• Encyclopédies

      • Encyclopédie de l'Agora

        Notre devise: Vers le réel par le virtuel!


      • Encyclopédie sur la mort

        L’encyclopédie sur la mort veut s'intéresser à ce phénomène sous ses multiples aspects et ses diverses modalités.


      • Encyclopédie Homovivens

        Encyclopédie sur les transformations que l'homme opère en lui-même au fur et à mesure qu'il progresse dans la conviction que toute vie se réduit à la mécanique.


      • Encyclopédie sur l'inaptitude

        Tout le monde en conviendra : c'est au sort qu'elle réserve aux plus vulnérables de ses membres que l'on peut juger de la qualité d'une société. Aussi avons-nous voulu profiter ...


      • Encyclopédie sur la Francophonie

        L'Encyclopédie de la Francophonie est l'une des encyclopédies spécialisées qui se développent parallèlement à l'Encyclopédie de l'Agora.

  • Dictionnaires
  • Débats
      • Le Citoyen Québécois

         Après la Commission Gomery, la Commission Charbonneau! À quelles conditions pourrions-nous en sortir plus honnêtes… et plus prospères

      • L'hypothèse Dieu

         Un nouveau site consacré au dialogue entre croyants et non-croyants a été créé. Son titre « L’hypothèse Dieu » annonce-t-il un vira...

  • Sentiers
      • Les sentiers de l'appartenance

        L'appartenance c'est le lien vivant, la rencontre de deux Vies : la nôtre et celle de telle personne, tel  paysage...Quand la vie se retire, le sentiment d'appropriation se substitue au ...

      • Le sentier des fleurs sauvages

        Nous sommes des botanistes amateurs. Notre but est de partager un plaisir orienté vers une science complète où le regard du poète a sa place à côté de celui du botaniste, du généticien, du gastrono...

      • L’îlot Louis Valcke

        Sur les traces de Louis Valcke (1930-2012), professeur, philosophe, essayiste, cycliste, navigateur et pèlerin. Spécialiste mondial de l’œuvre de Pic de la Mirandole.

  • La lettre
    • Édition


    Impression du texte

    Le Cardinal de Richelieu

    Gédéon Tallemant des Réaux
    LE CARDINAL DE RICHELIEU

    La Rivière, qui est mort évêque de Langres, disoit que le cardinal de Richelieu étoit sujet à battre les gens, qu'il a plus d'une fois battu le chancelier Séguier et Bullion. Un jour que ce surintendant des finances se refusoit de signer une chose qui suffisoit pour lui faire faire son procès, il prit les tenailles du feu, et lui serroit le cou en lui disant: « Petit ladre, je t'étranglerai. » Et l'autre répondit: « Etranglez, je n'en ferai rien. » Enfin il le lâcha, et le lendemain Bullion, à la persuasion de ses amis, qui lui remontrèrent qu'il étoit perdu, signa tout ce que le cardinal voulut.

    Le cardinal étoit avare; ce n'est pas qu'il ne fît bien de la dépense, mais il aimoit le bien. M. de Créqui ayant été tué d'un coup de canon en Italie, il alla voir ses tableaux, prit tout le meilleur au prix de l'inventaire, et n'en a jamais payé un sol. Il fit pis, car Gilliers, intendant de M. de Créqui, lui en ayant apporté trois des siens par son ordre, et lui en ayant présenté un qu'il le prioit d'accepter, le cardinal dit: « Je les veux tous trois et les doit encore.»

    Il ne payoit guère mieux les demoiselles que les tableaux. Marion de l'Orme alla deux fois chez lui. A la première visite, il la reçut en habit de satin gris de lin, en broderie d'or et d'argent, botté et avec des plumes. Elle a dit que cette barbe en pointe et ces cheveux au-dessus de l'oreille faisoient le plus plaisant effet du monde. Il la baisa due volte. J'ai ouï dire qu'une autre fois elle y entra en homme: on dit que c'étoit un courrier; elle-même l'a conté. Après ces deux visites. il lui fit présenter cent pistoles par des Bournais, son valet de chambre, qui avoit fait le m.... Elle les jeta, et se moqua du cardinal. On l'a vu plusieurs fois avec des mouches, mais il n'en mettoit pas pour une. Une fois il voulut débaucher la princesse Marie, aujourd'hui la reine de Pologne. Elle lui avoit envoyé demander audience. Il se tint au lit; on la fit entrer toute seule, et le capitaine des gardes fit retirer tout le monde. « Monsieur, lui dit-elle, j'étois venue pour... » Il l'interrompit: « Madame, lui dit-il, je vous promets toute chose; je ne veux point savoir ce que c'est. Mais, Madame, que vous voilà propre ! Jamais vous ne fûtes si bien! Pour moi, j'ai toujours eu une inclination particulière à vous servir. » En disant cela, il lui prend la main, et la lui vouloit mettre dans le lit; elle la retire, et lui veut conter son affaire. Il recommence, et lui veut prendre encore la main. Elle se lève, et s'en va. Le cardinal aimoit les femmes; mais il craignoit le Roi, qui étoit médisant.

    Il étoit avide de louanges. On m'a assuré que, dans une épître liminaire d'un livre qu'on lui dédioit, il avoit rayé héros pour mettre demi-dieu. Une espèce de fou, nommé La Peyre, s'avisa de mettre au-devant d'un livre un grand soleil, dans le milieu duquel le cardinal étoit représenté. Il en sortoit quarante rayons, au bout desquels étoient les noms des quarante académiciens. M. le chancelier, comme le plus qualifié, avoit un rayon direct. Je pense que M. Servien, alors secrétaire d'Etat, avoit l'autre, Bautru ensuite, et les autres au prorata de leurs qualités, pour user des termes du surintendant de La Vieuville. Il y mit Cherelles-Bautru, qui n'en étoit point, au lieu du commissaire Habert. C'étoit un Auvergnat, qui a fait de ridicules traités de chronologie.

    Un jour qu'il étoit enfermé avec Desmarest, que Bautru avoit introduit chez lui, il lui demanda: « A quoi pensez-vous que je prenne le plus de plaisir ? -- A faire le bonheur de la France, lui répondit Desmarest -- Point du tout, répliqua-t-il, c'est à faire des vers. » Il eut une jalousie enragée contre le Cid, à cause que ses pièces des Cinq-Auteurs n'avoient pas trop bien réussi. Il ne faisoit que des tirades pour des pièces de théâtre. Mais quand il travailloit, il ne donnoit audience à personne. D'ailleurs, il ne vouloit pas qu'on le reprît. Une fois L'Estoile, moins complaisant que les autres, lui dit le plus doucement qu'il put qu'il y avoit quelque chose à refaire à un vers. Ce vers n'avoit seulement que trois syllabes de plus qu'il ne lui falloit. « Là, là, monsieur de L'Estoile, lui dit-il, comme s'il eût été question d'un édit, nous le ferons bien passer. » Il avoit assez méchant goût. On lui a vu se faire rejouer plus de trois fois une ridicule pièce en prose que La Serre avoit faite. C'est Thomas Morus. En un endroit, Anne de Boulen disoit au roi Henri VIII, qui lui offroit une promesse de mariage: « Sire, des promesses de mariage, les petites filles s'en moquent. » En un autre, elle moralisoit sur la fragilité des choses humaines, et disoit au roi que le trône des rois étoit un trône de paille: « C'est donc, disoit le roi, de paille de diamant. » On appelle une paille certaine marque dans les diamants, qui est un défaut.

    Il fit une fois un dessein de pièce de théâtre avec toutes les pensées; il le donna à Bois- Robert en présence de madame d'Aiguillon, qui suivit Bois-Robert quand il sortit, pour lui dire qu'il trouvât le moyen d'empêcher que cela ne parût, car il n'y avoit rien de plus ridicule. Bois-Robert, quelques jours après, voulut prendre ses biais pour cela. Le cardinal, qui s'en aperçut, dit: « Apportez une chaise à du Bois, il veut prêcher. » M. Chapelain après fit des remarques sur ce dessein par l'ordre du cardinal. Elles étoient les plus douces qu'il se pouvoit. L'Eminentissime déchira la pièce, puis il fit recoller les déchirures, le tout dans son lit, la nuit; et enfin conclut à n'en plus parler.

    Pour l'ordinaire, il traitoit les gens de lettres fort civilement. Il ne voulut jamais se couvrir parce que Gombault voulut demeurer nu-tête; et mettant son chapeau sur la table, il dit: « Nous nous incommoderons l'un et l'autre. » Cependant, regardez si cela s'accorde, il s'assit, et le laissa lire une comédie tout debout, sans considérer que la bougie qui étoit sur la table, car c'étoit la nuit, étoit plus basse que lui. Cela s'appelle obliger et désobliger en même temps. Cela ne lui arrivoit guère. Vingt fois il a fait couvrir et asseoir Desmarest dans un fauteuil comme lui, et voulut qu'il ne l'appelât que monsieur. On l'a pourtant loué de savoir obliger de bonne grâce quand il le vouloit. Il avoit, à ce que dit La Mesnardière, dessein de faire à Paris un grand collège avec cent mille livres de rente, où il prétendoit attirer les plus grands hommes du siècle. Là il y eut eu un logement pour l'Académie, qui eût été la directrice de ce collège. C'étoit à Narbonne, un peu devant sa mort, que La Mesnardière dit qu'il le fit venir sept ou huit fois pour lui en parler; et il avoit cela si fort dans la tête que, malgré son mal et toutes les affaires qu'il avoit alors sur les épaules, il y pensoit fort souvent. Il avoit, ajoute La Mesnardière, déjà acheté quelque collège. Il laissa une assez belle bibliothèque; mais l'avarice de madame d'Aiguillon et le peu de soin qu'elle en a eu la laissa fort dépérir. Feu Tourville, grand maréchal-des-logis, quand le Roi alla loger au palais, voulut à toute force en avoir la clef. Après on y trouva pour sept à huit mille livres de livres à dire. Ce fat de La Serre y loge présentement, et y fait je ne sais quel taudis.

    Le cardinal faisoit écrire la nuit quand il se réveilloit. Pour cela on lui donna un pauvre petit garçon de Nogent-le-Rotrou, nommé Chéret. Ce garçon plut au cardinal, parce qu'il étoit secret et assidu. Il arriva quelques années après qu'un certain homme ayant été mis à la Bastille, Laffemas, qui fut commis pour l'interroger, trouva dans ses papiers quatre lettres de Chéret, dans l'une desquelles il disoit à cet homme: « Je ne puis vous aller trouver, car nous vivons ici dans la plus étrange servitude du monde, et nous avons affaire au plus grand tyran qui fut jamais.? » Laffemas porte ces lettres au cardinal, qui aussitôt fait appeler Chéret. « Chéret, lui dit-il, qu'aviez-vous quand vous êtes venu à mon service ? -- Rien, monseigneur.-- « Écrivez cela. Qu'avez-vous maintenant ? -- Monseigneur, répondit le pauvre garçon bien étonné, il faut que j'y pense un peu. -- Y avez-vous pensé? dit le cardinal après quelque temps. -- Oui, monseigneur, j'ai tant en cela, tant en telle chose, etc. -- Ecrivez. » Quand cela fut écrit: « Est-ce tout? -- Oui, monseigneur. -- Vous oubliez, ajouta le cardinal, une partie de cinquante mille livres. -- Monseigneur, je n'ai pas touché l'argent. -- Je vous le ferai toucher; c'est moi qui vous ait fait faire cette affaire. » Somme toute, il se trouva six vingt mille écus de bien. Alors il montra ses lettres. « Tenez, n'est-ce pas là votre écriture? lisez. Allez, vous êtes un coquin; que je ne vous voie jamais. » Madame d'Aiguillon et le grand-maître le firent reprendre au cardinal. Peut-être savoit-il des choses qu'ils craignoient qu'il divulguât. Ce n'est pas que le cardinal ne fût terriblement redouté. Pour moi, je trouve que l'Eminentissime, cette fois-là, fut assez clément. Ce Chéret est maître des comptes. Il avoit placé un de ses frères chez le grand-maître, qui, je crois, a fait aussi quelque chose.

    Le cardinal donna à madame la duchesse d'Enguien une petite chambre, où il y avoit six poupées, une femme en couches, une nourrice quasi au naturel, un enfant, une garde, une sage-femme et la grand-maman. Mademoiselle de Rambouillet, mademoiselle de Bouteville, et autres jouaient avec elles, déshabilloient et couchoient tous les jours les poupées; on les rhabilloit le lendemain, on les faisoit manger, on leur faisoit prendre médecine. Un jour elles voulurent les faire baigner, et on eut bien de la peine à les en empêcher. « Ah! disoit la duchesse, que Saint-Maigrin est un bon garçon! qu'il joue bien avec les poupées !

    Il est temps de parler de M. le Grand. Le cardinal, qui ne s'étoit pas bien trouvé de La Fayette, et qui voyoit bien qu'il falloit quelque amusement au Roi, jeta les yeux sur Cinq- Mars, second fils du feu maréchal d'Effiat. Il avoit remarqué que le Roi avoit déjà un peu d'inclination pour ce jeune seigneur, qui étoit beau et bien fait, et il crut qu'étant le fils d'un homme qui étoit sa créature, il seroit plus soumis à ses volontés qu'un autre. Cinq-Mars fut un an et demi à s'en défendre; il aimoit ses plaisirs, et connoissoit assez bien le Roi; enfin son destin l'y entraîna. Le roi n'a jamais aimé personne si chaudement. Il l'appeloit cher ami. Au siège d'Arras, quand Cinq-Mars y fut avec le maréchal de l'Hospital mener le convoi, il falloit que M. le Grand écrivît deux fois le jour au Roi; et le bon sire se mit à pleurer une fois qu'il tarda trop à lui faire savoir de ses nouvelles. Le cardinal vouloit qu'il lui dit jusqu'aux bagatelles. Lui ne vouloit dire que ce qui importoit au cardinal; leur mésintelligence commença à éclater quand M. le Grand prétendit entrer au conseil.

    Le cardinal ne trouva pas bon non plus que Cinq-Mars eût voulu être grand-écuyer au lieu de premier écuyer de la petite écurie. Le Roi disoit tout en sa présence; il savoit toutes les affaires. Le cardinal en représenta tous les inconvénients au Roi, et que c'étoit un trop jeune homme. Cela outra le grand- écuyer, qui fit maltraiter son espion, La Chenaye, premier valet de chambre, par le Roi, qui le chassa honteusement. Le Roi, en maltraitant La Chenaye, disoit aux assistants: « Il n'est pas gentilhomme, au moins. » Il l'appela coquin, et le menaça de coups de bâton. Cinq-Mars s'en lava comme il put auprès du cardinal, en lui disant que cet homme, le mettant mal avec le Roi, l'eût empêché de rendre à Son Eminence ce qu'il lui devoit. La Meilleraye, son beau-frère, lui proposa à Ruel, où il fit son apologie, de donner un écrit signé de sa main, par lequel il s'obligeroit de dire au cardinal tout ce que le Roi lui diroit. il répondit que se seroit signer sa condamnation.

    C'est apparemment Fontrailles (1) qui irrita le plus Cinq-Mars contre l'Eminentissime, car il étoit engagé contre le cardinal, et voici pourquoi.

    [(1) Fontrailles, homme de qualité de Languedoc, bossu devant et derrière, et fort laid de visage, mais qui n'a pas la mine d'un sot. Il est fort petit et gros. (T.)]

    Fontrailles, Ruvigny et autres étoient à Ruel dans l'antichambre du cardinal: on vint dire que je ne sais quel ambassadeur venoit; le cardinal sort au- devant de lui dans l'antichambre, et ayant trouvé Fontrailles, il lui dit, le raillant un peu fortement: « Rangez-vous, rangez-vous, monsieur de Fontrailles, ne vous montrez point, cet ambassadeur n'aime pas les monstres. » Fontrailles grinça les dents, et dit en lui-même: « Ah ! schelme, tu me viens de mettre le poignard dans le sein, mais je te l'y mettrai à mon tour, ou je ne pourrai. » Après, le cardinal le fit entrer, et goguenarda avec lui pour raccommoder ce qu'il avoit dit. Mais l'autre ne lui a jamais pardonné. Cette parole-là a peut-être fait faire la grande conjuration qui pensa ruiner le cardinal.

    Pour en revenir à M. le Grand, l'amiral de Brezé ne faisoit que d'arriver; c'étoit vers l'Avent 1641, quand le cardinal, qui vouloit partir à la fin de janvier pour Perpignan, lui dit qu'il falloit se préparer pour armer les vaisseaux à Brest, et puis passer le détroit pour s'en aller planter devant Barcelone, afin d'empêcher le secours de Perpignan. Quelques jours après, Brezé entra dans la chambre du Roi. Pensez que l'huissier ne le laissoit pas gratter deux fois. Le Roi et M. le Grand parloient dans la ruelle. Brezé entend, sans être vu, que M. le Grand disoit le diable du cardinal. Il se retire; il consulte en lui-même. Il n'avoit pas encore vingt-deux ans; il avoit peur de n'être pas cru. Il se résout de suivre le Roi à la chasse le plus souvent qu'il pourroit, et s'il trouvoit M. le Grand à l'écart, de lui faire mettre l'épée à la main. Une fois il le trouva assez à propos; mais voyant venir un chien, il crut qu'il y auroit des gens après. Le lendemain le cardinal lui ordonna de partir le jour suivant. Il fut deux jours caché, faisant travailler à son équipage. L'Eminentissime le sut, l'envoya quérir, et le malmena. Enfin, le jeune homme, ne sachant plus que faire, va trouver M. de Noyers, et lui dit ce qu'il avoit eu dessein de faire. M. de Noyers lui dit: « Monsieur. ne partez point encore demain. » Le cardinal, averti de tout, le mande, le remercie de son zèle, et le fait partir après lui avoir dit qu'il y mettroit ordre.

    Dans le voyage les choses s'aigrirent. Le cardinal vouloit qu'on chassât M. le Grand. Le Roi ne le vouloit pas, à cause que le cardinal le vouloit; non, comme vous allez voir, qu'il aimât encore M. le Grand. L'Eminentissimme se retire à Narbonne, sous prétexte de son mal, et laisse Fabert, capitaine aux gardes, mais qui étoit bien dans l'esprit du Roi, et à qui le Roi avoit même dit un jour qu'il se vouloit servir de lui pour se défaire du cardinal. On l'avoit choisi comme un homme de coeur et un homme de sens. M. de Thou sonda un jour Fabert pour lui faire prendre le parti de M. le Grand. Fabert lui fit sentir qu'il en savoit bien des choses, et le pria de ne lui rien dire qu'il fût obligé de découvrir. « Mais vous n'avez, lui dit l'autre, aucune récompense; vous avez acheté votre compagnie aux gardes. -- Et vous, répondit Fabert, n'avez-vous point de honte d'être comme le suivant d'un jeune homme qui ne fait que sortir de page ? Vous êtes dans un plus mauvais pas que vous ne pensez. »

    Or, voici comment on découvrit que le Roi n'aimoit plus M. le Grand. Un jour, en présence du Roi, on vint à parler de fortifications et de sièges. M. le Grand disputa longtemps contre Fabert, qui en savoit un peu plus que lui. Le feu Roi lui dit: « Monsieur le Grand, vous avez tort, vous qui n'avez jamais rien vu, de vouloir l'emporter contre un homme d'expérience, » et ensuite dit assez de choses à M. le Grand sur sa présomption, puis s'assit. M. le Grand lui alla dire sottement: « Votre Majesté se seroit bien passée de me dire tout ce qu'elle m'a dit. » Alors le Roi s'emporta tout-à-fait. M. le Grand sort, et en s'en allant il dit tout bas à Fabert: « Je vous remercie, Monsieur Fabert, » comme l'accusant de tout cela. Le Roi vouloit savoir ce que c'étoit. Fabert ne le lui voulut jamais dire. « Il vous menace peut-être ? dit le Roi. -- Sire, on ne fait point de menaces en votre présence, et ailleurs on ne le souffriroit pas. -- Il faut vous dire tout, Monsieur Fabert, il y a six mois que je le vomis (ce sont les propres termes du Roi). Mais pour faire croire le contraire, et qu'on pensât qu'il m'entretenoit encore après que tout le monde étoit retiré, continua le Roi, il demeuroit une heure et demie dans la garde-robe à lire l'Arioste. Les deux premiers valets de garde-robe étoient à sa dévotion. Il n'y a point d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant. C'est le plus grand ingrat du monde. Il m'a fait attendre quelquefois des heures entières dans mon carrosse, tandis qu'il crapuloit. Un royaume ne suffiroit pas à ses dépenses. Il a, à l'heure que je vous parle, jusqu'à trois cents paires de bottes. » La vérité est que M. le Grand étoit las de la ridicule vie que le Roi menoit, et peut-être encore plus de ses caresses. Fabert donna avis de tout cela au cardinal. M. de Chavigny, qu'il envoya trouver Fabert, ne pouvoit croire ce qu'il entendoit. Cela donna courage au cardinal, qui, voyant qu'après cela M. le Grand faisoit toujours bonne mine, conjectura qu'il y avoit quelque grande cabale qui le soutenoit; c'étoit ce traité d'Espagne. Avant que de dire mes conjectures sur le moyen par lequel il l'eut, je dirai quelle étoit la résolution du cardinal. Un peu devant sa retraite de Narbonne, sous prétexte de sa maladie, le cardinal dictoit un manifeste dont les cahiers ont été brûlés. Il parloit de se retirer en Provence, à cause du comte d'Alais. Il espéroit que ses amis l'y viendroient joindre. Il partit effectivement, après s'être fait dire par les médecins que l'air de la mer lui étoit si contraire qu'il ne guériroit point, s'il ne s'en éloignoit pas davantage. Et au lieu d'aller par terre, pour plus grande sûreté, il se mit sur le lac pour aller à Tarascon, disant que le branle de la litière lui faisoit mal. Comme il étoit près de passer le Rhône, on dit qu'un courrier, qui ne l'avoit point trouvé à Narbonne, arriva avec un paquet du maréchal de Brezé, vice-roi de Catalogne, qui, en quatre lignes, lui mandoit qu'une barque ayant échoué â la côte, on y avoit trouvé le traité de M. le Grand ou plutôt le traité de M. d'Orléans avec l'Espagne, et qu'il le lui envoyoit.

    Voilà le bruit qu'on fit courir, mais ce n'est pas la vérité. Le cardinal (à ce qu'a dit Charpentier, son premier secrétaire, qui peut avoir été trompé comme un autre, et qui a conté l'aventure de la barque), fort surpris, commanda que tout le monde se retirât, excepté Charpentier. « Faites-moi apporter un bouillon, je suis tout troublé. » Charpentier le va prendre à la porte de la chambre, qu'on ferme après au verrou. Alors le cardinal, levant les mains au ciel dit: « O Dieu! il faut que tu aies bien du soin de ce royaume et de ma personne! Lisez cela, dit-il à Charpentier, et faites-en des copies. » Aussitôt il envoie un exprès à M. de Chavigny, avec ordre de le venir trouver quelque part qu'il fût. Chavigny le vint trouver à Tarascon, car il jugea à propos de passer le Rhône. Chavigny, chargé d'une copie du traité, va trouver le Roi. Le cardinal l'avoit bien instruit. « Le Roi vous dira que c'est une fausseté, mais proposez-lui d'arrêter M. le Grand, et qu'après il sera bien aisé de le délivrer si la chose est fausse; mais que si une fois l'ennemi entré en Champagne, il ne sera pas si aisé d'y remédier. » Le Roi n'y manqua pas; il se mit en une colère horrible contre M. de Noyers et M. de Chavigny, et dit que c'étoit une méchanceté du cardinal, qui vouloit perdre M. Le Grand. Ils eurent bien de la peine à le ramener; enfin pourtant il fit arrêter M. le Grand et puis alla à Tarascon s'éclaircir de tout avec le cardinal.

    A Lyon, M. Le chancelier dit tant à M. le Grand que le Roi l'aimoit trop pour le perdre, que cela n'iroit qu'à quelque temps de prison, que Sa Majesté auroit égard à sa jeunesse, que le pauvre M. Le Grand en crut quelque chose et confessa tout. Après, de peur de la question qu'on lui présenta, et qu'on lui eût donnée jusqu'à la mort, il persista. Il crut toujours que le Roi ne souffriroit jamais qu'on le fît mourir, mais que seulement on l'éloigneroit, et qu'étant si jeune il auroit le loisir de laisser mourir le cardinal, et qu'après il reviendroit à la cour. D'abord il confessa tout en secret à M. Le chancelier seul. Quand le Roi passa, il dit cent puérilités au chancelier, entre autres qu'il n'avoit pu jamais accoutumer ce méchant garçon à dire son Pater tous les jours (1). M. Le chancelier dit au cardinal: « Pour M. le Grand, cela va assez bien, mais pour l'autre je ne sais comment nous ferons. »

    [(1) Une autre fois, en faisant des confitures, le Roi dit: « L'âme de Cinq-Mars étoit aussi noire que le cul de ce poêlon.» ( T.)]

    M. le Grand, après divers interrogatoires, fut conduit au palais de Lyon. On le fit venir devant les commissaires; car pas un, non pas même M. de Thou, qui devoit savoir cela, ne déclina, et cela dans l'opinion qu'il avoit, que le Roi ne demandoit d'autre satisfaction, sinon qu'il avouât publiquement son crime. Il fit d'une manière tout-à-fait débarrassée, et en termes dignes d'un cavalier, toute l'histoire de sa faveur. Ce fut là qu'il avoua que M. de Thou savoit le traité, mais qu'il l'en avoit toujours détourné. On le confronta après à M. de Thou, qui ne fit que lever les épaules comme en le plaignant, mais ne lui reprocha point de l'avoir trahi. M. de Thou allégua la loi Conscii , sur laquelle a été faite l'ordonnance de Louis XI, qui n'a jamais eu lieu, mais il expliqua mal cette loi, prenant toujours conscii pour complices: il y a bien de la différence. M. de Miroménil eut le courage d'ouvrir l'avis de l'absolution pour lui. Le cardinal, s il eût vécu plus longtemps, ne lui en eût pas voulu de bien. Un exemple qu'on allégua d'un homme de qualité, nommé...., que le premier président de Thou fit mourir pour la même chose, nuisit fort à son petit-fils.

    M. le Grand croyoit si peu mourir que, comme on le voulut faire manger pour lui prononcer après sa sentence, il dit: « Je ne veux point manger; on m'a ordonné des pilules, j'ai besoin de me purger, il faut que je les aille prendre. » Il mangea peu. Après on leur prononça leur sentence. Une chose si dure et aussi peu attendue ne fit cependant témoigner aucune surprise à M. le Grand. Il fut ferme, et le combat qu'il souffroit en lui- même ne parut point au dehors. Quoiqu'on eût résolu de ne lui point donner la question, comme portoit la sentence, on ne laissa pas de la lui présenter; cela le toucha, mais ne lui fit rien faire qui le démentît, et il défaisoit déjà son pourpoint, quand on lui fit lever la main pour dire la vérité. Il persévéra, et dit qu'il n'avoit plus rien à dire. Il mourut avec une grandeur de courage étonnante, ne s'amusa point à haranguer, salua seulement ceux qu'il reconnut aux fenêtres, se dépêcha, et quand le bourreau lui voulut couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux, et les donna au frère du Jésuite. Il vouloit qu'on ne lui en coupât qu'un peu par derrière; il retira le reste en devant. Il ne voulut point qu'on le bandât. Il avoit les yeux ouverts quand on le frappa, et tenoit le billot si ferme qu'on eut de la peine à en retirer ses bras. On lui coupa la tête du premier coup.

    Le cardinal, qui avait traîné M. de Thou après lui sur le Rhône, eut bien de la peine à gagner la Loire. On le portoit dans une machine, et pour ne le pas incommoder, on rompoit les murailles des maisons où il logeoit, et si c'étoit par haut, on faisoit une rampe dès la cour, où il entroit par une fenêtre dont on avoit ôté la croisée. Vingt-quatre hommes le portoient en se relayant. Une fois qu'il eut attrapé la Loire, on n'avoit que la peine de le porter du bateau à son logis Madame d'Aiguillon le suivoit dans un bateau à part; bien d'autres gens en firent de même. C'étoit comme une petite flotte. Deux compagnies de cavalerie, l'une deçà, l'autre delà la rivière l'escortoient. On eut soin de faire des routes pour réunir les eaux qui étoient basses; et pour le canal de Briare, qui étoit presque tari, on y lâchat les écluses. M. d'Enghien eut ce bel emploi. Il passa aux bains de Bourbon-Lancy; mais ce remède ne lui servit guère. On trouva dans Pline que deux consuls romains étoient morts de fièvres qu'ils prirent, comme lui, dans la Gaule narbonnaise. Le cardinal étoit sujet aux hémorroïdes, et Juif l'avoit une fois charcuté à bon escient.

    Le Roi ne fut voir le cardinal qu'un peu avant qu'il mourût, et, l'ayant trouvé fort mal, en sortit fort gai. Le curé de Saint-Eustache vint pour l'assister. On assure qu'il lui dit qu'il n'avoit d'ennemis que ceux de l'Etat, et que madame d'Aiguillon étant entrée tout échauffée, et lui ayant dit: « Monsieur, vous ne mourrez point, une sainte fille, une brave carmélite, en a eu une révélation. -- Allez, allez, lui dit-il, ma nièce, il faut se moquer de tout cela, il ne faut croire qu'à l'Évangile. »

    On a dit qu'il étoit mort fort constant. Mais Bois-Robert dit que les deux dernières années de sa vie, le cardinal étoit devenu tout scrupuleux, et ne vouloit pas souffrir le moindre mot à double entente. Il ajoute que le curé de Saint- Eustache, à qui il en avoit parlé, ne lui avoit point dit que le cardinal fût mort si constamment qu'on l'avoit chanté. M. de Chartres (Lescot) a dit plusieurs fois qu'il ne connaissoit pas le moindre péché à M. le cardinal. Par ma foi ! qui croira cela pourra bien croire autre chose.

    *********

    <IDENT historiettes>
    <IDENT_AUTEURS tallemantg>
    <IDENT_COPISTES swaelensg>
    <ARCHIVE http://www.abu.org/>
    <VERSION 2>
    <DROITS 0>
    <TITRE Historiettes>
    <GENRE prose>
    <AUTEUR Tallemant des Réaux, G. (1619-1692)>
    <COPISTE G. J. Swaelens (100112.3376@compuserve.com)>
    <NOTESPROD>

    Quatrième édition
    Collection des plus belles pages
    Soc. du Mercure de France, Paris
    1906

    Le mémorialiste Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) écrivit ses _Historiettes_ entre 1657 et 1659. Elles restèrent inédites jusqu'en 1834. L'Encyclopédie Universalis écrit à leur sujet: « (Tallemant des Réaux) démasque les visages -- et finalement la face méconnue de toute une époque -- avec une clairvoyance où l'on s'est obstiné à voir de la malveillance, une crudité qui a longtemps scandalisé, une exactitude que confirment toutes les recherches, apportant ainsi sur la vie française au temps de Henri IV, de Louis XIII et de la régence d'Anne d'Autriche un témoignage d'une précision et d'une vérité inestimables, celui d'un observateur qui a su ne pas être dupe et ne rien perdre de sa liberté. »


    French memorialist, Gédéon Tallemant des Réaux (1619-1692) wrote his _Historiettes_ between 1657 and 1659. They remained unpublished until 1834. The Encyclopédie Universalis, the French-language equivalent of the Encyclopedia Britannica, has the following to say on the _Historiettes_:"(Tallemant des Réaux) brings people into the light - and ultimately reveals the unrecognized face of an entire era - with a learsightedness long and obstinately taken for spite, a crudity in the wording which has long been an object of scandal, an accuracy which all research has confirmed, thus providing an invaluably precise and truthful testimony on life in France at the time of Henri IV, Louis XIII and Anne d'Autriche, from an observer who has managed neither to let himself be deceived nor to lose his freedom."

    </NOTESPROD>

    ------------------------------


    License ABU
    -=-=-=-=-=-
    Version 1.1, Aout 1999

    Copyright (C) 1999 Association de Bibliophiles Universels
    http://abu.cnam.fr/
    abu@cnam.fr

    La base de textes de l'Association des Bibliophiles Universels (ABU) est une oeuvre de compilation, elle peut être copiée, diffusée et modifiée dans les conditions suivantes:

    1. Toute copie à des fins privées, à des fins d'illustration de l'enseignement ou de recherche scientifique est autorisée.

    2. Toute diffusion ou inclusion dans une autre oeuvre doit

    a) soit inclure la presente licence s'appliquant a l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvre dérivee.

    b) soit permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement une version numérisée de chaque texte inclu, muni de la présente licence. Cette possibilité doit être mentionnée explicitement et de façon claire, ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux documents extraits.

    c) permettre aux bénéficiaires de cette diffusion ou de cette oeuvre dérivée d'en extraire facilement et gratuitement la version numérisée originale, munie le cas échéant des améliorations visées au paragraphe 6, si elles sont présentent dans la diffusion ou la nouvelle oeuvre. Cette possibilité doit être mentionnée explicitement et de façon claire, ainsi que le fait que la présente notice s'applique aux documents extraits.

    Dans tous les autres cas, la présente licence sera réputée s'appliquer à l'ensemble de la diffusion ou de l'oeuvre dérivée.


    3. L'en-tête qui accompagne chaque fichier doit être intégralement conservée au sein de la copie.

    4. La mention du producteur original doit être conservée, ainsi que celle des contributeurs ultérieurs.

    5. Toute modification ultérieure, par correction d'erreurs, additions de variantes, mise en forme dans un autre format, ou autre, doit être indiquée. L'indication des diverses contributions devra être aussi précise que possible, et datée.

    6. Ce copyright s'applique obligatoirement à toute amélioration par simple correction d'erreurs ou d'oublis mineurs (orthographe, phrase manquante, ...), c'est-à-dire ne correspondant pas à l'adjonction d'une autre variante connue du texte, qui devra donc comporter la présente notice.

    ------- FIN DE LA LICENCE ABU-------------

    Source

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
    Informations
    L'auteur

    Gédéon Tallemant des Réaux
    Documents associés
    Jacques Dufresne
    Jacques Dufresne
    Franck Michel
    Méditation, Marche, Sens en alerte
    Louis Painchaud, Paul-Hubert Poirier
    Intellect,désir,Eros, Hésiode, Théogonie, Apion
    Jacques Dufresne
    Le génie
    Bernard Saulnier, Réal Reid
    Énergie éolienne, Énergie nucléaire, Hydroélectricité, Québec - État, Développement durable
    Félix Portello
    Louis Painchaud, Paul-Hubert Poirier
    Manichéisme, Dualisme, Mani
    Daniel Cérézuelle
    Liberté, personne, dépersonnalisation, vie
    Émile Nelligan
    Nostalgie, affection

    10%
    Dons reçus (2017-2018): 2 396$
    Objectif (2017-2018): 25 000$


    Nous avons reçu près de 22 000$ lors de la campagne 2016-2017. Nous vous remercions de votre générosité. Pour la campagne 2017-2018, notre objectif s'élève à 25 000$.

    Contribuez au rayonnement des oeuvres de l'Agora/Homo vivens en devenant membre ou en faisant un don.