Dons d'articles

Charles Durand

Quand un Français ou un Québécois envoient un article en anglais à une revue américaine, à coup sûr il offre les résultats de ses recherches à des collègues américains qui pourront en tirer profit, que l'article soit publié ou non. 2% seulement des articles sont publiés.

Un professeur travaillant pour l'une des universités américaines les plus réputées et qui est très souvent sollicité par ces éditeurs pour donner son opinion sur de tels articles, me confia " Au moins 90 % des articles que nous recevons ne valent rien. 2 % sont originaux et méritent d'être publiés. 5 % de ces articles sont des développements de travaux antérieurs que nous devons publier également. Enfin, moins de 1 % de ces articles donnent des idées sur des nouvelles directions de recherche pouvant quelquefois conduire à des applications commerciales. Nous recevons ces articles en première exclusivité, antérieurement à toute publication. Ils nous arrivent sur un plateau d'argent, écrits dans notre langue, sans que nous demandions quoi que ce soit à quiconque. Comment voulez-vous que nous nous empêchions d'en exploiter les meilleures idées ? Même avec les meilleures intentions du monde, nous ne pouvons nous empêcher d'être influencés, de changer nos objectifs de recherche, et d'utiliser les idées les plus prometteuses à notre profit. N'oubliez pas qu'une forte proportion de ces articles nous vient de l'étranger et que ce qu'ils décrivent n'a souvent jamais fait l'objet de publication antérieure, en anglais ou d'autres langues. D'autre part, nous passons facilement un tiers de notre temps, voire la moitié, à chercher de l'argent pour fi­nancer notre travail. Beaucoup d'entre nous n'ont aucune sécurité d'emploi. La concurrence pour les octrois de recherche, qui ont fondu comme neige au soleil ces dernières années, est féroce. Tout le monde essaye de briller, même si ce n'est que dans les apparences. Nos collègues européens ou asiatiques n'ont pas cette obligation et peuvent vraiment se consacrer à leur recherche scientifique et produire quelque chose. Dans ce contexte, vous pensez bien que nous allons automatiquement capturer dans notre orbite une idée intéressante pour laquelle on sollicite notre avis. Il est arrivé à certains de mes collègues de refuser la publication d'un article lorsqu'ils voulaient «pirater» le contenu.

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Jean-Marc Lévy-Leblond, professeur à l'université de Nice, écrivit dans Libération :
« Au demeurant, les intellectuels français les plus réputés outre Atlantique ne sont pas nos physiciens ou biologistes qui publient en anglais, mais nos philosophes et nos sociologues qui écrivent en français ! L'histoire, la philosophie et la sociologie des sciences, de même que l'édition de culture scientifique, qui connaissent en France des développements de tout premier ordre, sont d'ailleurs fort appréciés à l'étranger. Et ce, alors même que l'essentiel s'en exprime en français. En témoigne, par exemple, le récent colloque international de Montréal, sur le thème : "Quand la science se fait culture", avec une forte participation française et une expression majoritairement francophone. »

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Au Japon, on peut constater que les chercheurs japonais, qui reçoivent des deniers publics, sont souvent dans l'obligation contractuelle, lorsqu'ils veulent et qu'ils peuvent légalement pu­blier leurs travaux, de les communiquer en priorité à des journaux et revues scientifiques publiés au Japon, en japonais.

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