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Mot

Le nom propre est censé être un modèle de mot. Son sens implique un renvoi au référent que ce nom désigne, c'est-à-dire des connaissances partagées entre locuteurs et allocutaires. Mais une telle connaissance partagée n'est possible qu'avec un environnement restreint. C'est pourquoi les noms ne sont finalement, comme dit Saul Kripke, que des désignateurs rigides (un désignateur rigide désigne le même objet dans tous les mondes possibles), qui n'ont pas le sens qu'ils ont l'air d'avoir: Dartmouth désigne son référent d'une manière toute rigide, sans aucun effet descriptif concernant l'embouchure d'une rivière. John Stuart Mill soutenait déjà que les noms ont une dénotation, mais pas de connotation: Dartmouth se référerait à la ville, même si la rivière s'asséchait complètement.

Essentiel

«Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;
La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,
Frémit sur le papier quand sort cette figure,
Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu,
Face de l'invisible, aspect de l'inconnu;
Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre;
Montant et descendant dans notre tête sombre,
Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;
Formule des lueurs flottantes du cerveau.

[...]

Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
De quelque mot profond tout homme est le disciple;

[...]

Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;
Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.

[...]

Et, de même que l'homme est l'animal où vit
L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée,
C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée.

[...]

Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue!
Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue.
Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr.
Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur,
Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule.
Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule.
Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;
Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.

Jersey, juin 1855.»

Victor Hugo, Les contemplations



***


«C'est effrayant de penser qu'il y ait tant de choses qui se font et se défont avec des mots; ils sont tellement éloignés de nous, enfermés dans l'éternel à-peu-près de leur existence secondaire, indifférents à nos extrêmes besoins; ils reculent au moment où nous les saisissons, ils ont leur vie à eux et nous la nôtre.»

Rainer Maria Rilke, lettre du 7 décembre 1907, in Lettres à une amie vénitienne, Paris, Gallimard, «Arcades», 1985, p. 15.

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