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    Dossier: Misère

    Les "misérables" et la communauté

    Jean Bédard
    "Il n'y a vraiment malheur que si l'événement qui a saisi une vie et l'a déracinée l'atteint directement ou indirectement dans toutes ses parties, sociale, psychologique, physique. Le facteur social est essentiel. Il n'y a pas vraiment malheur là où il n'y a pas sous une forme quelconque déchéance sociale ou appréhension d'une telle déchéance.[...] La grande énigme de la vie humaine, ce n'est pas la souffrance, c'est le malheur [...] Il est étonnant que Dieu ait donné au malheur la puissance de saisir l'âme elle-même des innocents et de s'en emparer [...] Ceux à qui il est arrivé un de ces coups après lesquels un être se débat sur le sol comme un ver à moitié écrasé, ceux-là n'ont pas de mots pour exprimer ce qui leur arrive [...] Le malheur est quelque chose de spécifique, irréductible à toute autre chose [...] La compassion à l'égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se produit vraiment, c'est un miracle." Simone Weil, Attente de Dieu


    Il y a plus de vingt ans que je travaille auprès de familles en grande détresse sociale, réputées pour négliger gravement leurs enfants, pour les violenter ou pour en abuser. Dans le labyrinthe des services sociaux, aujourd'hui appelés Centres jeunesse et CLSC, j'ai occupé toutes sortes de fonctions: j'ai été intervenant, conseiller, directeur des services professionnels... Et pourtant, ce n'est qu'en 1994 que je me suis réellement rendu compte du drame.

    Cette année-là, l'histoire particulièrement dramatique d'un enfant martyr faisait la manchette des journaux. J'étais, comme mes compagnons de travail, touché au vif. Mais dans le bruit de la vie, si une bombe parfois nous réveille, elle ne nous fait pas pour autant ouvrir les yeux. Cette fois, j'allais faire avec quelques autres l'expérience d'un choc, le choc de voir, qui devait changer définitivement ma vie professionnelle.

    Chargé de collaborer à l'enquête, j'ai dû lire les principaux documents, contenus dans trois caisses, qui constituaient le dossier. Je fus abasourdi! Le casse-tête était rassemblé devant moi en un seul tout. Sans doute la comparaison est-elle très exagérée mais, dans mon esprit, je me retrouvais dans un état analogue à celui de cet Allemand qui, soudain, vit d'un seul coup le drame des Juifs qu'il guidait chaque jour sans se poser de question vers le même train. Il ne savait rien d'autre que ce qui touchait sa fonction. Ce jour-là, cependant, il entendit le témoignage d'un homme parmi ceux qui avaient été engouffrés dans le train. Cet homme était revenu, il avait été jusqu'aux portes de l'enfer, il avait vu la chaîne du commencement jusqu'à la fin et pouvait en témoigner par chacune de ses cicatrices.

    De tout temps, l'homme a mis au point des systèmes capables de produire l'horreur tout en étant fondés sur la somme des bonnes intentions de chacun. Il n'y a qu'à découper l'action, qu'à cloisonner chaque opération, qu'à rendre presque impossible la communication horizontale et à immerger le tout dans un océan de consignes, de normes et de règlements. Chacun fait terriblement bien ce qu'il a à faire, chaque action est sans reproche, mais en bout de ligne, c'est l'horreur.

    Après le choc, j'ai voulu vérifier s'il y avait d'autres cas semblables. J'ai mené avec une agente de recherche particulièrement rigoureuse trois recherches sur des échantillons de dossiers1. Dans chaque cas, nous avons obtenu approximativement le même résultat: dans une proportion importante de familles en grande détresse sociale, non seulement nous ne sommes pas "aidants", mais nous entretenons le drame ou même l'aggravons. Je ne mets pas en cause ici la Protection de la jeunesse; il est trop facile d'accuser les autres et cela fait justement partie du scénario. Non, je parle du système de déportation de nos responsabilités collectives vers un éternel ailleurs qui fait que, aujourd'hui encore, nous participons, chacun d'entre nous, au drame des "misérables". Certains par des actions mais, la plupart, par omission. Les "misérables" ont comme caractéristique d'être la responsabilité des "autres"... Jusqu'à ce qu'une autorité s'en occupe!

    Comme je suis un homme de compassion plutôt que de dénonciation, je ne veux pas être un "crieur public", mais plutôt un "agissant". J'ai offert à la Conférence des directeurs généraux des Centres jeunesse du Québec ma petite contribution. J'y ai reçu très bon accueil. Avec la chaleureuse assistance de Jean Boudreau, coordonnateur à l'Association des Centres jeunesse du Québec et de Claude Bilodeau, directeur général de cette même Association, nous sommes allés chercher un petit fond de tiroir au Ministère de la santé et des services sociaux pour activer le projet. Me voilà plongé à mi-temps, pour une durée de dix-huit mois, dans le défi suivant: élaborer quelques repères d'interventions visant à fonder et à faciliter une action valable auprès des familles en grande détresse sociale. Pour mieux comprendre, je me suis tourné vers l'histoire. À travers les âges, on a développé toutes sortes d'instruments, fondé une grande variété d'institutions, mais en définitive, le type de rapport qui s'est établi entre la société et les "misérables", comme nous allons le voir, est resté étonnamment le même.

    Les misérables, qui sont-ils?

    Qu'entendons-nous par "misérable"? La première difficulté consiste à échapper le plus possible aux définitions qui sont complices de la perpétuation même du problème. Toutes les sociétés ont eu tendance à considérer la misère comme une sorte de sous-produit, pour ainsi dire extérieur, dont il faut limiter la quantité. Cette façon de définir la misère a permis à la société et aux communautés de "s'attaquer" à elle sans se remettre elles-mêmes en question. En fait, un problème social (et celui-ci n'est pas différent) met en action une dynamique sociale. Il ne se réduit pas au produit de cette dynamique. Comme l'ont montré Fernand Dumont ou Vincent de Gaulejac, la misère humaine est symptomatique du fonctionnement global d'une société.

    Soulignons que ce ne sont pas tous les pauvres qui sont touchés par la misère et que ceux qui sont touchés ne sont pas forcément les plus pauvres. Comment distinguer alors les misérables des personnes qui sont seulement pauvres? Une constante traverse l'histoire: les misérables ressentent de la honte. Ils souffrent autant du mépris que de la privation. Mais la honte qui les habite n'est pas uniquement la leur. Au contraire, elle se développe dans le jeu de miroir entre la société et les "misérables". Si la société a honte de ses "misérables" parce qu'ils reflètent ses dysfonctionnements économiques et sociaux, ce sont eux, les misérables, qui sont désignés pour porter cette honte. Tant qu'ils ont honte d'eux-mêmes, ils dispensent la société du dédain d'elle-même. Ce sont les porteurs de la honte.

    Et les pauvres qui souffrent asservis sous ce joug
    et tout ce qu'ils voient les accable,
    ils rôdent dans la nuit comme des âmes en peine,
    ils sont rejetés avec tous les déchets de la ville...
    au hasard des rues, tout les insulte et les rebute:
    le fard cynique des filles, le fracas éblouissant des voitures.


    R.M. Rilke, Le livre de la pauvreté et de la mort

    Demande de reconnaissance, refus du mépris, peur de la déchéance (2), tentative pour échapper à la honte, lutte pour la dignité (3) mobilisent l'essentiel des énergies des survivants de la misère. Ce combat suppose des forces contraires, une pente plus ou moins abrupte que Fernand Dumont appelle dénivellation (4). On peut penser à sept dénivellations:

    - Fonctionnelle: la participation à la production collective. Celui qui est au bas de cette dénivellation sera dit sans emploi (ce qui ne veut pas dire qu'il ne travaille pas).

    - Monétaire: la capacité d'acheter des biens et des services. Être en bas sur cette échelle, c'est être pauvre.

    - Culturelle: la participation à la culture. On nomme ignorants ceux qui sont en bas de cette dénivellation.

    - Morale: l'appropriation des valeurs qui dominent une société. Ceux qui se retrouvent en bas sur cette échelle sont dits déviants ou marginaux.

    - Sociale: le degré d'appartenance à la communauté. Les personnes qui sont en bas de cette dénivellation sont dites isolées.

    - Juridique: le droit réel et concret à la justice. Ceux qui sont en bas de cette dénivellation sont victimes de soupçons.

    - Symbolique: la personne elle-même en tant que représentation du social. On dit de quelqu'un qui est sur les dernières marches de cette dénivellation qu'il est déchu.

    Le misérable est donc généralement sans emploi (ou d'emploi précaire), pauvre et isolé. Il est jugé ignorant, marginal et jusqu'à un certain point suspect. À cela s'ajoute rapidement l'exclusion de toute vie conjugale et parentale. Plus l'on décline socialement, plus les liens familiaux cherchent à éclater. Dans la dégringolade, on perd généralement conjoint et enfants. Finalement, le misérable est atteint physiquement et mentalement. Son "espérance de vie" n'a plus rien à voir avec celle de la majorité (5). Et lorsqu'il arrive à la fin de sa "chienne de vie", il chante comme Éponime:

    Ce n'est rien, non ce n'est rien qu'un peu de sang qui pleure, dernier chagrin de pluie aux couleurs de la nuit... Dernier élan de vie d'un coeur qui n'a servi à personne.

    Opéra: Les misérables (6)


    L'histoire des "misérables"


    Quelques points de repère dans l'histoire de la misère: la culture occidentale est essentiellement la culture chrétienne au sens large du mot (7). Un des éléments novateurs du christianisme a été une inversion des valeurs. Le christianisme a attribué à la dignité de la pauvreté une signification et une fonction symbolique toutes particulières et reporté la suspicion du côté des riches. Dans le Royaume des Cieux, les pauvres occupent la première place et les riches sont rares.

    À ses débuts, la chrétienté équivaut essentiellement à un mouvement communautaire de solidarité. Elle invente pratiquement de toutes pièces la compassion (8) comme substitut de la pitié. Dans la compassion, l'homme participe à la souffrance de l'autre comme si elle était la sienne. Cette relation est rendue possible grâce à la notion d'égalité (9) en dignité humaine instituée par Jésus et ses disciples (10), notion dont les assises philosophiques seront établies par les Pères grecs.

    Mais à mesure que la "fin des temps" recule (11), le mouvement communautaire chrétien fondé sur le partage des biens se transforme. Du partage des biens, on passe au simple transfert des surplus. On attribue alors aux pauvres une fonction purificatrice. Le pauvre "libère" le nanti de ce qui réduit ses chances de salut. En recevant l'aumône, le pauvre lui rend un service inestimable; il l'allège de son excédent de richesse et augmente ainsi sa "solvabilité" spirituelle. Le riche devient moins "suspect", dans la mesure où sa bourse est allégée par le pauvre.

    Cependant, à mesure que l'Église croît en pouvoir, la charité se développe comme attitude intermédiaire entre la compassion et la pitié. L'acte de charité continue à être égalitaire dans l'ordre spirituel, mais devient presque "condescendant" dans l'ordre social. Graduellement, le riche oublie que c'est le pauvre qui le sauve. Il acquiert la conviction que c'est lui qui sauve le pauvre. De plus, le don désormais se compte (fiscalité verticale) et il donne lieu à une quantité précise d'indulgences célestes.

    L'institutionnalisation de la charité (12) fait intervenir deux ordres de réalité: afin d'entrouvrir les portes du ciel, le riche fait le don terrestre d'une certaine quantité de son surplus aux pauvres. Si, dans l'ordre céleste, le riche continue d'être suspect, dans l'ordre terrestre, c'est le pauvre qui le devient. Il doit être le "bon" pauvre. Donner au "mauvais" pauvre ne rapporte rien en services divins. Pour être "bon", le pauvre doit être innocent, naïf, victime, réceptif et reconnaissant. L'institution de la charité devient un acte de sélection.

    Ce qui donne lieu dès le VIe siècle à la matricule. Les "bons" pauvres sont inscrits sur des listes et une part des richesses leur est réservée. Les "mauvais" pauvres ne sont pas inscrits et ceux qui leur viennent en aide sont suspects. Avec le temps, la matricule se confond avec "l'hôpital (13)": l'asile pour les pauvres, les malades et les pèlerins. L'inscription des pauvres sur des listes et leur lien obligé avec "l'hôpital" facilitent cette face cachée de la charité qui se nomme "contrôle". En effet, on avait remarqué, dès le début de l'institution de la charité, que les pauvres faisaient une coutume de la "générosité" collective et adoptaient des comportements d'oisiveté (cette mère de tous les vices!). Il fallait donc leur imposer, en contrepartie de la charité, quelques devoirs: ils devaient se rapporter à l'Église et se soumettre à son enseignement.

    Il y eut donc officiellement de bons pauvres et de mauvais pauvres. Les "bons" pauvres étaient rattachés aux communautés paroissiales (début des marguilliers). Les "mauvais" pauvres étaient bannis officieusement ou officiellement. Ce fut la naissance de la misère itinérante. Le pauvre carolingien est de plus en plus un pauvre de passage, ni rural, ni urbain: "un déraciné", nous dit Rouche (14).

    Avec l'éclatement du royaume qui suivit la mort de Charlemagne et le développement de la féodalité, l'Église se retrouve progressivement en position de force. Elle devient synonyme d'autorité, de prestige, de richesse, elle dispose du pouvoir de juger et s'en sert... Les miséreux basculent massivement dans la suspicion; ce sont des asociaux, des errants et des criminels, sinon réels, du moins potentiels. Les "bons" pauvres sont l'exception.

    La traversée du Moyen Âge comporte ses hauts et ses bas. Lorsque les miséreux sont en quantité limitée, la charité prend le dessus, on les loge dans des cours de gueux (qui deviendront cours des miracles) ou des Maisons-Dieu (qui deviendront des hôtels-Dieu). En échange d'une assistance à la messe et à l'office de nuit (contrôle et enseignement), ils auront droit à du vin et de la charcuterie. Mais si une famine, une épidémie ou tout simplement une accentuation des dénivellations économiques gonfle leur nombre au point que l'on craigne de perdre le contrôle, la réaction devient carrément policière et judiciaire. "Les formes d'assistance changent; d'individuelles, elles prennent une allure plus policée." (15)

    À travers ces hauts et ces bas se fait le développement tâtonnant des hôpitaux (16), des léproseries, des asiles spécialisés pour les aveugles, les paralytiques, des refuges pour les larrons marqués au fer et pour les mutilés par justice (17). Parallèlement, se développe la tolérance pour les "enfants exposés", c'est-à-dire abandonnés dans des lieux désignés sans sanction pour la mère. Ils sont pris en charge par des familles comme hommes ou femmes de peine (18). À certains endroits, quelques refuges du réseau hospitalier se spécialisent dans l'aide aux enfants. C'est au XIVe siècle que sont créées les premières institutions parisiennes destinées aux orphelins légitimes (mais non aux enfants trouvés). Cependant, lorsque durant les périodes de recrudescence de la pauvreté, le phénomène d'abandon des enfants augmente, ce sont les tribunaux qui interviennent. Les mères sont condamnées à être battues de verges puis elles sont bannies de la ville pour une période de trois ans.

    La concentration des miséreux dans le réseau hospitalier favorise la suspicion. On craint les fraudeurs, qui sont aptes au travail mais feignent la sottise ou la maladie. Au XIVe siècle, il y a accroissement des dénivellations économiques avec comme conséquence l'augmentation de la criminalité et de la répression. La classe pauvre prend l'allure de classe dangereuse. C'est le développement de bandes organisées. Certaines villes contraignent les pauvres à travailler ou à quitter la ville. Les routes sont infestées de bandes criminelles.

    De temps à autre, un sage ou un saint en revient à la compassion véritable. Quelques-uns proposent des attitudes pratiques. Otton de Bamberg distribue une faux à chaque pauvre en prévision de la moisson. Mais le retour d'une éthique de la compassion n'est réinstitué qu'avec les franciscains et les dominicains. Grâce à une mystique de la pauvreté, et en épousant ses conditions, ils redonnent à la pauvreté sa valeur symbolique. Néanmoins, l'attitude policée vis-à-vis des pauvres s'accentue. Le désespoir devient extrême. Des mouvements d'automutilation, tels les flagellants (19), s'organisent. Ils deviennent les symboles vivants d'une crise qui se prépare. Plutôt que de réaliser une réelle réforme, l'Église se durcit, accentuant la judiciarisation et la répression. Ce qui (Dieu que la chose est prévisible!) ne fait que précipiter la révolte.

    Une vague de fond apparaît. Des mouvements de fraticelles, des vagues de protestataires, des réformateurs tels Jean Hus en Allemagne et Wyclif en Angleterre et bien d'autres viennent renouveler la solidarité avec les pauvres et accusent l'Église d'abuser de ses pouvoirs. La réforme protestante souffle (Luther puis Calvin). L'Église est ébranlée et l'État se met à occuper une place importante. Il s'intéresse progressivement aux pauvres comme lieu de légitimation par excellence du pouvoir (maladreries royales, subventions des hôpitaux, aumôneries royales, etc.).

    La réforme protestante, au départ solidaire des pauvres, prend rapidement le parti de la bourgeoisie. Le protestantisme accentue la valeur du travail comme lieu de salut et la rémunération comme symbole de la réussite tout en renforçant l'individualisme. La répression des miséreux prend à nouveau une tournure dramatique.

    Parallèlement, on assiste à l'émergence d'un troisième pouvoir s'intéressant lui aussi aux pauvres: la médecine. Tout le long de la Renaissance, celle-ci percevra le bénévolat et la dimension communautaire comme peu compatibles avec la spécialisation médicale20. Néanmoins, elle développe une nouvelle idéologie de la charité où le salut physique l'emporte sur le salut spirituel, où la guérison a plus d'importance que les soins, où le succès de la cure prime sur la consolation (La médecine communautaire date du XIXe siècle). La charité prend une dimension pratique fondée sur l'utilité et la vie terrestre devient une fin en soi.

    Mais n'allons pas plus loin. Ces quelques éléments nous permettent déjà de dégager des constantes instructives qui ne font que se répéter dans la suite de l'histoire. Si, à travers le temps, la misère reste indéfectiblement un combat pour la survie, la santé, la famille et la dignité, l'attitude de la collectivité vis-à-vis des miséreux se maintient dans l'ambivalence. Les miséreux sont à la fois un lieu d'épanchement de la culpabilité liée à la richesse, un lieu de légitimation du pouvoir, mais aussi, un lieu de bouleversement et de transformation sociale. Le pauvre symbolise donc:

    - la réceptivité (21) nécessaire à l'exercice d'une "générosité" légitimante;
    - la menace de révolte et d'anarchie qu'il faut contenir par la force, si nécessaire;
    - la force de renouvellement que l'on ne peut éternellement contraindre à la servitude. La compassion et la solidarité appartiennent aux mouvements qui sont émergents, qui sont eux-mêmes en position précaire. La compassion apparaît difficile aux institutions en force. Si l'Église reprend aujourd'hui de la crédibilité auprès des pauvres, c'est sans doute parce qu'elle n'est plus une organisation dominante et si l'État a perdu sa crédibilité c'est qu'il l'est devenu.

    La charité constitue le comportement des mieux nantis ou des institutions. Elle est généralement assortie d'une préoccupation de contrôle. Lorsque la quantité de la misère ne constitue pas une menace, la charité l'emporte. Mais lorsqu'il y a recrudescence et menace, l'aspect policé et judiciaire se durcit.

    Les institutions de charité (aujourd'hui les institutions d'aide) exercent un rôle important de sélection, de séparation des "bons" pauvres et des "mauvais" pauvres. Les premiers ont droit à l'aide, les deuxièmes, aux tribunaux.

    Quant à l'attitude des miséreux eux-mêmes, elle participe à l'ambivalence de la collectivité. Elle oscille entre la prostration, l'acceptation soumise, l'autoflagellation, la criminalité de survie et la criminalité de révolte.

    Les premières professions sociales se développeront au carrefour d'une éthique de la compassion et d'une éthique de l'utilité (empruntée à la médecine) mais le plus souvent, elles sont au service d'institutions fortes. Elles se sentent coincées entre des idéologies socio-médicales et des idéologies répressives (22).

    On comprend qu'il ne soit pas facile pour ces professions d'unir leurs forces à celles des ressources communautaires et d'être en solidarité avec les plus pauvres afin de faire face à la misère des familles avec compassion et compétence. Dans un État ou une Église au sommet du pouvoir, il n'y aurait sans doute même pas lieu de discuter de cela. Mais l'effondrement des États-nations au profit des géants mondiaux de la finance ne pourrait-il pas permettre la création de nouvelles solidarités?

    C'est cette solidarité que je désire encourager. Durant les dix-huit prochains mois je vais travailler de tout coeur à la rédaction de repères d'intervention en vue de faciliter une action communautaire unifiée. Je serai assisté d'un solide comité aviseur (23). Durant ce temps, je reste réceptif à tous ceux qui pourraient contribuer à cette tâche. 

    Notes

    1. Bédard, J., Turcotte, P. (1995), État des dossiers-usagers et description de parcours d'usagers dans le système de services, Services professionnels du Centre jeunesse Bas-St-Laurent, 73 pages; idem, (1996), État des dossiers-usagers et description de parcours d'usagers dans le système de services; Analyse des situations qui ont fait l'objet d'une demande d'hébergement en réadaptation, 46 pages.

    2. Gaulejac, Vincent, Taboada Léonetti, Isabel, La Lutte des places, Desclée de Brouwer, Paris, 1995, p. 43.

    3. Idem, p. 111.

    4. Dumont, Fernand, Simon Langlois, et Yves Martin, Traité des problèmes sociaux, Québec, Institut québécois de recherche sur la culture, 1994, 1180 pages, p. 248.

    5. En 1981, l'espérance de vie était de 11 ans de moins si l'on habitait un secteur défavorisé plutôt qu'un secteur supérieur. Source: J. O'Loughlin, J.-F. Boivin, Indicateur de santé, facteurs de risques liés au mode de vie et utilisation du système de soins dans la région centre-ouest de Montréal, rapport déposé à la CESSSS, Publication du Québec, 1987. On se souvient aussi de l'étude du Conseil des affaires sociales, Deux Québec dans un, Boucherville: Gaëtan Morin, 1989, 134 pages. Ginette Paquet élabore sur le sujet dans Santé et inégalité sociales, Documents de recherche no 21, Institut Québécois de recherche sur la culture, 1989.

    6. "Les Misérables" ont été superbement mis en scène en 1995 dans un Opéra de Boublil, Schönberg et Kretzmer. Le libretto est disponible en plusieurs langues sur le Webb à l'adresse, http://www.arts.uci.edu/kelson//les-mis/

    7. C'est-à-dire synthèse de la culture juive, grecque, romaine autour d'un noyau original accordant une grande importance à la dignité de la personne. Synthèse qui s'enrichira au cours des siècles de plusieurs éléments des cultures orientales.

    8. Le bouddhisme aura fait de même six siècles auparavant, mais sur une base philosophique différente.

    9. Qui ne nie évidemment pas les inégalités de talents, d'aptitudes, etc.

    10. Voir Laurent, Philippe, L'Église et les pauvres, Desclée de Brouwer/Bellarmin, Paris, 1984, pp. 27 à 47.

    11. On l'attendait au début autour des années 70. Une fin aussi imminente favorisait inévitablement le communautarisme.

    12. Nous ne parlons pas de la théologie de la charité qui, à son meilleur, rejoint la compassion et même la dépasse. L'historien ici observe simplement la charité telle que vécue dans ses institutions.

    13. Appelé à cette époque "xénocochium".

    14. Cité dans Goglin, Jean-Louis, Les Misérables dans l'Occident médiéval, Éditions du Seuil, collection le Point Histoire, Paris, 1976, p. 35.

    15. Idem, p. 89.

    16. Les hôpitaux, qui sont d'abord de simples refuges, deviennent progressivement des lieux de soins, mais constituent essentiellement des mouroirs. Les résidants sont placés trois par lit et c'est une boutade répandue de dire que le premier est malade, celui du milieu agonise et le dernier est déjà mort.

    17. On est souvent condamné à avoir le nez coupé, les paupières arrachées, les orteils écrasés, la main ébouillantée... suite à un procès d'autant plus bâclé que la personne est misérable.

    18. L'exploitation sexuelle atteint par moments des proportions si importantes qu'elle est plus ou moins normalisée (Levi, Giovanni, Schmitt, Jean-Claude. Histoire des jeunes en Occident, Tome I, De l'Antiquité à l'époque moderne, éd. E. Crouzet-Pavan, R. Ago, A. Fraschetti, E. Horowitz, C. Marchello-Nizia, M. Pastoureau, N. Schindler, A. Schnapp. Paris: Seuil, 1994, pp. 199 à 253).

    19. Ils déambulent en groupe dans les rues en se fouettant le dos, prêchant la conversion et annonçant la fin du monde.

    20. Goglin, Jean-Louis, op. cit., p. 161.

    21. On représentait le pauvre par l'image d'une femme.

    22. Voir, Brière, J., Berliner, L., Bulkley., Jenny, C. et Reid, T, The APSAC Handbook on Child Maltreatment, Sage Publications, Tousand Oaks, USA, 1996.

    23. Constitué de Jean Boudrau, coordonnateur à l'association des Centres jeunesse du Québec, Yvon Gauthier, psychiatre à l'hôpital Sainte-Justine, Richard Cloutier, directeur scientifique de l'Institut du Centre Jeunesse de Québec, Odette Ouellet, du milieu communautaire et qui coordonne actuellement la table provinciale des Directeurs de la protection de la jeunesse, Micheline Mayer, chercheuse de grande expérience au Centre jeunesse de Montréal, Mario Gagnon, du Ministère de l'éducation, Micheline Vallière-Joly, bien connue dans le milieu des CLSC et Claude Laurendeau, des services professionnels du Centre jeunesse et famille de Batsha. Trois équipes d'intervention sur le terrain participeront aussi à la démarche: une au Bas-Saint-Laurent, une dans la région de Trois-Rivières et une à Montréal.

     

    Source

    L'Agora, vol 5, no 2, février-mars 1998
    Date de création : 2013-08-09 | Date de modification : 2013-08-09
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    Jean Bédard
    Extrait
    Soulignons que ce ne sont pas tous les pauvres qui sont touchés par la misère et que ceux qui sont touchés ne sont pas forcément les plus pauvres. Comment distinguer alors les misérables des personnes qui sont seulement pauvres? Une constante traverse l'histoire: les misérables ressentent de la honte. Ils souffrent autant du mépris que de la privation. Mais la honte qui les habite n'est pas uniquement la leur. Au contraire, elle se développe dans le jeu de miroir entre la société et les "misérables". Si la société a honte de ses "misérables" parce qu'ils reflètent ses dysfonctionnements économiques et sociaux, ce sont eux, les misérables, qui sont désignés pour porter cette honte. Tant qu'ils ont honte d'eux-mêmes, ils dispensent la société du dédain d'elle-même. Ce sont les porteurs de la honte. 
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