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    Dossier: Urbanisme

    Montréal vu par un urbaniste inspiré en 1942

    Marcel Parizeau

     En 1942,  paraissait à Montréal, sous la direction d'Esdras Minville, un ouvrage collectif intitulé Montréal économique, étude préparée à l’occasion du troisième centenaire de la ville.  Esdras Minville, était aussi directeur général de l’École HEC. Cette grande maison aujourd’hui trilingue était unilingue à l’époque, mais quel unilinguisme! Chacun des articles pourrait servir de modèle dans une classe d’initiation au style. Et ici la qualité du style est garante de la qualité d’une pensée qui situe l’homme à sa juste place dans une ville qui est la proie des spéculateurs. Le débat entourant le projet de Centre d’achats 15/40 m’a incité à lire d’abord le chapitre sur l’urbanisme, œuvre de l’architecte Marcel Parizeau. Les Montréalais y trouveront, mieux que des réponses à des questions précises, une vision d’ensemble et un sens esthétique qui est souvent la dimension négligée dans les débats de ce genre.

    Les articles précédents ont évoqué devant vous le Montréal historique, économique, pris dans une de ses fonctions caractéristiques, vous ont présenté un aspect momentané et fragmentaire -dans le temps ou dans la fonction de notre ville trois fois centenaire. Leur science a déblayé ma route; et c'est en m'aidant de ce qu'ils vous ont appris et en éclairant ma lanterne de cette lumière que je vais tenter en quelques lignes de composer un Montréal dans ses relations avec l'urbanisme, depuis son origine jusqu'à un avenir à portée de vue.

    L'urbanisme est un grand mot, évocateur mais enveloppé de mystère. On hésite à le prononcer lorsqu'on doit le faire suivre de données très simples, de crainte d'apporter une fois de plus au public une vaste déception; et si à son propos on aborde les aspects de la technique, on risque d'ennuyer et de distraire l’attention. De plus, ce mot très évocateur donne à croire que la beauté sortira instantanément triomphante de ses soins. Si on a le courage de ne pas le promettre à coup sûr, c'est une contrariété. Pourtant il faut avoir ce courage. Il faut, surtout, répéter et redire, afin que la notion se précise et prenne sa valeur exacte, que l'urbanisme est d'ordre utilitaire et qu'il est le résultat de préoccupations quotidiennes appliquées à des choses courantes, d'un souci qui semble d'une grande banalité mais qui tient très étroitement, à partir des actes les plus humbles jusqu'au plus chargés de sens général, à notre vie en commun.

    Ces actes posés n'ont de signification que si tous tendent vers une amélioration progressive de l'état de vie de la communauté. C'est pourquoi non seulement il faut vous parler d'avenues, de parcs, de places publiques, d'esplanades, de points de vue, de perspectives, d'édifices publics impressionnants placés aux endroits propices (c'est-à-dire de ce qui embellit le décor et donne à la ville son prestige à l'étranger, l'agrément des yeux à ceux qui s'en approchent et à ceux qui y séjournent en permanence), mais encore faut-il savoir, comme l'écrivait récemment M. Aimé Cousineau, que l'urbanisme est né de l'hygiène. Du moins, s'il est permis de déplacer légèrement le point de vue, le progrès de l'urbanisme est lié indissolublement à l'hygiène, c'est-à-dire à toute une série de conditions dont la mise au point fait notre fierté à nous, habitants de l'Amérique: abondance de lumière, suppression des odeurs, distribution jusqu'au caprice de l'eau potable, prévention des épidémies, etc., etc.

    Nous voyons également que sous le vocable d'urbanisme entre l'étude de la circulation. Dans cette immensité surpeuplée qu'est une ville moderne, où les fonctions en commun accumulent en des endroits précis des foules à des moments fixes, l'urbanisme s'applique à régulariser le flot et à éviter le désordre que naturellement il entraîne. Ainsi voit-on se poser ces questions de police, cette surveillance, ces précautions prises contre les conflagrations, ces enclos destinés à mettre hors d'état de nuire ceux dont la liberté est un danger public.

    L'urbanisme englobe dans son champ d'action non seulement les voies de circulation, mais l'accès aux abords de la ville, dont l'aménagement permet la pénétration facile dans la ville à tout ce qui est nécessaire à la consommation, au commerce, à l'industrie et au tourisme, pour la commodité générale. Peu à peu, cet aperçu très rapide, à vol d'oiseau, qui nous fait toucher aux activités de la vie en commun dont je ne mentionne pas tous les aspects encore puisqu'il reste — outre l'administration de la justice —- la prévention et les soins qu'il faut donner aux malades, nous conduit à l'habitation, sous toutes ses formes, pour fins individuelles ou collectives.

    Vous constatez que nous passons successivement en revue chacun des instants importants de la journée humaine: le moment du travail et celui du repos, l'heure des loisirs, tout ce qui touche à la nourriture du corps et de l'esprit, le déplacement intra muros et extra muros, l'entrée et la sortie. Nous considérons l'homme en santé, le malade; l'homme dans sa vie publique, dans sa vie privée, à tous les âges, de la naissance à la mort et à l'enterrement; l'homme en paix et l'homme en guerre; l'homme dans ses moyens de communications, protégé par la loi; enfin dans l'évolution des découvertes et leurs applications pour une plus grande ou plus complète satisfaction de ses besoins, de ses désirs et de ses caprices. Cependant, je le répète, il s'agit toujours de l’homme considéré uniquement dans son existence en communauté, mais soumis, par cette promiscuité, à une dépendance partielle jusque dans sa vie privée.

    La nature de l'homme se maintient intacte et permanente à travers des séries d'étapes dans le temps et dans l'espace. Dans cette marche ininterrompue vers un accomplissement complet et instantané de ses besoins, de ses désirs, il rencontre, vivant en communauté, des obstacles d'un certain ordre et d'une certaine nature.

    La suppression de ces obstacles d'une façon équitable, c'est tout l'urbanisme, qui introduit dans la vie en commun de l'homme la notion d'un ordre et d'une hiérarchie des valeurs et qui use de moyens exacts pour y atteindre; c'est-à-dire de l'hygiène par la détermination des droits et des devoirs, la répartition des espaces libres et des enclos, l'établissement d'un système adéquat de communications, etc. La mesure dans laquelle les peuples ont approché, à travers les âges, cette mise au point constitue l'histoire de la civilisation; d'où l'on peut dire que l'urbanisme est la manifestation la plus complète et la plus noble de l'accomplissement humain.

    L'étude du passé nous apprend qu'au moment le plus élevé de leur histoire, des peuples avaient résolu parfaitement, en fonction de leurs moyens de réalisation, les problèmes que leur posait leur idéal de vie en commun.

    Aujourd'hui, la pensée est tournée vers la maîtrise de la matière et l'exploitation pour des fins personnelles de la physique et de la chimie. Toutes les possibilités de la mécanique nous obsèdent chaque jour davantage: peu à peu le mouvement prend le pas sur la notion antécédente de stabilité. Aussi devons-nous pour éviter toute ambiguïté reconnaître et admettre que la notion d'urbanisme a pu différer notablement autrefois de ce qu'elle signifie aujourd'hui. Qu'elle ait pu par exemple servir l'art pour lui- même, s'appliquer à la satisfaction du petit nombre des puissants en exclusivité, c'est rappeler l'importance des régimes et des formes de gouvernement dans toute cette question et leur importance sur l'aspect particulier et définitif des réalisations. Aujourd'hui, l'urbanisme est fondamentalement à caractère social, déterminante majeure de l'orientation à prendre dans le développement des régions et des municipalités.

    *
    * *


    Montréal, métropole du Canada, que nous étudions aujourd'hui n'échappe à aucune des conditions que pose la notion d'urbanisme. Soit par l'observation, soit par le mépris et l'ignorance de ses lois, elle accomplit ou retarde son destin, mais elle trace elle-même sa course et elle n'échappe pas à sa fatalité. Elle n'offre rien d'exceptionnel et rien qui justifie l'objection devenue légendaire: chez nous ce n'est pas pareil à cause de notre climat, de notre population mixte, de notre langue, de notre religion qui empêche, ceci et cela, etc., etc. Montréal comme toutes les villes, comme toutes les régions, est un cas particulier dont la solution par l'observation attentive, patiente et suivie trouvera sa forme particulière. Si vous le voulez bien, nous allons faire ensemble l'examen de ce cas particulier: Montréal, en l'an de grâce 1942, trois siècles après sa fondation.

    Commençons par une évocation rapide du début à nos jours. En faisant des coupes en profondeur, les géologues retracent les différents âges du sol et les progrès de l’humanité. Pour Montréal, c'est en surface qu'un phénomène analogue se manifeste. À partir du Saint-Laurent, c'est-à-dire de la rive où abordèrent les premiers colons, et en s'enfonçant vers l'intérieur, apparaissent les âges successifs de la ville.

    Cette constatation n'est pas rigoureuse dans ce sens que, même au point de départ, des transformations ont été effectuées qui rendent aujourd'hui impossible la notion exacte des premières installations. Le récit des historiens, les témoignages, etc., nous permettent cependant une idée suffisamment approchée. Des gestes commémoratifs comme l'implantation d'une croix lumineuse sur le Mont-: Royal font revivre le souvenir de ce temps héroïque et rappellent, pour une part, le caractère profondément religieux de la fondation de Ville-Marie.

    . - En réalité, ce qui est discernable aujourd'hui ce sont les premiers moments de Montréal-Ville, en voie de développement; c'est-à-dire le moment où Montréal prit un essor nouveau et changea son caractère économique, le moment où elle prit l'allure et les caractères distinctifs d'une ville maritime, ville-port; où elle perdit le caractère français par le fait sans doute principal de son amplification au moment de la conquête anglaise. Le Vieux-Montréal nous permet de constater, par la bâtisse qui subsiste, à quel point dès les débuts de la conquête, Montréal devint véritablement une ville vouée au commerce et possédée, administrée par les nouveaux maîtres. En effet, la plupart de ce qui s'est perpétué a le caractère de l'architecture anglaise de l'époque. Subséquemment, si l'élément français voit de nouveau son importance s'augmenter et son rôle se préciser, c'est cependant très fortement marqué par les nouveaux exemples. Toute la rive du Saint-Laurent où le vieux Montréal se conserve dans sa silhouette assez précise, rappelle une vie économique qui dépend presque en entier des communications par la voie fluviale.

    À cause de son importance et de son étendue médiocre, toute - l'activité se trouvait concentrée en alignement du fleuve: les affaires publiques, les affaires tout court et l'habitation. Le centre conserve encore les anciennes demeures cossues transformées aujourd'hui en entrepôts, agences de transport, etc.: c'est-à-dire que dans ce petit espace il n'y eut, après un certain temps, place que pour un seul usage — le commerce par voie d'eau.

    Soudain, à partir de la rue Notre-Dame, un premier bond. Un développement non en profondeur, parallèle au contour de la rive, et le début de l'importance verticale de la bâtisse sur des tracés de circulation légèrement élargis, sans l'être toutefois dans une proportion correspondante. Les moyens de locomotion restaient encore de même nature et ne subissaient qu'une augmentation numérique sans surcharge. Les progrès du chauffage, de la fabrication du verre, dont les surfaces s'étalent, l'utilisation de l'acier, l'augmentation du volume des affaires, les échanges plus importants et plus nombreux, les nécessités de la publicité, la naissance du crédit, conduisent à une conception nouvelle, plus ostentatoire de la bâtisse.

    Jusqu'à ce moment, la rapidité du mouvement se tient dans les limites requises et l'on retrace le soin et le souci méticuleux, l'attention accordée à la qualité, la permanence de certaines idées admises où la valeur propre des actes conserve tout son prix. Il ne faut pas, je crois, dissocier à ce point de vue dominant, Français et Anglais: avec des tempéraments tout différents, un même but leur était fixé par des conditions pratiquement identiques de vie. Avec des succès différents et des moyens différents, Anglais et Français ont exercé la même sorte d'activité, séparément quand ils ne l'ont pas exercée conjointement.

    Dites-moi ce qui, dans la section la plus récente qui a précédé immédiatement cette sorte d'activité en bouillon de culture d'où est sortie la ville d'avant -guerre 1914, différencie essentiellement l'est de l'ouest. Je veux dire de la rue Craig à la rue des Pins; de la rue Amherst à la rue Guy, grosso-modo. Un peu plus de correction d'un côté, un peu plus de fantaisie et d'abandon de l'autre; un peu plus de morgue à l'ouest, un peu plus d'ingénuité et de finesse à l'est; mais de part et d'autre le goût de la pierre taillée, vermiculée, éclatée; des façades à répétitions en série-dites «terrasses» ; des sous-sols surélevés et un comble, des plafonds très hauts, deux étages; des salons à colonnes, des salles de bain somptueuses; des boiseries variant à peine dans la qualité des bois et le style des moulures; la folie commune des styles dits classiques: italiens et anglais à l'ouest; anglais et français à l'est. Et partout coupés à angles droits, des alignements, des alignements à perte de vue.

    Voici une des caractéristiques de Montréal les plus étonnantes, déterminant cette monotonie si aisément perceptible à première vue. Hors la vieille ville, aucun lien entre les parties, aucun point d'arrêt; les édifices publics, les églises, les monuments sont tous en alignement de la rue, jamais un dégagement servant à mettre en valeur; l'intention, si elle existe, n'a jamais atteint son but et le résultat en aucun cas ne dépasse en intérêt l'alignement de la rue Esplanade face à la montagne.

    Du haut de la montagne elle-même s'exprime cet éparpillement et morcellement de la ville bâtie, où les flèches des églises, la masse horizontale des maisons d'éducation et de toute la construction de quelque volume, disparaissent dans une poussière où la couleur même des matériaux (brique rouge, beige; pierre, béton) disparaît dans un brouillard papillotant où l'œil ne réussit pas à s'accrocher. Seuls nos gratte-ciels bloquent l'horizon par leur élévation, mais surtout leurs silhouettes, car rien dans le motif architectural ne s'impose à l'œil. Ainsi se traduit en élévation verticale, la pusillanimité et la complication horizontale. Comparée aux grandes cités du monde, Montréal ne traduit aucune intention ferme, aucune volonté suivie; elle n'affirme rien, elle nie mollement. Le fleuve la côtoie, ne se mêle pas en apparence à sa vie et le Mont-Royal, ce parc naturel magnifique, est isolé au centre de ce désert hostile qui le refuse à la beauté naturelle du paysage-grandiose qui l'entoure très au loin.

    Montréal d'aujourd'hui est donc un vaste problème. Il n'est pas un seul aspect sous lequel il est possible de l'envisager autrement. Sa surface est étendue sans frein et sans prévision avec une seule préoccupation: satisfaire des égoïsmes individuels (fussent-ils les plus légitimes au monde rien ne justifie cette faveur exclusive). Sa circulation sinueuse et embarrassée ne permet aucun accès direct ni rapide à aucun point stratégique ou d'intérêt vital: c'est une circulation en chicane, où les obstacles sont multiples, où les artères principales et secondaires sont encore très voisines des rues de villages, sans le pittoresque suffisant, où l'on sent encore le sentier primitif. En des rues étroites circulent des tramways, orgueil de nos jeunes années, lorsque, dit-on, ils étaient en leur nouveauté des exemples offerts à l'univers; avec les années, ils prennent ce petit air désuet qui s'étend d'ailleurs à toute la ville, la compagnie ne comptant que sur la peinture pour leur conserver une éternelle jeunesse à la façon dont les dames bourgeoises utilisent indéfiniment les ornements, des toilettes défuntes sur des étoffes retournées et taillées à la mode du jour.

    Depuis longtemps, à New-York et ailleurs, on a supprimé ce mode de transport antédiluvien. Vous savez tous, comme moi qu'à la façon dont il fonctionne (et il semble impossible d'apporter quelque amélioration), il constitue un des embarras les plus graves de la circulation. Il est à lui tout seul un immense problème, dont il semble que la compagnie trouvera la solution le jour ou par intérêt personnel elle décidera de les supprimer. Je veux bien qu'elle songe à l'intérêt public. Hélas! les grandes compagnies, qui dans leur but initial sont d'utilité publique, se comportent, souvent de notre humble consentement, comme des individus, Leur clientèle, c'est toute la ville et c'est une clientèle en exclusivité, où la loi de l'offre et de la demande se réduit à l'exercice d'un monopole. Le progrès ou le piétinement sur place dépend donc en majeure partie de leur organisation et de leur esprit d'avancement. En ce temps d'épreuve exceptionnel admettons leur utilité. Le moment viendra de leur fournir des motifs d'évolution.

    Le nombre des .squares et des points vastes de raccordement est limité: Victoria Square, Dominion Square, Fletcher Field, Place d'Armes, Place d'Youville, les carrés Viger, Saint-Louis, Chaboyer et quelques autres anonymes. Vous savez également qu'on y débouche mal et qu'on en sort aussi difficilement. Leur nombre est insuffisant. De même le nombre des parcs. Malgré une verdure qui court en bordure des trottoirs, assez répandue les espaces libres ne sont pas reliés entre eux et par conséquent aie: peuvent constituer cette aire de fraîcheur et d'enchantement dont toute grande ville a besoin pour respirer à l'aise. C'est là encore où l'Europe nous donne l'exemple, New-York même qui, depuis quelque dix ans, s'est amélioré considérablement en venant ajouter à son Central Park toute cette bande verte, longeant l'Hudson, consacrée à la promenade, aux jeux, au repos et facilitant par des voies multiples et souples l'accès aimable à l'immense agglomération. Nos ponts, placés aux endroits propices, dont les plus récents sont assez décoratifs, remplissent bien leur rôle de passage entre les deux rives. Il reste que, comme dans le cas des espaces libres, on y accède malaisément et qu'on en sort difficilement; d'où encore une fois confusion et encombrement, ralentissement de la circulation et, une fois le principe accepté et appliqué, arrêt brusque: en somme "refus d'accepter toutes les conséquences découlant d'un geste premier.

    Le port lui-même qui s'allonge indéfiniment répond à une logique brutale et momentanée. S'il conduit au cœur de la ville la navigation marchande, il cache un paysage magnifique qui autrement serait accessible en maints endroits et permettrait à la ville de communiquer en sympathie par la vue avec sa région. Il fait de cette bande riveraine un vaste entrepôt et lui donne une apparence fâcheuse et déshonorante. Montréal est une grande ville commerciale et fluviale qui se refuse au fleuve qui l'enrichit par un vulgaire entassement de bâtiments sordides et pauvrement utilitaires le long de la rive. Ainsi se trouve complètement déséquilibré le développement parallèle et harmonieux des deux rives du Saint-Laurent. Je pense en ce moment, avec amertume, au Rhône traversant Lyon. Analogiquement nous avons pris l'habitude de loger du côté du trottoir, réservé à la circulation des indifférents, les pièces d'apparat et d'installer les cuisines et les chambres de domestiques du côté intérieur. Là où il serait possible à la journée longue de poser les yeux sur de petits jardins, frais et paisibles, discrets et reposants, on loge des services dont les maîtres ne tirent aucun profit. Cette habitude, dans les quartiers d'habitation tels Outremont et Notre-Dame-de-Grâce, trahit les origines paysannes et le souvenir du rang encore proche, avec les galeries collées à la route; d'ailleurs avec les années disparaissent chaises et berceuses. Tout récemment ce sont des garages que l'on met à la place; ce qui du moins est fonction de l'utilité.

    Enfin, la banlieue et les quartiers excentriques, de même que les petites municipalités indépendantes retournent à la familiarité assez charmante d'une architecture villageoise, simplette avec un petit excès d'artifice. C'est la conquête la plus sympathique et presque la seule qui sert la cause des systèmes municipaux actuels et l'individualisme relatif. L'exemple, toutefois, reste modeste, peu applicable à l'ampleur de la cité elle-même: un détail de qualité, une bonne note.

    Le plus curieux, c'est que la réglementation, qui ne réussit pas à empêcher la confusion, est bonne en soi, élaborée avec logique, appliquée judicieusement. Elle consacre contre les abus des principes établis sur une série d'expériences malheureuses qu'elle corrige. C'est malheureusement le maximum de son efficacité: protéger contre l'ignorance et la malfaçon. Déjà elle fait l'objet d'une étude dans le sens de la révision.

    — II —


    Telle est incomplètement esquissée dans sa confusion et l'indécision de son aspect général et de son fonctionnement, Montréal, trois siècles après sa fondation.

    S'il est vraiment possible de dégager la ligne d'action suivie plus ou moins instinctivement après la première période d'installation, on discerne une assez longue étape vers la stabilité et la fonction définitive, marche qui n'a pas été fondamentalement dérangée par la conquête anglaise; influence apparente de la conception européenne, avec un certain laisser-aller normal en-pays neuf. Puis tout à coup, avec le début du siècle, une précipitation soudaine, le lien traditionnel rompu sans presque aucune conscience du fait; une activité influencée par l'Amérique et, pour en venir au présent, un arrêt brusque. Depuis au moins vingt ans s'est fixée la conception: là où les États-Unis reviennent au passé et, en tenant compte des tendances actuelles, reprennent en certains cas l'idée de l'aménagement raisonné et prévu des villes Montréal conserve sa politique de l'opportunisme, ne veut en rien engager l'avenir le plus immédiat et se contente, par son administration municipale, d'un contrôle restrictif, actif il est vrai mais que les circonstances dépassent, nous conduisant à un embouteillage et à l'engorgement général.

    À ce titre, on peut se demander ce que nous retirerons, nous Montréalais, du bouleversement mondial. Continuerons-nous à appliquer le développement machinal qui est le nôtre en obéissant à une simple loi confuse de la nécessité immédiate et élémentaire? Sentirons-nous le besoin de nous placer en plein centre des préoccupations qu'engendrent l'idée de l'après-guerre et la poussée générale vers une certaine réadaptation de l'idée démocratique: idée de centralisation et d'un contrôle relatif? Par exemple, l'idée de canalisation du fleuve Saint-Laurent, qui se rattache à l'idée d'ensemble d'aménagement du continent Nord-Américain.

    Nul doute qu'en loi générale le développement de la ville, comme il s'exerce actuellement, prise dans ses quartiers, pour l'habitation, dans sa population (races de diverses origines), les affaires (commerce de détail, de gros), les usines, l'activité professionnelle, etc., ne sera plus fragmenté, partiel, particularisé et réduit' à la réclamation de commodités locales, qui donnent à Montréal l'allure d'un aggloméré de villages et de petites municipalités, malgré une administration centrale très vaste.

    Il faut à la ville et aux représentants de groupes, d'associations et du peuple, l'habitude du travail en commun. S'il est légitime à chacun de préserver les droits acquis, il reste que l'avantage de tous, dès aujourd'hui, réside dans l'accord sur les compensations mutuelles. Il s'agit pour chacun de discerner ce qu'il lui faut -abandonner, ce qui peut être maintenu ou acquis. Du point de vue; administratif, il se révélera peut-être nécessaire, à l'étude, qu'un arbitrage intervienne. Viendra-t-il du gouvernement provincial? Résultera-t-il d'une discussion autour de la table entre Montréal et toutes les municipalités intéressées? Sera-ce partie des deux? La forme est à trouver, mais il est indéniable qu'une collaboration s'impose et des liens plus étroits, librement consentis.

    De là va naître une politique d'action précise: logiquement, elle conduit à l'établissement d'un programme parfaitement déterminé de réalisations à établir, pour lequel il faudra trouver les fonds, sans doute des quatre sources: provinciale, fédérale, municipale, ou encore en combinant l'intervention publique avec la participation de groupes ou d'individus. Il faudra apparemment songer à un certain contrôle de l'initiative privée dans la mesure où l'intérêt général est en jeu. Je ne veux pas dire par là un contrôle plus onéreux et plus arbitraire, mais celui qui découle d’une ligne de conduite dont le principe est généralement admis et décrété d’utilité publique. Pour une part, le zoning, est un exemple à invoquer de l’aspect que peut prendre ce contrôle.

    ***
    Actuellement, nous voyons se multiplier en des quartiers neufs aux environs de l'axe longitudinal de l'île, où l'espace est vaste et accessible, des logements construits en nombre considérable, s'élevant avec rapidité côte à côte, rue par rue, avec la liberté que permettent les règlements et la fantaisie auquel tout propriétaire a droit dans les limites de sa propriété. Ainsi, sous l'effet d'une mode, d'un courant d'opinion passager et qui relève de ce qu'on appelle la spéculation, laquelle repose sur un besoin déterminé par des circonstances très particulières, se dressent des rues entières bordées d'habitations, qui se louent momentanément et dont l'affluence non dirigée prépare la congestion et la dépréciation locative en moins d'années qu'on ne croit, créant des charges nouvelles et lourdes, multipliant à l'infini la surface d'entretien, embarrassant la surveillance, chargeant les services de préoccupations supplémentaires, superflues, et contribuant à l'abandon des quartiers anciens. Sans doute la crise du logement que nous traversons, si grave, rend-elle défendable cette politique de spéculation et cette accommodation au hasard des circonstances atténuantes, telle la réfection et redivision, qui s'annonce, des vastes maisons bourgeoises en multiples logements minuscules, pratique si répréhensible et qui prépare à courte échéance de nouveaux taudis. Nous avons un besoin intense de logements à loyers : modestes: en voici. Hélas! ces loyers ne sont pas vraiment les petits loyers qui manquent. Le vide n'est pas comblé. Leur coût élevé et le rapport sont dans une étroite dépendance. Il en résulte l'abandon d'appartements incommodes, anciens, vastes, moins adaptés que ceux-ci aux dimensions réduites et commodes, en cet âge privé de domestiques, et qui offrent une surenchère de confort et même des facilités inconnues jusqu'ici du point de vue de l'hygiène, de l'éclairage, du chauffage, dans les arrangements de cuisines, d'armoires et de tout ce qui relève du royaume de la maîtresse de maison. Reste non résolu le problème du petit propriétaire, du petit employé, du locataire qui souhaite sa maison à lui. (Vous savez qu'à Montréal, le propriétaire est l'infime minorité).

    Ne devient-il pas évident que: a) pour permettre l'accès de la propriété aux petits salariés et même à l'homme moyen; b) pour donner à toute famille l'accès à une demeure propre et saine à laquelle elle a droit quels que soient son rôle et son importance sociale; c) pour ramener en des bornes raisonnables les dépenses d'entretien de la ville; d) pour veiller à la santé de l'enfance démunie, etc., etc., une orientation se révèle nécessaire, de même que s'impose la nécessité d'établir clairement l'importance relative de tant d'activités? N'est-il pas évident que c'est à ce contrôle nettement consenti que Montréal devra de ne pas recommencer les abus d'installation de son port, l'inégalité du développement et de l'utilisation de l'est à l'ouest, la réhabilitation nécessaire, de l'est à l'ouest, de tant de quartiers tombés en une déchéance injustifiée, rendue possible jusqu'ici par une trop grande tolérance en faveur des individus, électeurs ou puissants du jour. Peut-être résultant de l'étude et de l'examen comparatif, ce contrôle pourrait-il à l'occasion, heureusement, consolider un état de fait? J'en pourrais invoquer le cas de ces grands magasins à rayons, transportés au début du siècle de la rue Notre-Dame à la rue Saint-Catherine, amplifiés extraordinairement depuis et multipliés, qui se situent entre la rue Guy et la rue Amherst, peu à peu, à mesure que la ville s'étale au hasard des spéculations, des besoins qui naissent spontanément, fatalement. À mesure, que l'habitation se sépare définitivement et que des quartiers dénommés d'affaires se constituent, nous trouvons le long d'un axe ces magasins immenses, isolés parmi les bureaux, les petites boutiques, noyés dans la bâtisse, immenses caravansérails prêts à recevoir des foules, coincés entre des rues étroites, inaccessibles, encombrées de tramways à la file, aux heures d'affluence. La clientèle est dispersée dans toute la ville, à une distance de départ considérable: c'est une conséquence d'une liberté individuelle trop absolue et aussi, il faut bien le dire sans accuser personne, de l'ignorance totale des lois immanentes qui régissent le développement des 'grandes villes; conséquence également de la rapidité avec laquelle nos villes d'Amérique ont grandi, forçant à l’improvisation. De là, par exemple, la naissance au nord-est, comme un champignon, d'un quartier de petit commerce.

    Aujourd'hui, l'heure est venue où Montréal doit faire son inventaire, récapituler ses ressources, en faire la somme, regarder vers l'avenir en étant consciente des probabilités et se refaire ou se maintenir conformément. (Il faut que la ville arrête de s'agrandir).

    Un premier pas a été fait récemment, après beaucoup de tentatives infructueuses, avec la création d'un service d'urbanisme, qui s'appuie d'une part sur le travail des différents services de l'hôtel de ville, de l'autre sur la collaboration de techniciens et de spécialistes venant de l'extérieur. Ces différentes activités sont établies sur des pouvoirs et des obligations parfaitement déterminées et qui nous permettent d'espérer qu'avant longtemps l'étude méthodique, raisonnée et générale du problème montréalais sera entreprise, conduite à bonne fin et soumise à l'approbation municipale. Pour l'instant, le travail a consisté â déblayer le terrain, à apporter les corrections et rectifications aux insuffisances et erreurs dont la solution est requise dans le plus bref délai, afin de permettre à la vie quotidienne de suivre un cours amélioré. Peu à peu nous verrons disparaître complètement ces escaliers extérieurs, à la forme monstrueuse; toutes sortes d'inconvénients de la circulation sont et seront supprimés ou partiellement améliorés. Tel le cas du tramway Ontario dont on a reporté le terminus à l'ouest de la rue Bleury, latéralement aux magasins Morgan, sur une sorte de petit square, hors de la circulation intense; ce qui permet sans inconvénient le stationnement des tramways et d'une, foule. J'ajoute que c'est là une solution de fortune, un pis-aller qu'il faut estimer heureux si l'on tient compte que, traitant ce problème comme un cas tout à fait particulier, il était impossible .en raison des conditions existantes que ce point terminus fut installé en deçà de la rue Bleury, solution vraiment normale et adéquate. Mais on voit par cet exemple que sans un plan général de la circulation il devient ridicule d'espérer un meilleur résultat, lequel ne serait réalisable que par une dépense excessive. Or la Compagnie des Tramways, institution privée, seule, n'est pas en mesure de l'envisager pour des raisons qui tombent naturellement sous le sens.

    Depuis la création du service d'urbanisme, il a été possible d'apporter quelques modifications de détail aux embarras multiples que nous subissons, soit élargissant, soit restreignant l'utilisation. Ainsi on a vu, en des sections où les règlements de zoning défendaient un certain type de construction, lever la défense, ce qui a permis immédiatement la construction rapide de logements mieux adaptés à la demande, dans cet endroit précis. En face de la crise du logement si grave actuellement, on étudie en ce moment le moyen de faciliter la construction d'habitations à loyers modestes. |La guerre, qui trouble l'évolution régulière, apporte en même temps des besoins inattendus, par l'installation d'usines qu'il faut entourer de logements et qui attirent une population rapidement croissante et dont l'afflux est apparemment temporaire. On se trouve donc brusquement à changer l'orientation. Mais malgré la gravité du volume de l'accroissement, nous ne devons pas oublier qu'il n'y a là rien de fondamental qui doive définitivement changer le caractère de la ville, du moins rien actuellement ne permet de le déduire. Il faut donc considérer la situation comme transitoire et la traiter dans cet esprit, ne pas se laisser affoler, et mettre la plus ferme énergie à empêcher la création de centres définitifs érigés dans la précipitation, centres qui viendraient ajouter à l'encombrement déjà si lourd du temps de paix. Si toutefois, à l'examen, nous croyons devoir traiter ce problème en partie d'une façon permanente, ce sera pour Montréal une occasion d'effectuer un redressement partiel et, déjà, d'agir en fonction de l'avenir, en fonction de l'ensemble de la ville. En marge des activités du service d'urbanisme, nous voyons l'initiative privée, 4e ion mieux et à travers des difficultés innombrables, tenter la création d'une modeste cité-jardin, aidée en cela de l'assentiment . du service d'urbanisme, qui y voit un moyen, si incomplet soit-il, de pousser à l'esprit civique.

    - Je disais qu'on envisage également la transformation d'un grand nombre d'immeubles existants, auxquels il devient impossible de conserver l'utilisation première, en petits appartements. On prend là une responsabilité très grave. C'est la transformation d'une grande partie de la ville, en contradiction absolue avec les intentions premières très nettes et semblait-il définitivement fixées. La fatalité a fait accepter ainsi pour la rue Sherbrooke, dans la partie ouest, et pour toutes les rues dans le même secteur qui furent autrefois élégantes, l'idée réalisable qu'elles soient désormais consacrées au tourisme, au commerce et transformées en boîtes à loyers. Mais sous l'effet de circonstances pressantes, détruire délibérément la dignité et l'avenir de certains quartiers qu'aucune raison essentielle que le caprice de la mode et l'embarras momentané ne destine à de tels changements, c'est un risque de première grandeur de dévaluation générale de la propriété et l'on peut presque dire que c'est délibérément et imprudemment provoquer la ruine et la perte du capital à bref délai, reculer pour mieux tomber, et que cela tient davantage de l'audacieuse et imprudente spéculation en bourse que de la saine administration. Je ne récuse pas le droit à cette ligne d'action et sa légitimité partielle — nous serons d'ailleurs certainement forcés d'en passer par là —, mais je crois qu'il faudra aux municipalités concernées tenir bien en mains l'opération et en somme l'envisager sous l'aspect de cas d'espèce; par exemple, en voyant là le moyen de loger la population avec prévision d'une démolition subséquente à grande échelle qui favoriserait une reconstruction d'ensemble, prévue très soigneusement à l'avance. C'est donc recourir à des expédients. Si on les tolère aujourd'hui encore, du moins faudrait-il s'y soumettre pro tempore, avec l'idée bien arrêtée qu'ils- indiquent la fin d'une époque, l'aube de cette ère de reconstruction qui se lèvera, nous l'espérons, à la faveur des circonstances tragiques et d'un désordre forcé mais en définitive heureux, s'il doit nous débarrasser et nous soulager du poids de certains droits acquis, de la routine et du respect de cette mauvaise habitude que nous avons de résoudre les difficultés par des subterfuges et des échappatoires.

    Autre chose est de pouvoir déterminer avec exactitude par quoi on remplacera. Un médecin, un avocat qu'un client sollicite, a besoin de se renseigner avant d'émettre le conseil qu'on attend de lui: il faut qu'il ausculte, il faut qu'il prenne connaissance des faits et chacun une fois connu isolément, il faut qu'il en fasse la comparaison, qu'il détermine les rapports entre chacun, l'effet de l'un sur l'autre, les causes qui produisent ces effets. Une fois ce travail accompli, son expérience guide son discernement: sachant, clairement de quoi il s'agit, il peut apporter le remède ou trouver l'argument qui justifie.

    Vous entendez parler depuis assez longtemps du plan d'ensemble qu'on souhaite à Montréal et sans lequel il semble impossible de ne rien entreprendre, du moins en ce qui regarde l'avenir; car pour la vie courante je vous ai déjà fait remarquer que le service d'urbanisme y voit dans la mesure du possible. C'est également la préparation de toutes les données nécessaires à l'étude d'ensemble du problème montréalais qui doit être la tâche principale du service d'urbanisme. Cette tâche, il ne peut l'entreprendre que grâce à la bonne volonté générale, au soutien moral de la population, à la collaboration des services de la cité, des techniciens et de tous ceux qui, dans la ville ou occasionnellement hors de la ville sont en mesure d'apporter un éclaircissement au moment propice.

    Au point de renseignements où nous en sommes, ce qui paraît déjà plus certain que la forme particulière, locale et proprement physique de la réalisation future, ce sont les principes qui seront sollicités et mis en cause. Le passé a servi une catégorie d'individus exclusivement, la ville s'est développée en fonction de l'enrichis' sèment, en facilitant la naissance et en favorisant l'établissement d'une seule classe sociale: la bourgeoisie, sans il est vrai comme il arrive ailleurs, laisser le peuple à sa détresse, mais sans lui accorder droit de cité,' en ne s'intéressant à lui que d'un point de vue de pure philanthropie. Il semble bien que l'avenir de Montréal sera prévu pour assurer un bien-être plus largement et généreusement réparti. ' De là vient la nécessité de se poser à l'avance des questions, d'exercer des pressions en vue d'un plan d'ensemble, par quoi l'être humain reprendra sa valeur propre en fonction de sa participation à la vie de la communauté. Ce plan qui intéresse toute la ville est lui-même conditionné par les relations entre la ville et sa région; entré la région et le pays s'établit une échelle des valeurs. De même, dans une ville comme Montréal, toute la vie économique repose sur le commerce, principe de raccord de tout le Canada vers elle; elle est elle-même toute orientée par voie fluviale ale vers l'Europe et voisine des États-Unis. On voit que la tendance actuelle vers l'aménagement concerté de l'Amérique du Nord, qui peut rendre la canalisation du Saint-Laurent indispensable, a des chances de devenir une des causes extérieures qui aurait le plus d'influence sur la répartition de son avenir.

    La guerre fait de Montréal un centre industriel. Les progrès mécaniques, les transports réguliers par avions, peuvent changer totalement les principes actuels d'aménagement de toute une partie de la surface.

    Les relations intercontinentales, plus étroites encore, donneront à Montréal une tendance cosmopolite prononcée. Et sans doute sera-ce simplement par les zones d'habitation et pour des raisons particulières favorisant les groupements ethniques en fonction de l'école et de l'église — que les différences caractéristiques actuelles dans l'architecture ou dans l'utilisation du sol, etc. peuvent se perpétuer. Il y a sans aucun doute tendance à fixation d'un type participant à toutes les cultures et tenant compte, en les confondant, des origines, type applicable à toutes les réalisations d'utilité publique: grands services, centre municipal, grandes salles d'auditions, de réunions, etc... La construction à doses massives de logements à prix modérés sera probablement une des premières manifestations de l'orientation futaie. Ces logements seront suivant leur importance entourés d'espaces libres, de terrain de jeux, peut-être d'écoles, de boutiques, de salles communes, de temples religieux. On aurait là des centres complets à l'usage de catégories et de groupes particuliers dans toutes les sphères d'activité, à tous les degrés et de la nature la plus variée. C'est, aujourd'hui du moins approximativement, le cas de certains quartiers cossus et de petites cités logés au centre même de l'île, cellules administrativement indépendantes pour des raisons sans doute justifiables, destinées à tomber sous la loi commune un jour ou l'autre. Ces quartiers aussi plaisants, aussi réussis soient-ils, mettant en évidence aussi nettement qu'ils le font les mérites de leur organisation municipale locale, ne peuvent indéfiniment former des états dans l'Etat. Sans qu'on touche à leur indépendance administrative intérieure, ils devront, s'ils veulent avec tous servir l'intérêt commun à travers l’île de Montréal, se rallier et se soumettre sur les points essentiels. Nul semble-t-il, dans l'ordre de demain, ne demeurera capable d'indépendance au point de se refuser au travail d'équipe.

    Certains quartiers de la ville dans la région qui regarde te fleuve, c'est-à-dire qui date déjà (sans préciser davantage pour de , multiples raisons de prudence élémentaire et en somme par l'incapacité où l'on est aujourd'hui d'une plus grande précision) sont éminemment propres à cette construction massive. Sauf les îlots de bâtisses à conserver pour des raisons historiques, esthétiques — quoi qu'on en pense le cas se présente — ou de rende ment, il serait facile, raisonnable et profitable de détruire systématiquement ces étendues et de les rebâtir. Tout cela, par étapes il est vrai, sur un espace de temps plus ou moins long. Rien ne peut être plus heureux pour les propriétaires qu'une telle politique qui, pour tous, paraît la plus sûre garantie de sauver de la, dépréciation totale la propriété, qui d'une année à l'autre s'oriente davantage vers le taudis et pour laquelle les réparations et resubdivisions ne sont qu'un palliatif passager. Ainsi calmer la douleur jne touche en rien à la cause profonde de la maladie et ne l'empêche pas de suivre sa marche destructive.

    C'est une tâche à répartir sur des années, peut-être une gêné-ration. En Angleterre, la période d'après-guerre 1918 a vu le tiers de la population logée à neuf.

    Il faudra également aider la décentralisation commerciale. Quoiqu'elle se fasse avec succès sous la poussée des circonstances et de la nécessité, comme on le constate au nord de la rue St-Hubert, ce sera un des devoirs de cette réorganisation de demain de procéder méthodiquement, en aplanissant par l'examen comparatif, les difficultés qui s'offrent ailleurs et qui par la seule volonté des intéressés ne trouvent pas l'occasion facile. Le port fera l'objet d'une étude préalable non seulement en fonction de la circulation fluviale mais dans ses relations avec la ville même. Peut-être sera-t-il repoussé à l'est vers la pointe de l'île; peut-être distribué sur les deux rives, etc... De même, est-il indispensable que le flot qu'il amène à la rive se trouve en communication directe et facile jusqu'au cœur même de la ville; que disparaisse cette série de murailles et d'encerclement qui l'interceptent et qui font qu'aucun lien de continuité ne relie les rives du Saint-Laurent à la rivière des Prairies.

    Malgré tout le bien qu'on dit de nos voies de chemins dé fer, 0 faudra bien qu'elles, participent au mouvement d'entente Mutuelle et qu'à l'avenir elles se promènent moins librement à travers l’île au hasard du caprice, coupant là où il leur plaît. Ce qui autrefois n'offrait null inconvénient se passe aujourd'hui en pleine ville. Il est devenu inadmissible qu'un train serpente et fasse ses courbes et ses détours en plein milieu de la voie publique: que ces voies restent en bordure ou pénètrent dans le sous-sol. Quoiqu'il en soit: dégageons, dégageons.

    Et donnons à la cité des raisons de se développer suivant un certain rythme et dans les conditions de moindre résistance, en créant des axes principaux, de larges boulevards qui permettent la traversée directe du fleuve à la rivière des Prairies, vraisemblablement en se raccordant au pied de la montagne ou par un tunnel — je n'y vois vraiment pas d'objection. En plus, sera établi par là le raccord avec la circulation longitudinale qu'est ce boulevard métropolitain, si loin aujourd'hui. C'est alors que cette sorte de roue de distribution, fonctionnera normalement vers quoi actuellement, avec peine, le fleuve, les ponts et le boulevard lui-même dirigent malaisément le flot. Nous n'inventerons rien de toutes pièces. Nous ne ferons que préciser et mettre au point de rendement un état de fait actuellement contrarié, ralenti, engorgé, dont le rendement, par aveuglement, est lamentablement enchevêtré et bloqué: ainsi taille-t-on dans les taillis pour rétablir le passage sur un chemin abandonné, envahi par la broussaille.

    Enfin, pour terminer ce tableau court et surchargé nous revenons à l'esthétique. Il sera indispensable de tenir, dans la réglementation, un compte plus étroit du rythme architectural et vertical et aussi panoramique, réglementer dans ce but la distribution en hauteur, conserver le pittoresque déjà caractéristique imposé, sans qu'en apparence on s'en doute, par le profil accidenté de la configuration mouvementée du sol; redonner au fleuve son importance en le dégageant et rendre de nouveau évidente la beauté étrange et l'ampleur du paysage. On aidera à la santé publique en faisant pénétrer dans la ville, au cœur même, la verdure et par une orientation plus adaptée de la bâtisse en fonction de la lumière. Cette entreprise formidable par l'ampleur des données doit s'opérer en fonction du temps; il n'y a point de limite possible à lui assigner, mais plus on attend plus la situation s'aggrave. Il n'y a qu'à,voir en ce moment la difficulté qu'apporte l'insuffisance du logement. Et cependant c'est un aspect de la question bien fragmentaire, même lorsqu'il s'agit de cinquante mille logements. Ge qui importe auparavant c'est de savoir où loger, sans détruire et gêner un certain ordre existant et c'est par là vraiment, encore plus que par la question subsides, que nous sommes arrêtés et à cause de quoi nous devrons peut-être nous résoudre, pour la première tranche, à les situer au petit bonheur.

    L'intervention de l'urbanisme dans la vie future de la ville ne signifie donc pas ignorance et abstraction de l'état présent, destruction pour simples raisons de remplacement. Je ne sais si l'impression se dégage après ce que je viens de vous dire, que la grande insuffisance de notre activité urbaine se manifeste non pas surtout par le défaut de qualité des réalisations individuelles mais par un manque de coordination. L'indifférence envers autrui après un certain temps joue contre chacun et contre tous. Que l'œuvre réalisée dans votre intérêt personnel remplisse son but parfaitement n'empêche pas qu'elle vienne en conflit avec un intérêt contraire également justifiable. C'est là dans une phrase notre histoire lamentable. Le remède résidé dans la volonté commune de refaire et de conserver ce qui doit l'être en lui donnant les moyens de rester utile. Ce point de vue admis, il semble qu'enfin on sera prêt à jeter aux orties la parole, pour les actes précis, prix demain de cette immense lutte engagée pour la défense et le maintien de la liberté de l'homme vivant en communauté.

    Date de création : 2015-05-22 | Date de modification : 2015-05-22
    Informations
    L'auteur

    Marcel Parizeau
    Architecte
    Extrait
    Montréal d'aujourd'hui est donc un vaste problème. Il n'est pas un seul aspect sous lequel il est possible de l'envisager autrement. Sa surface est étendue sans frein et sans prévision avec une seule préoccupation: satisfaire des égoïsmes individuels (fussent-ils les plus légitimes au monde rien ne justifie cette faveur exclusive). Sa circulation sinueuse et embarrassée ne permet aucun accès direct ni rapide à aucun point stratégique ou d'intérêt vital: c'est une circulation en chicane, où les obstacles sont multiples, où les artères principales et secondaires sont encore très voisines des rues de villages, sans le pittoresque suffisant, où l'on sent encore le sentier primitif. En des rues étroites circulent des tramways, orgueil de nos jeunes années, lorsque, dit-on, ils étaient en leur nouveauté des exemples offerts à l'univers; avec les années, ils prennent ce petit air désuet qui s'étend d'ailleurs à toute la ville, la compagnie ne comptant que sur la peinture pour leur conserver une éternelle jeunesse à la façon dont les dames bourgeoises utilisent indéfiniment les ornements, des toilettes défuntes sur des étoffes retournées et taillées à la mode du jour.
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