bonté des moeurs, et la bonté des moeurs mène à l'amour de la patrie.

    MONTESQUIEU, De l'esprit des lois, livre III, chap. 5.

     Il faut qu'on ait des droits dans une patrie; Voltaire et Rousseau se rencontrent sur ce point. (L'Encyclopédie, en 1765, écrit que “ceux qui vivent sous le despotisme oriental n'ont point de patrie, et n'en connaissent même pas le mot, qui est la véritable expression du bonheur”.) Or, pour Voltaire, la patrie n'est pas le pays natal, ni le lieu où l'on vit, mais plutôt celui où “on est bien”. (Dictionnaire philosophique, article “patrie”.) Rousseau, au contraire, défend le sens ancien du mot, s'élevant contre les cosmopolites qui “se vantent d'aimer tout le monde, pour avoir le droit de n'aimer personne”.(Contrat social, 1762.)

     

    Pour lui, l'amour de la patrie (le pays natal) rend les hommes vertueux, heureux et libres:

     (1764) ‑ Voulons‑nous que les peuples soient vertueux? Com­mençons par leur faire aimer la patrie: mais comment l'ai­meront‑ils, si la patrie n'est rien de plus, pour eux, que pour les étrangers, et qu'elle ne leur accorde que ce qu'elle peut ne refuser à personne? Ce serait bien s'ils n'y jouissaient pas même de la sûreté civile, et que leurs biens, leur vie ou leur liberté fussent à la discrétion des hommes puissants, sans qu'il leur fût possible ou permis d'oser réclamer les lois. Alors, soumis aux devoirs de l'état civil, sans jouir, même, des droits de l'état de nature et sans pouvoir employer leurs forces pour se défendre, ils seraient par conséquent dans la pire condition où se puissent trouver des hommes libres, et le mot patrie ne pourrait avoir pour eux qu'un sens odieux ou ridicule.

    ROUSSEAU, Economie politique.

     L'homme a donc le devoir de rendre la patrie libre; si les institutions entravent ce sentiment naturel, il faudra les changer. Ainsi l'idée de patrie s'associe‑t‑elle à celle de liberté, de bonheur.

     Le Chevalier de Jaucourt, dans l'Encyclopédie, s'efforce de faire une synthèse des idées de Montesquieu, de Voltaire et de Rousseau:

     (1765) ‑ (La Patrie) est une terre que tous les habitants sont intéressés à conserver parce qu'on n'abandonne pas son bonheur, et où les étrangers cherchent un asile ( ... ) L'amour qu'on lui porte ( ... ) est l'amour des lois et du bonheur de L’État ( ... ) Le dernier homme de L’État peut avoir ce sentiment comme le chef de la république.

    (Le Patriote) c'est celui qui, dans un gouvernement libre, chérit sa patrie et met son bonheur et sa gloire à la secourir avec zèle, suivant ses moyens et ses facultés.

     (Le Patriotisme) le plus parfait est celui qu'on possède quand on est si bien rempli des droits du genre humain qu'on les respecte vis‑à‑vis tous les peuples du monde

    Encyclopédie, tome XII.

     (Notons cette définition du patriotisme qui s'inspire d'une philosophie de cosmopolitisme.) Les patriotes sont donc ceux qui veulent donner à leur pays la liberté, le bonheur et une société juste:

     (1776) ‑ Le patriotisme véritable ne peut se trouver que dans les pays où les citoyens libres, et gouvernés par des lois équitables, se trouvent heureux, sont bien unis, cherchent à mériter l'estime et l'affection de leurs concitoyens.

    D'HOLBACH, Ethocratie ou le gouvernement fondé sur la morale.

     Patrie et nation deviennent donc des mots chéris en France à la fin du 18e siècle et l'association des notions de patrie et de liberté deviendra une des forces motrices de la Révolution.

     (1790) ‑ Quel mot autrefois ! et quel mot aujourd'hui! Quand on sortait du collège et de lire les belles harangues de Tite-Live, on avait, alors, sur ce mot patrie, à peu près la même idée que nous avons aujourd'hui. Mais, au bout de vingt ans qu'on s'était livré aux affaires et aux hommes qui les font, on se souvenait de la patrie comme des bottes de sept lieues de l'ogre. D'où venait cette indifférence? D'où? De ce que le mot patrie n'était alors qu'un vain son, parce qu'il n'y a point de patrie où il y a ( ... ) des bastilles, qu'il n'y a point de patrie où il y a des prêtres et des parlements, qu'il n'y a point de patrie, enfin, où il n'y a point de patrie! Mais aujourd'hui, il y aura une patrie, elle sera tout pour nous, nous serons tout pour elle.

    J. F. BRISSOT, Dictionnaire national et anecdotique.

     Le patriotisme devient donc l'amour de la patrie mais pas n'importe laquelle, c'est l'amour de la Révolution, l'amour de la république. La Marseillaise ne convie‑t‑elle pas les Français à l'immolation de leur vie même à cet idéal? “Allons enfants de la patrie; le jour de gloire est arrivé.” Le nombre de mots dérivés de patrie est encore plus important que ceux qui viennent du mot nation.10 Or, il semble que les mots patrie, patriote et patriotisme s'emploient surtout par des groupes sociaux plus cultivés, plus pénétrés de la philosophie des “lumières”; il s'agit en effet d'une aire sémantique répandue parmi ce qu'on peut appeler les élites.11 Le mot nation par contre se rencontre parmi le peuple; les cahiers de doléance de 1789 en sont remplis.

     3. Pays

     Le mot vient du latin “pagus” qui a, chez César, le sens de canton. Dès le 12e siècle, on rencontre “paysan”, c’est-à-dire “homme d'un pays”. Jusqu'au 16e siècle, le mot pays signifie campagne par opposition à la ville. Or, au début du 17e siècle, il prend le sens de “patrie”.

     (1606) ‑ Orbis, regio, tractus, natio, patria, terre. Le pays où nous avons été nés. Le pays qui possède un roi. Cher pays & aimé. Trahir son pays.

    NICOT, Thrésor de la langue française.

     Le grand dramaturge Corneille l'emploie ainsi:    

              (1640) ‑ Si mon zèle au pays vous semble criminel (...)

              Horace.

    Que l'amour du pays, que la pitié vous touche. Votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.

    Cinna.

     Les diverses éditions du dictionnaire de l'Académie française, à partir de 1694, citent l'acception de “patrie”, “qu'il s'agisse de l'état ou de la contrée où l'on est né”. Or, le mot pays perd en France cette signification à la fin du 18e siècle. Selon l'abbé Féraud, on n'emploierait plus “dans une tragédie, comme a fait Corneille, le mot de pays pour celui de patrie”. (Dictionnaire critique de la langue française, 1787‑1788.) La même observation est répétée dans le Gradus français en 1822. De nouveau, autour des années 1840, le mot acquiert le sens de “patrie”, néologisme dont se moque le romancier Reybaud dans Jérôme Paturot, en 1843. Le journal bonapartiste, qui a pris comme titre Le Pays, a été fondé en 1849. Il semble donc que c'est l'utilisation qu'en a fait Napoléon III tout au cours du Second Empire qui est la cause de sa fortune politique moderne en France. A partir des années 1860, pays est donc constamment employé comme synonyme de “nation”.

     C'est ainsi que s'est constitué tout un réseau d’appartenance à travers les divers emplois des mots “patrie”, “pays” et “nation”. Le mot nationalisme apparaît pour la première fois sous la plume de l'abbé Barruel, ennemi juré des jacobins et de la révolution conquérante:

     (1798) ‑ Le nationalisme prit la place de l'amour général ( ... ) Alors, il fut permis de mépriser les étrangers, de les tromper, de les offenser. Cette vertu fut appelée patriotisme. Et dès lors, pourquoi ne pas donner à cette vertu des limites plus étroites? Ainsi vit‑on du patriotisme naître le localisme, l'esprit de famille et enfin l'égoïsme.

     Mémoires pour servir à l'histoire du jacobinisme, tome 111, P. 184.

     Cependant, le mot ne se généralise pas avant la dernière moitié du 19e siècle.12

     (1856‑60) ‑ (Nationalisme:) Néologisme. Préférence exclusive pour tout ce qui est propre à la nation à laquelle on appartient.             

    Dictionnaire de Poitevin.

     Et l'on cite un texte de Berlioz: “Les idées étroites de nationalisme paraissent à tous les esprits droits d'un ridicule infini.” Cette teinte péjorative demeure longtemps chez les éléments d'élite de la société qui lui préfèrent le mot “patriotisme”. Néanmoins, l'appartenance première de l'homme occidental, depuis la fin du 18e siècle au moins, s'identifie au “pays”, à la “nation”. Toute la théorie de la “nationalité” dans sa genèse semble donc naturelle et simple:

     (1863) ‑ La nationalité (est) la condition de l'homme qui appartient à un corps de nation, soit par la naissance, soit par la naturalisation.

    M. BLOCK, Dictionnaire général de la politique, tome II, p. 371.

     L’État moderne se trouve ainsi comme la personnification de la collectivité nationale et son nom sert d'identification première de tous ses citoyens.

     Le Québec

     Le sentiment d'appartenance à une communauté avec ses traditions et ses droits se trouve renforcé au Québec, l'ancienne Nouvelle‑France, à la suite de l'arrivée de plus en plus fréquente des autres, des “étrangers”, dans les dernières décennies du 18e siècle. La politisation du vocabulaire, qui nomme les groupes différents en présence dans un tel contexte, différencie le Québec des autres pays occidentaux, où le conflit ethnique ou “racial” ne joue pas avec la même intensité à l'intérieur du territoire national. En 1810, le gouverneur Craig constate avec un certain étonnement que les Canadiens croient former une nation à part: “il semble que ce soit leur désir d'être considérés comme formant une nation séparée. La nation canadienne est leur expression constante.” Dès 1789, la petite noblesse seigneuriale se proclame porte‑parole de la nation canadienne. Et déjà, quelques années après la Conquête, une religieuse critique sévèrement une Canadienne qui épouse un Britannique protestant, considérant cet acte comme une trahison à la “nation”. Au tournant du 19e siècle, les Canadiens (c'est‑à‑dire les descendants des Français établis au pays) ont pris l'habitude de se considérer comme formant une nation au sens large du terme. Tout un réseau de mots entoure cette notion de “nation canadienne”, comme celles de “patrie” et de “pays”. Et la distinction “nous/les autres” se précise dans les oppositions “Canadiens/Anglais”, “Canadiens/Américains”, “nation canadienne/nation anglaise”, et surtout “peuple canadien/ les étrangers”.

     Ainsi se développe un sentiment d'appartenance nationale qui exclut les autres, les “étrangers”. Depuis quelques années, nous connaissons mieux le clivage inévitable entre les colonisateurs et les colonisés. Malgré les différences entre la situation du Québec, une colonie de peuplement occidental, et celle des colonies du tiers monde, le modèle présenté par Memmi dans son Portrait du Colonisé demeure vérifiable dans le Bas‑Canada, l'ancienne Province de Québec, à partir de 1791. C'est ainsi que la polarisation religieuse se double d'une polarisation selon l'appartenance ethnique. Les divisions politiques sont devenues inévitablement des divisions nationales. A la suite de la constitution de 1791 et de l'avènement des institutions représentatives, la confrontation ethnique devient une confrontation nationale:13

     Les Anglais d'un côté formant la minorité à laquelle est attachée la masse du peuple; la chaleur de ces divisions nationales passe de la Chambre d’Assemblée dans le peuple, tout le pays se trouve divisé en deux parties: le parti anglais du Gouvernement d'un côté, et la masse du Peuple de l'autre.

     (Mémoire au Prince Régent, 1814.)

     Au contraire de ce qu'on peut penser, la Conquête de 1759‑60 n'est pas à l'origine du sentiment d'appartenance des descendants des Français établis en Nouvelle‑France. L'historien Guy Frégault n'hésite pas à conclure que “les Canadiens du 18e siècle avaient une conscience nationale”.14 Il cite, entre autres, la rivalité au sein du clergé entre les prêtres canadiens et les ecclésiastiques français. En 1726, Mgr de Saint‑Vallier, évêque de Québec, se plaint amèrement de “l'expérience presque journalière de l'inquiétude de l'esprit des Canadiens qui se porte à examiner ce, qui ne les regarde pas.” (Lettre à Maurepas, le 10 octobre 1726.)

     Si les historiens contemporains se montrent plus prudents dans l'attribution de sentiments “nationalistes” aux Canadiens avant les dernières décennies du 18e siècle, il demeure que ceux‑ci sont arrivés à un premier niveau de conscience collective dès la fin du 17e siècle.15 L'emploi du mot Canadien pour désigner les Français établis au Canada se généralise dans la première moitié du 18e siècle. Lorsqu'en 1715, Ruette d'Auteuil invoque le sentiment naturel de “prendre intérêt pour la patrie” pour justifier son apologie du Canada, il note bien la distinction entre les Français d'Europe et ceux du Canada:

     Les Français qui habitent le Canada sont de corps bien faits, agiles, vigoureux, jouissant d'une parfaite santé, capables de soutenir toutes sortes de fatigues et belliqueux, ce qui a fait que les armateurs français ont toujours donné ( ... ) le quart de plus de paie aux Français‑Canadiens qu'aux Français d'Europe.16

     Et comme nous l'avons indiqué plus haut, Mgr de SaintVallier, en 1726, utilise carrément le mot Canadien. Il faut noter aussi que la colonie prend le nom de “Canada” dans la dernière moitié du 17e siècle. L'ouvrage célèbre de Pierre Boucher, publié en 1664, ne s'intitule‑t‑il pas “Histoire véritable et naturelle des moeurs et productions du pays de la Nouvelle‑France, vulgairement dite le Canada”?

     A la suite de l'établissement du gouvernement civil en 1765, l'ancienne colonie française dans la vallée du St-Laurent se nomme la “Province de Québec”. Or, en 1791, lors de l'institution d'un système de gouvernement représentatif, l'Angleterre ne voit d'autres solutions que la division de l'ancienne province en deux parties, le Bas‑Canada, à l'Est de la rivière des Outaouais, et le Haut‑Canada, à l'Ouest (le futur Ontario). Si les Britanniques établis dans l'ancienne Province de Québec s'élèvent presque unanimement contre cette scission, la création d'une colonie à l'Est de l'Outaouais assurait une forte prédominance de l'élément français à l'intérieur de l'unité territoriale qui s'étend de l'Outaouais jusqu'en Gaspésie. On emploie spontanément le mot Canadien comme un terme générique “sans prétendre par là chercher à rendre le nom Anglais odieux en soi”. (Le Canadien, le 2 juillet 1808.) il semble tout naturel en effet au parti “canadien” d'appeler son journal Le Canadien, journal fondé en 1806. Voici comment Joseph Quesnel décrit les inégalités à l'intérieur de la société bas‑canadienne dans un poème intitulé “Les Moissonneurs”:

     

                                       Faucille en main, au champ de la Fortune,

                                       On          voit courir l'Anglais, le Canadien;

                                       Tous deux actifs et d'une ardeur commune,

                                       Pour acquérir ce qu'on nomme du bien;

                                       Mais en avant l'Anglais ayant sa place,

                                       Heureux Faucheur il peut seul moissonner,

                                       L'autre humblement le suivant à la trace,

                                       Travaille autant et ne fait que glaner.

                                       (Le Canadien, le 20 décembre 1 806.)

                            

     Or, déjà en 1791, un écrivain anonyme se demande si “tout homme qui respire l'air du Canada se doit regarder comme Canadien”. (La Gazette de Québec, le 30 juin 1791.)

    Cependant, les Britanniques de la colonie n'acceptent pas encore cette appellation. Tout au plus remarque‑t‑on l'apparition timide de l'expression “Anglais Canadien”, pré­curseur de Canadien anglais, dans La Gazette de Québec du 31 janvier 1793. Le 21 février, le même journal dénonce “cette distinction d'Anglais et Français”, recommandant à ses lecteurs “d'étouffer tout esprit de préjugé et de parti qui a si malheureusement régné parmi nous”. Si l'idéal théorique d'harmonie entre les deux groupes ethniques ou linguistiques (les deux races, comme on les appelait autrefois)    se rencontre jusqu'à nos jours, le sentiment d'appartenance à une communauté, qui a des racines pro­fondes dans                          l'histoire et dans les traditions, dresse fata­lement les deux groupes l'un contre l'autre.17 A l'opposition “Canadien/Anglais”, opposition encore vivante parmi les gens d'un certain âge au Québec d'aujourd'hui, se superpose l'opposition “Anglo‑Canadian/Canadien français” dès les premières années du régime de l'Union, du Canada-Uni, à partir de 1840.

     La Confédération de 1867 crée une nouvelle situation politique amenant une ambiguïté fondamentale dans le concept d'appartenance chez les Canadiens. Si maintenant l'ancienne colonie du Bas‑Canada à l'Est de l'Outaouais s'appelle la Province de Québec, le territoire de la fédération se nomme le Canada. Pendant les dernières décennies du 19e siècle, les nationalistes anglo‑canadiens vont prendre le nom de Canadians, s'accaparant ainsi de la qualification distinctive des anciens Français établis dans la vallée du St‑Laurent au 17e siècle. Néanmoins, encore en 1880, les “Canadiens” (ces Québécois d'autrefois) pouvaient chanter “0 Canada, terre de nos aïeux”. Or, au 20e siècle, cet hymne national commandité par la Société Saint‑Jean‑Baptiste, traduit en anglais, devient l’hymne national de la Confédération canadienne. Si, à un certain moment au cours des années 1950, il a pu sembler que les “Canadiens” (les Canadiens français) allaient oublier les anciens liens d'appartenance dans un mouvement pan‑canadien, le renouveau nationaliste aux débuts des années 1960 amène une réaction spontanée. Dès 1962, le groupe Parti‑Pris reprend le mot “Québécois”, mot qu'on employait jusqu'alors pour désigner les habitants de la ville de Québec, pour l'étendre à l'ensemble des habitants de la Province de Québec, devenue le Québec tout court. Nous voici de nouveau devant une opposition fondamentale “Québécois/Canadien (Canadian)” qui se substitue à l'opposition “Canadien/Anglais” courante dès la fin du 18e siècle.

     Si le mot “nation” s'emploie beaucoup dans les milieux politiques canadiens au tournant du 19e siècle, les mots de “patrie” et “pays” se rencontrent plus souvent sur des lèvres et sous la plume. Déjà, en 1664, Pierre Boucher écrit au tout début du chapitre premier de son apologie du Canada: “C'est un bon Pays!” Au Canada, qu'il s'appelle Bas‑Canada ou Québec, l'amour du pays vient du sol même. Voici comment un journaliste anonyme définit le patriotisme en 1790 :

     Vos enfants élevés et instruits dans leur patrie et par elle lui seront liés par nature et par reconnaissance; ils seront for­més ainsi de bonne heure au patriotisme et le suceront avec les premiers principes de leur éducation.

    (La Gazette de Montréal, le 18 novembre 1790)

                 L'amour de la patrie, du pays, sert de source d'inspiration aux poètes des premières décennies du 19e siècle. Si les vers sont souvent défectueux, les sentiments viennent du coeur, comme dans ce poème d'Augustin‑Norbert ‑ Mo­rin, (1803‑18,65), chanté pour la première fois en 1825 :

     Riches cités, gardez votre opulence,

    Mon pays seul a des charmes pour moi;

    Dernier asile où règne l'innocence,

    Quel pays peut se comparer à toi?

               L'année suivante, le jeune Morin écrit: “La patrie, c'est la terre que personne ne veut quitter, parce qu'on n'abandonne pas volontairement son repos, sa gloire et son bonheur.”

                Or, comment expliquer l'horreur des Canadiens devant l'exil des Patriotes en 1839 et l'impression profonde des nombreux poèmes adressés aux exilés dont “Un Canadien errant”, si l'on ne comprend pas l'enracinement, l'amour du sol natal. Voici qu'en août 1827, on publie un poème de deux strophes,  la première version de 1'“ Hymne national” d'Isidore Bédard, fils de Pierre, premier chef du parti canadien à l'Assemblée législative:

     Sol canadien, terre chérie!

    Par des braves tu fus peuplé;

    Ils cherchaient loin de leur patrie

    Une terre de liberté.

                Chanté à plusieurs reprises au cours de la décennie 1830-1840, cet hymne national, première pièce du genre, symbolise les aspirations des Canadiens à cette époque de “troubles et de persécutions”.

                L'amour de la patrie apparaît comme le sentiment le plus répandu à travers les textes des Patriotes: patriotisme omniprésent, tantôt tendre et triste, tantôt exalté et violent. Qu'ils écrivent en prose ou en vers, ils n'avaient qu'une pensée, qu'une préoccupation, celle de la lutte nationale. Mais la dignité des peuples ne peut s'acquérir que sous l'impulsion de la “liberté”, idée maîtresse qui éclaire l'oeuvre patriotique, voire révolutionnaire des Patriotes. L'exaltation momentanée ne peut résister à la mélancolie, à l'angoisse existentielle. Devant la destinée en apparence si sombre du peuple canadien, il leur arrive de succomber à la tentation du découragement. Voici ce qu'écrit un poète anonyme en 1838, à la suite de l'échec du premier soulèvement:

     Peuple loyal et brave,

    Qu'as‑tu donc à pleurer?                           

    Quand tu serais esclave,

    Tu dois rire et chanter.

     

    Je pleure la patrie,

    Je pleure un bien perdu,

    La liberté ravie,

    L'honneur et la vertu.

            Or, l'oeuvre qui caractérise l'angoisse des jeunes à partir de 1840, devant la faillite du mouvement des Patriotes et la répression du gouvernement britannique, est certainement le “Canadien errant” d'Antoine Gérin‑Lajoie, composé en 1842. La douce sonorité plaintive de ce chant ne symbolise-t-elle pas tout l’âme canadienne au 19e siècle ?

     

                                          Un Canadien errant,

                                          Banni de ses foyers,

                                          Parcourait en pleurant

                                 Des pays étrangers.

                                         

                                          Si tu vois mon pays,

                                          Mon pays malheureux,

                                          Va, dis à mes amis

    Que je mes ouviens d'eux.18

     L'antagonisme libéral‑ultramontain envenime singulièrement la vie politique au Québec dans le dernier quart du 19e siècle. Attachés avant tout au Saint‑Siège, les ultramontains résistent à toute tentative de soumettre l'Eglise au pouvoir civil. Ils défendent la primauté de la doctrine catholique et considèrent que tout ici‑bas doit y être subordonné. Toute la pensée socio‑politique s'alimente à la croyance dans la mission Providentielle du pays. Le premier exposé important de cette notion se trouve dans l'oeuvre de Mgr Laflèche, Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille (Trois‑Rivières, 1866). Selon Laflèche, les Canadiens français constituent une “nation” et la vallée du St‑Laurent est leur “patrie”. Cependant, leur mission est essentiellement religieuse: celle de l'établissement du royaume de Dieu en Amérique du Nord. Philippe Masson développe cette notion dans sa brochure Le Canada français et la Providence (Québec,  1875). Après un exposé sur l'origine de la société et sur 1 histoire providentielle du Canada, il tire des conclusions sur “notre mission comme peuple”. Il faut souligner aussi le sermon de Mgr Paquet, Sermon sur la vocation de la race française en Amérique (1902). Cependant, ces penseurs s'arrêtent à l'exposition de la mission, sans tirer la conclusion politique qui s'impose. S'ils reconnaissent l'existence d'une nation canadienne ou canadienne‑française, ils ne voient pas la nécessité d'une expression politique de cette nation.

     

           Jules‑Paul Tardivel, dans son roman Pour la Patrie (1895), est le premier à relier directement la mission providentielle des Canadiens français à la création d'un État catholique au Québec. En 1881, Tardivel proclame que “le Canada, c'est la province de Québec; elle seule a une histoire, des traditions; elle seule est une patrie”. A la suite de l'augmentation énorme de l'émigration des Canadiens aux États‑Unis, Tardivel se met à rêver d'un grand État qui unirait les Canadiens du Québec et ceux de la Nouvelle‑Angleterre. En 1893, en réaction contre le mouvement annexionniste, il annonce que la seule solution consiste à sortir le Québec de la Confédération: “Il faut dire carrément à notre peuple que notre destinée providentielle n'est pas de disparaître dans le grand tout anglo-américain, mais de constituer la Nouvelle‑France. ” il écrit:

     Dieu a planté dans le coeur de tout Canadien français patriote une fleur d'espérance. C'est l'aspiration vers l'établissement, sur les bords du Saint‑Laurent, d'une Nouvelle‑France dont la mission sera de continuer sur cette terre d'Amérique l'oeuvre de civilisation chrétienne que la vieille France a poursuivie avec tant de gloire pendant de si longs siècles.

    Certains considèrent Tardivel comme le précurseur du séparatisme au Québec; certes il joue un rôle important dans le développement d'une conscience nationale québécoise dans la première moitié du 20e siècle. Cette forme de nationalisme atteint un point culminant en 1922 lors du colloque organisé par l'Action française de Lionel Groulx sous le titre Notre Avenir Politique. Tous les conférenciers constatent la faillite de la Confédération et suggèrent la création d'un État indépendant. La même année, Groulx publie son roman à thèse, L'Appel de la race. Franchement nationaliste et raciste, le roman suscite des réactions négatives parmi les modérés. Par la suite, Groulx modifie quelque peu sa pensée, mais n'en prolongera pas moins l'influence de Tardivel. Le roman de Tardivel demeure la meilleure expression littéraire du nationalisme providentialiste au Québec.19 De nos jours, que reste‑t‑il de ces croyances sinon le sentiment d'appartenance à une “nation” et que le Québec représente une “patrie”?

     De nouveau, au cours des années 1960, le mot “nation” refait surface et l'idée que le Québec forme une nation est une des fermes croyances d'une partie importante de la population québécoise. Depuis quelques dix ans, le mot “province” se trouve remplacé par le mot “état”; les Archives provinciales et l'Assemblée législative se nomment respectivement les Archives nationales et l'Assemblée nationale. Ne voit‑on pas ainsi, dans l'évolution des concepts d'appartenance au Québec, une confirmation de la définition du nationalisme proposée par Louis Snyder:

     Nationalism is that sentiment of a group or body of people living within a compact territory, using a single language as a vehicule for common thoughts and feelings, holding a common religious belief, possessing common institutions, traditions, and customs acquired and transmitted during the course of a common history, venerating national heroes, and cherishing a common will for social homogeneity.

    (Varieties of Nationalism, 1976.)

     En guise de conclusion

                 Sous la poussée du rationalisme et à la lumière de l'expansion soudaine dans la connaissance des aires géographiques du monde, il a pu sembler à un certain moment au 18e siècle que la conscience d'une appartenance à une unité comme celle de la cité, de la province ou même de L’État absolutiste, allait s'élargir dans un sentiment d'appartenance à l'humanité tout entière. Montesquieu le déclare dans une formule devenue célèbre: la société envers laquelle l'homme se sent le plus largement engagé est aussi la plus large, le devoir envers la famille cédant au devoir envers la patrie, et celui‑ci aux devoirs envers l'Europe et l'humanité. La noblesse se considérait comme internationale et les grands reconnaissaient à peine les frontières des États. La littérature, comme les armées, entretient le cosmopolitisme, et l'internationalisme de “l'honnête homme” caractérise une des forces les plus créatrices en Europe au siècle des “lumières”.20

     L'idée de civilisation se manifeste vers le milieu du 18e siècle, en liaison avec le progrès des conceptions relativistes (connaissance de la pluralité des “nations”) et avec une conception synthétique de la société. En 1767, le physiocrate Mercier de la Rivière déplore que la “société des nations” n'existe pas encore: “les voilà rivales, jalouses, ennemies”.21 L'existence des liens qui attachent tous les hommes entre eux avait été rappelée par Montaigne et Bossuet. Or, au milieu du siècle, on éprouve le sentiment d'un certain “patriotisme humanitaire”; Diderot n'écrit‑il pas que “le véritable sage est un cosmopolite”? (Les Philosophes, act 3, sc. 4.) Le mot “humanisme” est proposé pour désigner l'amour général de l'humanité, “puisqu'enfin il est temps de créer un mot pour une chose si belle, si nécessaire”.22 Déjà, en 1719, l'abbé de Saint-Pierre avait donné une première impulsion à ce mouvement de rapprochement, utilisant des expressions comme “société européenne” et “république européenne”. (Discours sur la polysynodie.) Et, en 1771, l'abbé Baudeau considère que la solidarité de tous les hommes est naturelle: “la liberté, l'immunité du commerce rendent intéressant pour tous les peuples de la terre le sort de chaque nation particulière.”23

     Or, n'y a‑t‑il pas une contradiction entre cette philosophie du cosmopolitisme et les attaches nationales de ces mêmes “citoyens du monde”? René Pomeau écrit que l'aristocratie cosmopolite des lumières, coupée des couches populaires, n'a pas pu, ni même voulu infléchir le cours de l'Histoire. C'est elle, au contraire, qui va subir les effets d'une évolution vers le nationalisme. Lorsque le peuple de Paris prétend insulter la reine Marie‑Antoinette en l'appelant l'Autrichienne, il ne fait qu'exprimer la conscience exclusiviste d'appartenance qu'avait pénétrée la culture populaire.24

     Le dramaturge Du Belloy, dans sa pièce à succès, Le Siège de Calais, proteste contre les “citoyens du monde... ces coeurs glacés et morts pour leur pays”. (1765, act. 4, sc. 2.) C'est ainsi que les projets de “paix perpétuelle” en Europe, préconisés par l'abbé de Saint‑Pierre et tant d'autres philosophes au cours du 18e siècle, seront considérés comme des “projets chimériques” par l'Encyclopédie méthodique. Dans la deuxième moitié du siècle, on constate l'accroissement de la série de mots composés avec anti, traduisant les attitudes d'hostilité, anti‑anglais, anti‑français; les inclinations vers la France s'appellent, en Angleterre, du “gallicisme” et celles pour l'Angleterre sont taxées d'“anglomanie” en France.

     La culture populaire ne fait que répondre à des forces nouvelles: le rôle essentiel de la richesse matérielle et l'importance du capitalisme naissant. Le cadre effectif de la vie économique devient la nation elle‑même. Les doctrines mercantilistes et leurs conséquences socio‑politiques se trouvent donc le moteur essentiel dans le passage d'unités locales dispersées à des économes nationales unifiées.25 Or, l'industrialisation des pays occidentaux dans la dernière moitié du 19e siècle, mouvement en expansion géométrique partout dans le monde depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, ne se place‑t‑elle pas en contradiction avec le nationalisme économique et le protectionnisme étatique? Nous voici de nouveau devant les contradictions d'une conception d'appartenance exclusivement “nationale” et les forces économiques mondiales.

     En dépit des forces centrifuges, le nationalisme demeure comme une des forces socio‑politiques les plus puissantes du monde moderne. Les mouvements nationalistes prolifèrent partout, malgré le mépris parfois trop évident des penseurs “libéraux”. (Pierre Trudeau, premier ministre du Canada, n'a‑t‑il pas déclaré que la création d'un État-nation au Québec par la dislocation de la Confédération canadienne serait un crime contre l'humanité?) Faut‑il conclure que Robert Ardrey avait raison lorsqu'il écrivait que l'expression territoriale (nationale) n'est qu'une réponse biologique ‑ l'impératif territorial ‑ que l'homme partage avec tous les animaux?26 En dépit des controverses autour des théories d'Ardrey, le développement de la socio‑biologie nous rappelle le fondement biologique, voire génétique même, du lien d'appartenance. En terminant, je me souviens d'un dicton, une croyance populaire, souvent énoncé par une vieille tante a moi qui habitait Beauceville, petite localité au sud de Québec: il faut demeurer à l'endroit où le bon Dieu nous a fait naître.

     

     

    Notes :

     

    1 Marcellin BERTHELOT, Grande Encyclopédie, Paris, 1886, t. 24, p. 830.

    2 Voir Pierre VERGNAUD, L'Idée de la nationalité et de la libre disposition des peuples dans ses rapports avec l'idée de l'état. Etudes des doctrines politiques contemporaines, 1870‑1950, Genève, Droz, 1955, 258 p.

    3 Le Monde et l'Occident, Belgique, Desclée de Brouwer, 1957, 109 p.

    4 Voir John E. HARE, La Pensée socio‑politique au Québec, 1784‑1812: analyse sémantique, Ottawa, Editions de l'Université d'Ottawa, 1977, 103 p.; surtout le chapitre premier.

    5 Jacques GODECHOT, “Nation, patrie, nationalisme et patriotisme en France au XVIIIe siècle”, dans Annales historiques de la Révolution française, no 206, 1971, pp. 481‑501.

    6 Michèle DUCHET, Anthropologie et histoire au siècle des lumières, Paris, Maspero, 1971, 563 p.; surtout pp. 26-29.

    7 Ferdinand BRUNOT, Histoire de la langue française, tome VI, lère partie, Paris, Colin, 1930, pp. 136‑139.

    8 BRUNOT, Op. Cit., tome IX, 2e partie, pp. 636‑639; René JOURNET et Guy ROBERT, Mots et dictionnaires (1798‑1878), Paris, 1970, tome 5, pp. 1358‑1360.

    9 Jean DuBois, Le Vocabulaire politique et social en France de 1869 à 1872, Paris, Larousse, 1962, pp. 90‑91, 350‑351.

    10 BRUNOT, op. cit., tome IX, lère partie, pp. 664‑666.

    11 J. GODECHOT, art. cit., p.496.

    12 Il ne sera consacré par l'Académie française que dans la huitième édition de son dictionnaire, en 1932‑35.

    13 Voir John E. HARE, La pensée socio‑politique au Québec, op. cit.

    14 La Civilisation de la Nouvelle‑France, Montréal, 1944, surtout la conclusion.

    15 Claude GALARNEAU, La France devant l'opinion canadienne, 17601815, Québec, P.U.L., 1970, xi, 401 p.

    16 “Mémoire (adressé) au duc D'Orléans, le 12 déc. 1715”, dans le Rapport de l'Archiviste de la Province de Québec, 1922‑1923.

    17 Maurice SÉGUIN, L'Idée d'indépendance au Québec, Genèse et historique, Trois‑Rivières, Boréal Express, 1968, 66p.

    18 Voir les textes réunis par moi dans Les Patriotes, 1830‑1839, Montréal, Editions Libération, 1971.

    19 Jules‑Paul TARDIVEL, Pour la Patrie, Montréal, H.M.H., 1976, 271 p., présentation par John Hare.

    20 Voir l'étude magistrale de René POMEAu, L'Europe des lumières. Cosmopolitisme et unité européenne au 18e siècle, Paris, Stock, 1966, surtout le chapitre VIII.

    21“Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques”, dans DAIRE, Economistes financiers du XVIIIe siècle, Paris, 1851, tome 2, p. 577.

    22 Ephémérides du citoyen (Paris), no 16, 1765, p. 247.

    23 “Première introduction à la philosophie économique”, dans DAIRE, op. cit., tome 2, P. 815.

    24 Voir Robert MUCHEMBLED, Culture populaire et culture des élites dans la France moderne (XVe‑XVIIIe siècles), Paris, Flammarion, 1977, 400 p.

    25 Voir l'article “Mercantilisme”, dans l'Encyclopédie Universalis, tome 10.

    26 Robert ARDREY, The Territorial Imperative; a personal inquiry into the animal origins of property and nations, N.Y., Atheneum, 1966, xii, 390 p.

    Date de création : 2013-11-12 | Date de modification : 2013-11-12
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    L'auteur

    John E. Hare
    Au moment où cet article a paru dans le numéro 22, été 1978, de la revue Critère, John E. Hare était professeur à la Faculté des lettres de l'Université d'Ottawa. Il est mort le 18 avril 2005 à l'âge de 71 ans.
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