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Aristophane

Vers 445 av. J.-.C.-Vers 386 av. J.- C.

Aristophane, le pourfendeur des démagogues

«Quand la situation achève de se dégrader dans un pays et que le mal semble irrémédiable, on entend souvent des questions comme celle-ci: Où étaient les intellectuels, les artistes, à quel lâche et honteux silence ont-ils accepté de se laisser réduire?

Les intellectuels et les artistes athéniens ne méritent nullement ce reproche. Leur courage et leur lucidité nous amènent plutôt à poser la question suivante: comment se fait-il qu'en dépit de leurs vigoureuses mises en garde, les citoyens athéniens aient continué de se laisser glisser sur la pente de la démagogie?

L'oeuvre théâtrale d'Aristophane, le Molière des Athéniens, a par exemple consisté pour l'essentiel à défendre la petite paysannerie et les moeurs démocratiques des origines contre le raffinement trompeur des démagogues et de leurs acolytes dans la classe intellectuelle, les sophistes — ceux auprès de qui on apprend à faire triompher les mauvaises causes à l'aide d'un raisonnement fallacieux.

Aristophane a une dent contre Cléon, le démagogue qui a succédé à Périclès dans le coeur des Athéniens. Une dent! C'est un euphémisme! Il faudrait dire qu'Aristophane a une mâchoire contre Cléon pour être à la fois dans le ton de son théâtre et au diapason de son indignation devant les moeurs politiques de son temps.

Dans cette veine, le chef-d'oeuvre d'Aristophane a pour titre Les Guêpes. Nous avons déjà parlé de ces délateurs qui, en vertu de la loi sur l'ostracisme, pouvaient conserver pour eux-mêmes le cinquième de l'amende à laquelle était condamné le riche, en outre contraint à l'exil. On imagine facilement la manie des procès qui s'est emparée d'Athènes et l'empressement des délateurs auprès des juges dont dépendait le sort de leurs combines. Quand on sait que les juges étaient choisis au hasard et rémunérés, on imagine aussi qu'il y ait eu force candidats chaque matin au moment du tirage au sort. Les comparaisons que l'on peut faire avec les moeurs juridiques et politiques actuelles sont si manifestes qu'il n'est pas nécessaire de les expliciter.

Les guêpes, ce sont les juges et leurs alliés les délateurs. On pouvait d'ailleurs être tour à tour l'un et l'autre. Aristophane ne se limite pas à dénoncer un travers, la «judicardite», et à ridiculiser ceux qui le portent à son comble: les paysans devenus juges. Il diagnostique un mal plus profond, la dégradation de la démocratie en démagogie, et il prend tout un peuple à témoin de sa propre inconscience.
Les manchettes qui servent de prétexte à Aristophane sont les suivantes: Cléon vient de tripler, en la portant à trois oboles, l'indemnité des juges. L'argent de ces largesses, il le prend bien sûr — aujourd'hui il l'emprunterait aux Japonais — dans le trésor de la Confédération en attendant de pouvoir tirer profit de nouvelles conquêtes. Pauvres Athéniens! Vous devrez subir la guerre et la perte de liberté qu'entraînent ces folles dépenses et vous vous réjouissez d'en ramasser les miettes qu'on veut bien vous laisser. Et en vous penchant pour ramasser ces miettes, vous vous abaissez, vous encouragez délateurs, sophistes et tutti quanti, tous les fossoyeurs de la vertu qui a fait votre force: cette modération dont Solon se montrait fier devant Crésus.»

JACQUES DUFRESNE, La démocratie athénienne, miroir de la nôtre, La Bibliothèque de L'Agora, 1994




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La satire de Socrate dans les Nuées (Paul Janet)
«Si Socrate a été tel que nous venons de le peindre, c'est-à-dire que le représentent tous les écrivains de son temps: un modèle de patience, de tempérance, de douceur; s'il joignait à ces vertus toutes les qualités de l'homme aimable; s'il fut lié d'amitié avec tout ce qu'il y eut à Athènes de plus distingué, comment expliquer la satire injuste dont les Nuées d'Aristophane nous ont conservé le souvenir? Comment Aristophane, qui connaissait Socrate, qui s'asseyait à côté de lui, à la même table, chez des amis, comment put-il travestir sciemment un homme aussi respecté? Comment lui a-t-il prêté les subtilités les plus puériles et les maximes les plus décriées de ces mêmes sophistes que Socrate passait sa vie à combattre? C'est qu'Aristophane, nous l'avons vu, est le partisan des vieilles mœurs, de la vieille Athènes , chaque jour transformée par la démocratie et la philosophie. Il avait accablé de ses traits mordants le représentant de la démocratie athénienne, Cléon; il crut devoir frapper en même temps le représentant de la philosophie. En politique, Socrate et Aristophane étaient du même parti, l'un et l'autre partisans du gouvernement aristocratique, ou plutôt de l'ancienne démocratie athénienne constituée par Solon; mais en philosophie ils se séparaient. Aristophane se rattachait à cette chaîne de poètes qui avaient fondé et consacré la religion mythologique de la Grèce: il célébrait Eschyle et critiquait Euripide, complice de l'affaiblissement des croyances et des mœurs. La philosophie qui, depuis deux siècles, minait la religion populaire, dut paraître à Aristophane la cause première de la décadence. Sans distinguer entre les différents philosophes, il les considérait tous comme sophistes et leur prêtait à tous, en général, l'incrédulité de quelques-uns. En outre, le doute socratique, si excellent pour former l'esprit, était évidemment dangereux pour la fidélité aux vieilles mœurs, aux vieilles traditions: Aristophane pouvait le confondre facilement avec le doute sophistique. Enfin, les singularités de la personne de Socrate, sa défiance contre les poètes, dont hérita son élève Platon, les fautes de quelques-uns de ses plus illustres disciples, purent se réunir à tout le reste pour attirer sur lui les traits perçants de l'auteur des Nuées. Sans doute il n'est pas juste de compter Aristophane parmi les accusateurs de Socrate et les auteurs de sa mort, mais il faut lui laisser la responsabilité qui lui appartient. L'idée qu'il donna de Socrate ne fit que grandir avec le temps. Anytus et Mélitus n'eurent plus tard qu'à traduire dans un acte d'accusation les attaques d'Aristophane 6; ils trouvèrent la passion du peuple toute prête à les écouter.»

PAUL JANET, «Morale et politique de Socrate», in Histoire de la science politique dans ses rapports avec la science morale, Paris, Félix Alcan, 1887

Articles


Les guêpes (extraits)

Aristophane
Dans les Guêpes, c'est un fils, Vomicléon, qui s'en prend à son père, paysan-juge à plein temps, et fou de l'être devenu. Le père répond au nom de Chéricléon. Comment pourrait-il s'appeler autrement puisque la valeur de son jeton vient d'ê