Le souci

Johann Wolfgang von Goethe
Lorsqu’une fois je possède quelqu’un,
Le monde entier ne lui vaut rien ;
D’éternelles ténèbres le couvrent,
Le soleil ne se lève ni ne se couche pour lui ;
Ses sens, si parfaits qu’ils soient,
Sont couverts de voiles et de ténèbres.
De tous les trésors il ne sait rien posséder ;
Bonheur, malheur deviennent des caprices.
Il meurt de faim au sein de l’abondance.
Que ce soient délices ou tourments,
Il remet au lendemain ;
N’attend rien de l’avenir
Et n’a plus jamais de présent.
[...]
S’il doit aller, s’il doit venir,
La résolution lui manque.
Sur le milieu d’un chemin frayé,
Il chancelle et marche à demi pas.
Il se perd de plus en plus,
Regarde à travers toute chose,
À charge à lui-même et à autrui,
Respirant et étouffant tour à tour,
Ni bien vivant, ni bien mort,
Sans désespoir, sans résignation,
Dans un roulement continuel,
Regrettant ce qu’il fait, haïssant ce qu’il doit faire,
Tantôt libre, tantôt prisonnier,
Sans sommeil ni consolation,
Il reste fixé à sa place
Et tout préparé pour l’enfer.