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    Dossier: Luther Martin

    La Diète de Worms

    Frantz Funck-Brentano
    Deuxième partie de l'article biographique que consacrait à Luther, Frantz Funck-Brentano, dans une édition de 1934 de la Revue de Paris.
    La diète de Worms
    La bulle pontificale Decet romanum pontificem... prononçant l'entrée en activité de l'excommunication formulée contre Luther, fut scellée à Rome le 3 janvier 1521. Le clergé allemand ne se rendait pas compte de la gravité des événements. Aujourd'hui on en exprime de la surprise; mais il faut se mettre dans la situation et les idées de l'époque. Qui pouvait alors prévoir que la protestation d'un moine augustin changerait les destinées de l'Église, celles même de l'Europe? La bulle Decet romanum... ne parvint entre les mains du nonce en Allemagne, Aléandre, que le 10 février. Vers le milieu de janvier, Luther publiait son Assertio omnium articulorum; bien loin de se rétracter, l'auteur y renouvelait ses affirmations concernant les quarante et une propositions que la Cour de Rome avait condamnées. Le livre eut, presque simultanément, deux éditions, l'une en latin, l'autre en allemand. En la préface de l'édition allemande, notre Augustin se donne hardiment comme un prophète divin, et comme le seul de son temps «car Dieu ne suscite jamais qu'un prophète en une même époque». Il affirme à nouveau, confirme, prononce d'une manière plus tranchante encore que par le passé, les points essentiels de sa doctrine: la justification par la foi seule, la négation du libre arbitre, tout s'opérant sur terre par la volonté de Dieu; la Bible enfin, ancien et nouveau Testament, unique source de la vérité religieuse.

    Ce dernier point, nul de ses contradicteurs ne le contestait; mais le réformateur parlait de la Bible comme lui l'entendait, ce qui revenait à dire que l'unique source de la vérité religieuse était la pensée de Luther. Inutile d'ajouter que ce n'était pas ainsi que Luther le comprenait: il était convaincu que sa pensée religieuse était celle de Dieu même, il lui semblait donc impossible que la Bible, telle qu'il la «voyait», ne fût pas la vérité. Cet état d'esprit évidemment, dans notre pensée moderne, ruine tout le système luthérien, mais il fut pour la Réforme, à son origine, un élément de force et d'énergie incomparable.

    Cependant la diète d'Empire (Reichstag) était réunie à Worms sous la présidence de l'Empereur. Elle avait à s'occuper de questions religieuses. Le 13 février, mercredi des Cendres, le nonce Aléandre y fit donner lecture du bref pontifical qui excommuniait définitivement Luther et prononça ensuite un discours qui dura trois heures. Il insistait sur ce point que Luther ressuscitait l'hérésie de Jean Huss, mais, contrairement à son opinion, la diète décida qu'elle entendrait le Frère augustin, afin que le pouvoir séculier, le pouvoir impérial, ne joignît pas son action à celle de l'autorité religieuse sans que l'accusé ait pu, devant lui, se justifier. «Luther, répondait Charles-Quint au représentant du Souverain Pontife, a déjà agi si fortement sur l'esprit du peuple allemand que son arrestation sans autre forme de procès, risquerait de provoquer, non seulement une agitation regrettable, mais jusqu'à des crimes et des émeutes.» Le réformateur, pressenti par l'Électeur de Saxe, disait de son côté:

    — Si je ne puis me rendre à Worms en bonne santé, je m'y ferai transporter malade, car si l'empereur m'appelle, je ne doute pas que ce ne soit l'appel de Dieu.

    Il était en proie à la plus vive agitation:

    — Hercule n'eut à lutter que contre une seule hydre; je dois en abattre dix.

    Son ami Spalatin qui, depuis l'éloignement de Staupitz, avait sur lui grande influence, ne parvenait pas à le calmer. Il répond à ses contradicteurs par des répliques violentes et grossières. À son ami Pellican, qui veillait avec soin sur l'impression de ses livres à Bâle, il écrivait:

    «Avec raison tu me conseilles de me montrer plus modéré. J'en sens moi-même le besoin; mais je ne suis pas maître de moi. Je ne sais quel esprit m'entraîne. Dans les moments où je me ressaisis, je désire ne rien prendre en mauvaise part de personne; mais c'est eux qui me poussent avec une telle furie que je ne me garde plus suffisamment contre Satan.»

    À Frédéric le Sage, il écrit en termes semblables; puis, le 1er mars 1521: «Mes adversaires me reprochent de me mettre en avant avec la prétention d'être seul à instruire le monde. C'est eux qui me font sortir du rang. Et s'il était vrai que je me portasse en avant de mon propre mouvement, encore seraient-ils sans excuse. Sont-ils bien certains que je ne sois pas poussé par Dieu? Qu'ils craignent de mépriser Dieu en me méprisant!» (dass sie nicht Gott in mich verachten).

    Et plus loin: «Dans le cas même où je ne serais pas un prophète, je suis du moins certain que la parole de Dieu est en moi!»

    Il n'est évidemment pas possible de discuter ni de parvenir à un accord quelconque avec un théologien tourné de cette façon-là.

    Le 6 mars 1521, Luther reçut la citation de Charles-Quint à comparaître devant la diète à Worms. Il serait muni d'un sauf-conduit; un héraut d'armes serait désigné pour l'accompagner. Il convient de noter que la diète elle-même formulait bien des griefs contre la politique pontificale. Le duc Georges de Saxe, très hostile au réformateur, déclarait qu'on ne pouvait continuer de tolérer en Allemagne l'exploitation des bénéfices et revenus ecclésiastiques par la Cour de Rome, ni le trafic des indulgences, ni l'incessante immixtion de la Curie dans des affaires particulières au clergé allemand; cependant que le supérieur des Augustins de Wittenberg retombait dans ses troubles de conscience, ses craintes, ses angoisses; puis, parvenant à se secouer un peu, les attribuait en bloc aux attaques de Satan, et se décidait à se débarrasser des pratiques monacales qui lui avaient été si pénibles à supporter: il cesse de lire son bréviaire. «Par les lois mêmes de mon ordre et celles de la Cour de Rome, la bulle d'excommunication m'a dégagé de mes obligations monastiques; je continuerai cependant à demeurer dans mon couvent et à porter l'habit religieux.»

    Au moment où il allait partir pour Worms, Spalatin fit parvenir à Luther la liste de celles de ses propositions qu'on lui demanderait de rétracter. «Sois bien assuré, lui répondit Luther, que je ne rétracterai rien du tout; car je vois à présent clairement qu'ils n'ont d'autre argument à m'opposer que la doctrine coutumière et les traditions de leur Église.

    Le réformateur se mit en route accompagné, non seulement du héraut impérial Gaspar Sturm dit Allemagne, (Deutschland), mais d'un officier chargé par l'Électeur de Saxe de veiller sur sa personne. Il quitta Wittenberg le 2 avril 1521 (mardi de Pâques). L'université avait mis à sa disposition une voiture attelée de trois chevaux. C'était une de ces petites voitures ouvertes nommées Rollwagelein, surmontées d'une manière de dais pour abriter du soleil et de la pluie. Le héraut d'armes chevauchait en avant dans sa tunique armoriée, décorée de l'aigle impériale. Luther était assis dans la voiture avec son dévoué collègue Amsdorf et un jeune étudiant, accompagné d'un Frère augustin, conformément aux règles de l'ordre que le réformateur n'avait pas encore officiellement quitté. Le voyage fut triomphal. Le réformateur était accueilli par des acclamations dans les localités où il passait. À Erfurt il fit devant un auditoire, pressé dans l'église comme harengs en caque, un sermon sur la voie du salut que le Saint-Esprit lui avait révélé — le salut par la seule justification divine — après avoir déclaré en passant que le «dieu Aristote» était ennemi de Dieu.

    Les galeries de l'église étaient surchargées. Tout à coup un terrible craquement: la foule, prise de panique, s'apprêtait, par les fenêtres, à sauter dans le cimetière dont l'église était entourée, quand, d'une voix forte, Luther apostropha le diable, lui enjoignant de se tenir tranquille. Le calme se rétablit. «Ce fut le premier miracle, écrit un contemporain, accompli par cet homme de Dieu.» Cependant à Gotha le diable devait refaire des siennes en lançant une pierre du haut du pignon de l'église pendant que «l'homme de Dieu» prêchait; mais, comprenant sans doute la vanité de ses espiègleries, il n'insista pas. À Leipzig, à Naumburg, les conseils de ville offrirent un vin d'honneur au champion des idées nouvelles; les poètes saluaient en lui le «messager de la parole divine»; les dames lui baisaient les mains et lui envoyaient du malvoisie.

    Durant tout le trajet, le réformateur souffrit cruellement des maux dont il était atteint: «C'est le diable, écrit-il à Spalatin, qui veut m'empêcher d'arriver à Worms.» Cependant le diable ne l'empêchait pas de faire bonne et joyeuse chère dans les auberges où il s'arrêtait, voire de charmer les assistants en faisant valoir son talent sur la harpe, tout en vidant chopine, «jouant comme un Orphée, écrit son adversaire Cochläus, un Orphée tondu et encapuchonné.» À Francfort, lui parvint encore une mise en garde de Spalatin qui lui rappelait le supplice de Jean Huss, brûlé vif en des circonstances semblables, nonobstant le sauf-conduit qui aurait dû le protéger.

    Luther apprit en même temps que l'Empereur avait publié un édit ordonnant de livrer au feu tous les livres écrits par lui. «Continuerons-nous notre route?» demandait le héraut impérial. Luther n'hésitait pas. «J'irai à Worms, répond-il à Spalatin, dussé-je y trouver autant de diables qu'il y a de tuiles sur les toits!» Peu de temps avant sa mort, il parlera encore de ces moments critiques de sa vie:

    — J'étais sans peur ni crainte. Et je me demande si je suis encore aussi joyeux que je l'étais en ces circonstances.

    Dans la matinée du 16 avril 1521, du haut de la tour cathédrale de Worms le guetteur, au son de sa trompe, annonçait l'entrée du réformateur. Une troupe de cent cavaliers lui faisait cortège. «À peine eut-il mis pied à terre, écrit le nonce Aléandre, qu'il promena sur le peuple accouru, ses yeux diaboliques.» Les bras levés, il répétait:

    — Dieu est avec moi!

    Il était dans le froc noir des Augustins; la taille nouée d'une ceinture de cuir. Ses yeux profonds brillaient d'un éclat surprenant. Son attitude était fière, assurée; ses adversaires disent «hautaine»; mais physiquement il paraissait épuisé, très maigre; ses traits contractés trahissaient ses angoisses, sa vie traversée d'orages. Un prêtre s'approcha et baisa à trois reprises le bas de sa robe. Deux mille personnes l'accompagnèrent par la ville.

    Le 17 avril, le maréchal d'Empire vint quérir Luther à l'Hôtellerie d'Allemagne (Deutscher Hof) où il était descendu, pour le mener devant la diète réunie sous la présidence de Charles-Quint dans l'une des salles du palais épiscopal. Le réformateur était assisté d'un avocat. La foule, qui se bousculait dans les rues pour assister à son passage, était si grande qu'il lui fallut prendre des chemins détournés, passer par les jardins des chevaliers de Saint-Jean.

    La diète assemblée comptait six Grands Électeurs, un archiduc, deux landgraves, cinq margraves, vingt-sept ducs, de nombreux comtes et hauts prélats, en tout deux cent dix têtes.

    Luther eut pour accusateur l'official de l'archevêque de Trèves, Johann von Ecke — en réalité von der Ecken — qu'il ne faut pas confondre avec le théologien Johann Eck dont il a été question plus haut.

    Von Ecke commença par demander à l'accusé s'il se reconnaissait l'auteur des livres qu'on lui mettait sous les yeux et, dans l'affirmative, s'il était disposé à rétracter une partie du contenu. Luther dit qu'il répondait affirmativement à la première des questions posées; quant à la seconde, qui concernait la foi et le salut des âmes, il demandait, qu'on lui laissât un jour de réflexion.

    Luther parla d'une voix faible, timides mal assurée; il paraissait affaissé, à peine ses voisins l'entendaient-ils.

    Après que l'Empereur eut pris l'avis de ses conseillers, le délai d'un jour fut accordé.

    L'impression que fit le réformateur en cette première séance fut réellement pitoyable.

    — Et certes, — disait Charles-Quint, — ce ne sera pas encore celui-là qui fera de moi un hérétique.

    Aléandre écrivait à Rome:

    «Aux yeux des uns, Luther est un fou, aux yeux des autres un possédé; mais d'aucuns le considèrent comme inspiré de Dieu.»

    À l'issue de cette première comparution devant la diète d'Empire, quelques seigneurs vinrent trouver le moine augustin en son logis, pour le rassurer: qu'il ne craigne pas le sort de Jean Huss: ils étaient prêts à lui faire un rempart de leur corps et de leurs armes; ils ne permettraient pas qu'il lui fût fait aucun mal. Dans la nuit ils firent afficher à l'Hôtel de Ville un placard avertissant les «romains» — partisans du pape — que quatre cents chevaliers étaient sous les armes prêts à l'attaque avec six mille soldats.

    Le soir, recueilli en sa chambre solitaire, Frère Martin adressa au ciel une prière dont il nous a conservé le texte:

    Dieu tout-puissant! Dieu éternel! Voilà le monde et comment il s'entend à nous ouvrir la gueule! Combien menue la confiance des hommes en Dieu! Qu'ils ont tôt fait de retirer la main tendue et, tout bonnement, de courir la voie commune, la large avenue des enfers. Ils ne considèrent que pompe, puissance, éclat. Si je suivais, c'en serait fait de moi; déjà la cloche serait fondue et la sentence prononcé! Dieu, ô mon Dieu! assiste-moi contre la raison et la sagesse humaines. Car ce n'est pas de ma personne qu'il s'est agi jusqu'ici; qu'ai-je à faire à ces grands Messieurs?... M'entends-tu, ô mon Dieu? es-tu mort? Non, tu ne peux mourir. M'as-tu élu pour cette tâche? je te le demande et j'en suis certain! Que Dieu agisse donc, car pour moi je n'eusse jamais songé à me dresser contre si grands personnages... Viens, viens, ô mon Dieu! je suis prêt, prêt à y laisser ma vie avec la tendre patience d'un agneau. Ma cause est juste, elle est la tienne. Oncques ne me séparerai de toi, de toute éternité. C'est décidé et en ton nom. Le monde doit me laisser libre en ma conscience, mon corps — ton œuvre — dût-il en tomber en morceaux. L'âme est tienne, elle s'accroche à toi et pour l'éternité. Dieu, à mon secours! Amen.

    La seconde séance s'ouvrit donc le jeudi 18 avril sur les six heures du soir dans la grande salle du palais épiscopal.

    La salle était éclairée par des torches qui répandaient autant de fumée que de lumière et, dans cette salle bondée, rendront la chaleur suffocante. L'official de Trèves demanda à Frère Martin si, après réflexion, il était décidé à se rétracter. Le réformateur répondit par un discours demeuré célèbre. Il paraissait aux membres de la diète un tout autre homme que la veille; son ton était ferme, décidé. Il ne parlait pas d'une voix forte, mais claire et bien timbrée. La nombreuse assistance l'entendait distinctement.

    Voici, en résumé, les passages essentiels de la harangue:

    Très sérénissime et puissant empereur, princes et gracieux seigneurs.

    Veuillez m'écouter avec bienveillance; que si, par inexpérience, je ne donne pas régulièrement à l'un ou à l'autre les titres qui conviennent, daignez m'en excuser. Je n'ai jamais cherché que l'honneur de Dieu et la claire instruction des croyants en Jésus-Christ. Mes livres ne sont pas tous de même sorte. Dans les uns j'ai traité de la foi et des mœurs si simplement et conformément à l'Évangile que mes contradicteurs eux-mêmes en avouent l'utilité. Dans une seconde catégorie, j'attaque la papauté et ses doctrines dans la mesure où elles saccagent la Chrétienté. Nul ne peut nier que, par nombre d'ordonnances et propositions doctrinales, la conscience chrétienne n'ait été lamentablement martyrisée, tyrannisée et plus particulièrement au sein du peuple allemand. Que si je reniais ces écrits, j'ouvrirais non seulement les fenêtres, mais les portes à ces pratiques antichrétiennes et cela sous l'autorité même de l'empereur. Enfin une troisième catégorie de mes livres sont dirigés contre des personnalités déterminées qui m'ont attaqué en s'efforçant de ruiner la doctrine divine que j'enseigne. À ces ouvrages je ferais moi-même le reproche d'être plus violents qu'il ne conviendrait; mais ces livres mêmes je ne puis les désavouer car, en le faisant, je risquerais de renforcer la tyrannie et l'impiété. Je ne suis cependant qu'un homme. Je ne puis défendre mes modestes écrits plus obstinément que le Christ n'a défendu sa propre parole. Quand il fut souffleté par l'officier du grand prêtre, il lui dit:

    — Ai-je mal parlé? faites-le moi voir.

    Combien à plus forte raison l'infime et faillible créature que je suis doit-elle admettre que ses erreurs lui soient démontrées. Qu'on me présente une réfutation fondée sur les prophètes ou sur l'Évangile, je me rétracterai aussitôt et jetterai moi-même mes livres au feu.

    Certes, j'ai réfléchi sur le danger des querelles et insubordinations que mon enseignement peut faire naître; mais le Seigneur n'a-t-il pas dit:

    — Je suis venu armé d'une épée, émouvoir l'homme contre son père, la fille contre sa mère?

    Considérons combien Dieu est terrible en ses décrets; craignons, en notre désir de rétablir la tranquillité au mépris de la parole divine, d'ouvrir les écluses à des maux affreux. Craignons pour notre jeune et noble empereur. Voyez Pharaon et les rois d'Israël qui se sont préparé les plus grands maux précisément en cherchant ainsi à pacifier leur empire. Et si je m'exprime comme je le fais, ce n'est pas dans la pensée de faire la leçon à des têtes aussi augustes, mais parce que j'ai le devoir de servir mon Allemagne. Dans ce sentiment je me recommande à Votre Très Sérénissime Majesté et à vos Seigneuries en les priant humblement de ne pas laisser mes adversaires me ruiner à vos yeux dans mon honneur et me faire tomber en votre disgrâce.

    Il est une tradition d'après laquelle à la fin de son discours Luther aurait ajouté:

    «Je ne puis parler autrement, me voici! Dieu m'aide!»

    Tradition incertaine. Aussi bien la finale «Dieu m'aide!» était-elle en ce temps d'un usage fréquent en Allemagne pour clore un discours.

    Après avoir d'abord parlé en allemand, l'orateur dut reprendre, pour l'empereur Charles, sa harangue en latin. Luther parlait debout, dans l'embrasure d'une fenêtre, exposé aux courants d'air, dans une salle surchauffée; la sueur lui coulait du front: figure maigre, blême, d'aspect misérable en sa noire robe de moine augustin entouré de seigneurs bien vêtus, bien nourris, gras et roses, couverts de brillants atours.

    — Comme il doit avoir soif! — murmurait le duc Éric de Brunswick, fervent catholique, qui lui fera porter à son auberge une cruche de la meilleure bière d'Einsbeck, avec canette et gobelet d'argent.

    Quand le docteur Martin eut terminé son discours, von der Ecke, chargé de la réplique, lui demanda de déclarer formellement s'il estimait que les conciles pussent errer en leurs décisions.

    — Le concile de Constance, — répondit Luther, — a pris des décisions contraires aux textes les plus clairs de l'Écriture.

    — Vous ne pourriez le démontrer.

    — Certes, et sur de nombreux points.

    Mais Charles-Quint en avait assez; le jour finissait. La séance fut levée et l'assemblée se dispersa dans une vive agitation, un tumulte animé des cris les plus divers.

    Sortant du palais, aux yeux de la foule nombreuse, Frère Martin battit l'air de ses mains, les doigts écartés, à la façon des lansquenets d'Allemagne pour marquer la réussite d'un heureux coup de main. Il criait, triomphant:

    — Voilà qui est fait! Voilà qui est fait!

    Les Allemands l'acclamaient, mais les nombreux Espagnols de la suite de Charles-Quint faisaient entendre sifflets et huées. Luther s'éloigna entre deux gardes qui lui avaient été donnés pour le protéger, ce qui fit croire à grand nombre qu'il était arrêté.

    Arrivé en son auberge, il répéta sa manifestation. Il dit devant Spalatin:

    — Si j'avais cent têtes, je préférerais me les laisser couper l'une après l'autre, plutôt que de me rétracter sur un seul point.

    Et il se mit à boire chopine.

    L'Électeur Frédéric avait fait venir son secrétaire et confident Spalatin dès après la séance:

    — Notre Père le docteur Martin a fort bien parlé devant l'Empereur, les princes et les États allemands; mais, à mon goût, il s'est montré trop hardi.

    L'Électeur paraissait inquiet, agité.

    Quant à Charles-Quint, il considérait l'incident comme clos. Dès le lendemain matin (19 avril 1521), il faisait porter aux princes d'Empire une déclaration qu'il avait rédigée de ses propres mains en français: «Héritier des empereurs chrétiens d'une part (Allemagne) et des rois catholiques de l'autre (Espagne), il était résolu à maintenir en son intégrité la foi ancestrale. Déjà, on n'avait montré que trop de longanimité. À l'expiration de son sauf-conduit, Luther serait ramené à Wittenberg et l'on procéderait contre lui comme contre un hérétique déclaré.» Sur l'intervention de quelques membres de la diète, Charles-Quint consentit cependant à patienter quelques jours encore pendant lesquels une dernière tentative serait faite auprès du moine révolté. Au logis du réformateur, les visites se succédaient et des plus diverses: Guillaume de Brunswick, le landgrave de Hesse. Celui-ci lui adressa un questionnaire concernant un passage de sa Captivité de Babylone relatif au mariage. En le quittant, le landgrave lui serra la main:

    — Si vous avez raison, maître docteur, que Dieu vous soit en aide!

    Pour répondre aux intentions de l'empereur, plusieurs hautes personnalités, des dignitaires de l'Église vinrent discuter avec Luther s'efforçant de le fléchir, notamment les évêques d'Augsbourg et de Brandebourg, le duc Georges de Saxe, quelques humanistes, juristes, théologiens en renom, Cochläus, Peutinger; Luther demeurait inébranlable.

    Parmi ses amis eux-mêmes, il en était qui lui conseillaient de s'en remettre à la décision de l'Empereur assisté de quelques juges impartiaux:

    — Maudit est l'homme, — répondit docteur Martin, — qui s'en rapporte au jugement des hommes.

    Luther refusait même de s'en remettre aux décisions d'un concile, répétant obstinément:

    — Je ne puis m'écarter de l'Écriture sainte.

    Comme l'archevêque de Trèves lui disait: «Tracez vous-même la voie sur laquelle l'affaire pourrait cheminer vers son apaisement», Luther, reprenant la parole de Galamiel dans les Actes des Apôtres:

    — Si mon affaire n'est pas de Dieu, elle tombera d'elle-même d'ici deux ou trois ans; si elle est de Dieu, rien ne pourra la briser.

    Cochläus, doyen de la fondation Notre-Dame à Francfort, le pressait dans les termes les plus affectueux; il parlait avec chaleur, avec émotion; Luther, qui l'écoutait, versait des larmes; enfin Cochläus lui demanda:

    — Vous avez donc reçu une révélation d'en haut?

    — Oui.

    L'Électeur Frédéric s'était, durant ces tractations, tenu sur une réserve prudente:

    — Le docteur Martin, — répétait-il, — est trop fort pour moi.

    Le jeudi 25 avril, sur les six heures du soir, von der Ecke et l'un des secrétaires impériaux vinrent annoncer à Luther que tous efforts de conciliation étant demeurés vains, l'empereur lui accordait vingt et un jours pour se rendre où il jugerait bon, après quoi on aviserait à prendre contre lui les mesures requises.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Frantz Funck-Brentano
    Extrait
    «En la préface de l'édition allemande [de son Assertio omnium articulorum], notre Augustin se donne hardiment comme un prophète divin, et comme le seul de son temps "car Dieu ne suscite jamais qu'un prophète en une même époque". Il affirme à nouveau, confirme, prononce d'une manière plus tranchante encore que par le passé, les points essentiels de sa doctrine: la justification par la foi seule, la négation du libre arbitre, tout s'opérant sur terre par la volonté de Dieu; la Bible enfin, ancien et nouveau Testament, unique source de la vérité religieuse.
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