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    Dossier: René Dubos

    La restauration des écosystèmes

    René Dubos
    Une vue écologique sur la restauration de l'environnement. Conférence donnée à l'Université du Colorado, Boulder en 1978.
    Les activités humaines et la qualité de l'environnement

    Si les humains se sont répandus sur toute la surface de la terre, paradoxalement ils ne se sentent pas biologiquement à leur place, dans la plupart des lieux où ils se sont installés. Ce paradoxe s'explique par le fait que la constitution génétique de l'espèce humaine ne s'est pas profondément modifiée depuis le lointain Age de Pierre, alors que l'immense majorité des humains vit désormais dans des régions très différentes de celles où notre espèce a acquis ses caractéristiques biologiques fondamentales. Puisque désormais les humains occupent des environnements naturels auxquels ils ne sont pas biologiquement adaptés, ils doivent les transformer, pour qu'ils s'adaptent à leurs besoins biologiques. Ils ne pourraient pas survivre longtemps, même dans les zones tempérées, si n’existaient les habitats humanisés que les hommes ont créés par l'usage du feu, par le développement de l'agriculture et par la fabrication d'une grande diversité d'outils. La vie humaine impose, exige l'humanisation de la Terre.

    Je suis partagé lorsque je prends en compte les conséquences que les activités humaines ont apportées aux transformations de la Terre. D'une part, je suis effrayé par la propension qu'a notre espèce à désacraliser la Terre, à polluer son environnement et à dilapider ses ressources. Je reviendrai, par la suite, sur les questions de dégradation de l'environnement dans notre monde moderne. D'autre part, je crois que de nombreuses interventions humaines au sein de la Nature ont été bénéfiques non seulement pour l'humanité mais aussi pour la Nature elle-même.

    Pendant plusieurs décennies, les discussions concernant l'environnement ont mis l'accent pratiquement et exclusivement sur les dégâts causés aux écosystèmes, du fait de la présence humaine; ces discussions ont eu tendance, en outre, à montrer que ces dégâts sont pour la plupart irréversibles. Ainsi, lorsque la Conférence des Nations Unies sur l'Environnement Humain se tint à Stockhom, en 1972, quelques uns de ses thèmes principaux furent les suivants, résumés de façon concise: la mort des rivières et des lacs, les déserts gagnent la partie, les ressources naturelles disparaissent, la pollution rend la Terre impropre à la Vie, etc. De la sorte, nombreux sont ceux qui en sont arrivés à croire que les humains détruisent la Terre, lorsqu'ils perturbent l'ordre naturel des choses.

    Dans son essai célèbre «A Sand County Almanac» Aldo Leopold affirmait que «Une action est justifiée lorsqu’elle tend à préserver l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique. Elle est néfaste lorsqu’elle tend à son contraire.» Cette vision conservatrice de la relation entre les humains et leur environnement est désormais considérée comme le premier commandement de la philosophie de la protection de l'environnement: Léopold la considérait comme une «éthique de la terre». En ce qui me concerne, cependant, elle présente une illustration incomplète de l'interrelation entre le genre humain et la Terre.

    L'affirmation que nous devrions préserver «l'intégrité, la stabilité et la beauté de la communauté biotique» est naturellement irréfutable, mais elle sous-entend que les processus naturels ont créé la meilleure communauté biotique possible et dans la réalité le seul écosystème viable. Cette affirmation ne renferme aucune évidence. Par la suite, je présenterai des exemples démontrant que, dans le monde, quelques uns des écosystèmes les plus diversifiés, les plus beaux et les plus féconds sont le résultat de l'activité humaine, qui a profondément transformé l'environnement naturel. De multiples potentialités de la Terre demeurent en sommeil, au stade de la nature à l'état sauvage; l'imagination, le savoir-faire et le labeur humains les feront émerger. Alors qu'indiscutablement la Nature constitue l'origine de toutes les matières premières et de toutes les formes d'énergie, elle ne les utilise pas toujours au mieux de leurs avantages. En tant qu'humains, nous savons utiliser les ressources naturelles pour créer de nouveaux écosystèmes qui, d'un strict point de vue écologique, sont valables d'un point de vue économique, sont productifs et qui esthétiquement nous sont agréables.

    Cependant les activités humaines ont, d’une façon croissante, provoqué, sur toute la surface de la terre, des dégâts sur l'environnement. Déforestation, érosion et salage ont fait décroître la productivité agricole en de nombreux endroits. Les polluants chimiques dégradent la qualité de l'air, de l'eau et des autres constituants des écosystèmes avec des effets désastreux sur les êtres humains et sur les autres formes de la vie. La connaissance largement répandue des dangers inhérents aux innovations sociales et technologiques génère un intérêt intense sur les effets à long terme, humains comme environnementaux, de ces innovations, comme mentionné par la nécessité légale de calculer les implications de l'impact environnemental en ce qui concerne toute nouvelle action; mais nombreux sont ceux qui redoutent que cette connaissance de la dégradation de l'environnement soit survenue trop tard, car de nombreux dommages, déjà causés aux écosystèmes, sont irréversibles. Selon moi, ce pessimisme n'est pas justifié; les écosystèmes possédant d'énormes pouvoirs de reconstitution, même suite à des actions traumatisantes.

    Les écosystèmes ont en leur possession plusieurs mécanismes d'auto-guérison. Quelques uns sont analogues aux mécanismes homéostatiques rencontrés dans le monde animal; ils permettent aux écosystèmes de surpasser les effets des désordres en rétablissant tout simplement et de façon progressive le stade initial de l'équilibre écologique. Il est plus fréquent, cependant, que les écosystèmes subissent des changements adaptatifs de nature créative qui transcendent les simples corrections apportés aux dommages subis; il en résulte alors, en définitive, une activation de certaines potentialités des écosystèmes, qui ne s'étaient pas révélées, préalablement aux désordres subis.

    Existent ainsi de multiples exemples de telles restaurations de l'environnement qui se produisent soit au travers d'une simple réaction homéostatique ou au travers de changements adaptatifs d'une nature créative. Je vais parler de certains d'entre eux, choisis pour illustrer les problèmes environnementaux sous différentes zones climatiques et pour représenter diverses approches technologiques en vue d'une amélioration de l'environnement.

    La récupération homéostatique des écosystèmes naturels

    Tout individu qui s'est installé sur les terres abandonnées d'une ferme, en zone tempérée, se trouve douloureusement conscient des possibilités de la Nature à reconstituer la végétation forestière d'origine, qui avait jadis recouvert la surface de la Terre. J'en ai fait la propre expérience dans les Hudson Highlands, à 40 miles au nord de la ville de New York, où je dois sans cesse lutter contre le processus naturel de réapparition des végétaux qui avaient constitué la forêt primitive dans cette partie du monde. Sur l'ensemble de la zone tempérée, la forêt regagne rapidement sa prédominance d'origine, à moins que des efforts humains perpétuels arrivent à la maîtriser.

    Un récent article de la station expérimentale de l'Université de Rhode Island fournit un exemple typique de la capacité de la Nature à se restaurer, dans les zones tempérées. Remontant deux siècles en arrière, 70 % des terres dans l'état de Rhode Island avaient été dégagés des arbres à feuilles caduques qui les recouvraient pratiquement totalement. La forêt primitive avait été transformée en terres arables par les colons blancs qui s'y étaient installés. Au cours du 19ième siècle, les fermes les moins productives furent laissées à l'abandon et les arbres revinrent si rapidement que moins de 30% de l'ensemble de l'état reste dégagé, à ce jour. La Nature concourt aux mécanismes qui permettent une restauration spontanée, étape par étape, des écosystèmes d'origine. D'une façon tout à fait identique, la forêt réapparaît sur les fermes abandonnées, dans maints autres endroits dans l'Est des États-Unis.

    En Europe de l'Ouest, le processus de déforestation a commencé au cours de l'ère néolithique pour atteindre, vraisemblablement, son apogée, il y a un siècle. Les terres arables, à faible rendement, ont été désormais abandonnées, pour raisons économiques. Chaque fois que c'est le cas, broussailles et arbres reprennent le dessus. Le type de forêt existent à l'origine se rétablit progressivement, même sur des terres qui avaient été dégagées et qui avaient été cultivées, pendant des milliers d'années.

    Si les arbres constituent la manifestation la plus évidente de la restauration écologique dans les zones tempérées, ils ne sont pas les seuls. Les animaux eux-mêmes reviennent, dès qu'ils en ont l'opportunité. Les daims se reproduisent à un niveau inacceptable de nuisance, dans toutes les zones où la gestion des terres leur fournit la quantité adéquate de nourriture; des dindes sauvages ont de nouveau fait leur apparition dans l'ensemble des contés de l'état de New York; les coyotes et même les loups sont en recrudescence dans les zones des états situés au nord-est (des États-Unis) qui commencent à retrouver les caractéristiques de la nature sauvage primitive.

    La réintroduction des castors en Suède fournit un exemple imagé de la capacité de la Nature à rétablir l'ordre naturel des choses - une fois celui-ci détruit du fait de l'intervention humaine. En 1871, le dernier castor, représentant la population d'origine, a été tué en Suède. A cette époque, cette espèce avait disparu de la plupart de ses habitats européens primitifs. Cependant, lorsque quelques castors provenant de la population norvégienne survivante furent réintroduits en Suède entre 1922 et 1939, ils se reproduisirent rapidement, à un tel point, qu'ils causèrent des dommages invraisemblables à la forêt et aux terres agricoles. Il y a désormais, en Suède, plus que des demandes impératives pour l'ouverture d'une saison de chasse aux castors - et - même pour leur complète éradication.

    Il faut bien l'admettre, les processus de restauration de la Nature sont beaucoup moins convaincants dans les autres parties du monde, qu'ils ne le sont dans les zones tempérées. En dépit de leur grandeur impressionnante et, de leur apparente et absolue immutabilité, l'Himalaya, les Andes et les montagnes de l'Est africain font partie des plus fragiles écosystèmes de la terre. Leurs pentes abruptes se détériorent rapidement, et ce, de façon peut être irréversible, en raison d'une érosion due à une exploitation excessive des forêts, à des mises en pâturage et à des cultures trop importantes. A l'identique, les zones semi-désertiques et les forêts tropicales humides sont susceptibles de subir des dégradations de leur environnement. En tous lieux sur Terre, les déserts progressent.

    Cependant, même les écosystèmes les plus fragiles, si les circonstances le permettent, peuvent se régénérer. La restauration peut intervenir, par exemple, au travers de l'introduction d'une espèce qui parvient à l'écosystème endommagé soit de façon fortuite, soit par transplantation volontaire. En 1883, l'île de Krakatoa, dans la péninsule malaise, se trouva partiellement détruite en raison d'une épouvantable éruption volcanique qui élimina toutes formes de vie. Les experts estimèrent que l'explosion avait eu la violence de millions de bombes à hydrogène. La vague sismique engendrée par l'explosion atteignit 45 mètres au-dessus du niveau de la mer, détruisant les villages côtiers de Java, Sumatra et des îles voisines. Cendres et émanations gazeuses s'élevèrent à 85 kilomètres dans le ciel, empêchant le rayonnement du soleil dans un rayon au-delà de 250 kilomètres. Des quantités ahurissantes de pierre ponce furent précipitées dans l'atmosphère, arrachant les feuilles des arbres et obstruant les ports. Une fois l'éruption terminée, ce qui demeurait de I île était recouvert d'une épaisse couche de lave et dénué de toute vie.

    Bientôt cependant, vents et courants marins amenèrent quelques animaux et végétaux, et la vie, une fois de plus, reprit possession de la lave. Déjà en 1886, 30 espèces de plantes avaient été inventoriées. En 1920, il y avait quelque 300 espèces de plantes et 600 espèces d'animaux parmi lesquels des oiseaux, des chauve-souris, des lézards, des crocodiles, des pythons et naturellement des rats. Aujourd'hui, moins d'un siècle après l'énorme éruption, l'ensemble des végétaux sur Krakatoa approche la structure de la forêt à son apogée, dans le reste de l'archipel malais. De nombreux exemples d'une telle résurrection de la vie ont été observés dans des conditions différentes. Même Bikini et Eniwetok, désintégrées et irradiées par 59 explosions nucléaires entre 1946 et 1958, sont réputées pour réacquérir un biotope semi-normal, en dépit de la destruction de la couche supérieure du sol.

    L'illustration la plus récente de la puissance biologique de la Nature est l'implantation rapide de formes de la vie sur Surtsey, une île nouvelle créée par l'éruption volcanique souterraine du 14 novembre 1963, au large des côtes de l'Islande. Moins de 10 ans après son apparition, Surtsey a acquis, des îles voisines et de l'Islande elle-même, un biotope complexe qui la rend pratiquement semblable aux différents éléments de l'écosphère islandaise.

    Une introduction de biotopes en provenance d'une source extérieure n'est pas toujours indispensable pour que les écosystèmes puissent assurer leur reconstitution. Les végétaux ou leurs graines peuvent subsister à l'état latent, pendant de longues périodes, et éclore de nouveau, dès que les conditions deviennent favorables à leur développement.

    La région de Wadi Rishrash, dans le désert oriental égyptien, fut interdite de pâturage au cours des années 1920. En quelques années, la végétation devint si dense que ces territoires ressemblaient à ceux d'une oasis irriguée; les animaux du désert y trouvèrent refuge lors des périodes de reproduction. Cette région semblait totalement déplacée au sein de ces environnements stériles.

    De façon similaire en Grèce et dans le Sahel africain, une protection contre le pâturage du bétail, contre les chèvres et les lapins s'avère suffisante pour permettre à une végétation diversifiée de se reconstituer de façon spontanée. Même les arbres réapparaissent et croissent rapidement dans des secteurs qui étaient longtemps demeurés pratiquement désertiques. Dans une ferme spécifique du Sahel, d'une surface d'environ 100 000 km2, l'emploi de fil de fer barbelé permettant d'empêcher un pâturage sauvage et, une politique n'autorisant le bétail à paître dans chaque partie de la ferme qu'une année sur cinq, a permis à la terre de passer d'une façon spontanée de l'état désertique à celui de pâturages. Si les déserts progressent sur pratiquement l'ensemble de la Terre, il n'est cependant pas impossible de les faire régresser.

    Une des plus spectaculaires restauration d'un écosystème, sévèrement dégradé, est intervenue récemment dans l'ouest du Texas, près de la ville de San Angelo, au confluent des trois rivières Concho. Le phénomène semble avoir commencé dans la vallée de la Rocky Creek, un cours d'eau qui était asséché depuis trente ans, mais qui, désormais, coule si abondamment et si régulièrement qu'il apporte une importante contribution à la distribution en eau potable à San Angelo. Au début du siècle, Rocky Creek, était un cours d'eau, ne présentant aucune irrégularité dans son débit, qui s'écoulait au sein d'une vallée constituée de hautes herbes, parsemée, çà et là, de mesquite bush et de quelques autres formes de broussailles. Poissons et animaux aquatiques étaient abondants dans la rivière; daims et autres plus petits gibiers trouvaient refuge sous les arbres de ses rives, lors des chaleurs estivales. Au cours des premières décades du vingtième siècle, cependant, les mesquite bush et autres broussailles se mirent à envahir de façon croissante le fonds et les flancs de la vallée. Progressivement, Rocky Creek commença à se rétrécir et à devenir de moins en moins profonde et en fin de compte, s'arrêta au cours de la sécheresse des années 30. Poissons, animaux aquatiques, daims et autres gibiers avaient virtuellement disparu.

    Si la sécheresse a naturellement contribué à la disparition de Rocky Creek, c'est essentiellement de modifications dans l'utilisation des sols que provient ce désastre. Avant l'installation des Blancs, des hordes de buffles et différents autres herbivores migraient périodiquement, en provenance des plateaux. Ils étaient si nombreux qu'ils laissaient, après leur passage, une terre labourée pratiquement dénuée d'herbe; mais le dommage n'était qu'apparent, car ils ne résidaient à ces endroits qu'un court laps de temps. Comme ils ne revenaient pas aux mêmes endroits pendant une année, ou peut-être même pendant plusieurs années, l'herbe avait tout le temps de repousser. La situation s'est modifiée lorsque les fermiers blancs prirent l'habitude de parquer leur bétail dans des pâturages entourés de barrières de fil de fer barbelé; les animaux demeurèrent concentrés au même endroit pendant des années. Il en résulta un sur-pâturage et les meilleures espèces de plantes d'origine disparurent peu à peu et se trouvèrent remplacées par les mesquite bush et autres broussailles. Les racines profondes de ces plantes pompèrent l'eau souterraine qui permettait la croissance de variétés d'herbes plus souhaitables; cette eau s'écoulait également dans les creeks et dans les rivières.

    Vers le milieu du vingtième siècle, quelques fermiers commencèrent à changer leurs habitudes dans la façon de faire paître le bétail, afin de le protéger contre la sécheresse et d'améliorer sa qualité à long terme. Ils réduisirent le cheptel à un nombre qui, après pacage, permettait aux hautes herbes de revenir; simultanément, ils démarrèrent un programme de destruction des broussailles, au moyen de produits chimiques et d'herbicides. Le résultat fut au-delà de toute espérance. En 1964, une source à peu près oubliée recommença à couler, pour la première fois depuis trente ans. Son débit s'accrut progressivement et bientôt Rocky Creek revint à la vie. Comme plus en plus de broussailles se trouvaient éliminées, de nouvelles infiltrations et de nouvelles sources commencèrent à s'écouler dans la vallée. Maintes d'entre elles continuèrent à fournir une eau claire, même durant les étés chauds et secs. Rocky Creek a coulé toute l'année, depuis la fin des années 60, traçant son chemin jusqu'à la rivière Middle Concho. Poissons, animaux aquatiques, daims et autres gibiers font désormais, de nouveau partie du paysage. D'autres programmes d'élimination des broussailles, désormais conduits sous l'autorité de l'Université du Texas - en collaboration avec les fermiers - montrent que, comme ce qui fut réalisé dans la région de Rocky Creek, il est également possible dans d'autres secteurs de faire
    renaître à la vie, de multiples infiltrations et sources qui s'étaient asséchées depuis de nombreuses décennies.

    La régénération des lacs et cours d'eau, pollués par des décharges industrielles et domestiques, est une autre manifestation de la Nature à montrer sa capacité à se récupérer. Dans plusieurs parties du monde, les désastres écologiques causés par la pollution de l'eau ont été, si ce n'est complètement, du moins partiellement corrigés; ceci, non pas en intervenant sur l'écosystème pollué, mais tout simplement en stoppant le processus de pollution et en laissant les forces naturelles élimer, par elles-mêmes, les polluants accumulés. Les résultats phénoménaux obtenus au niveau de la Tamise à Londres, de la Willamette à Portland dans l'Oregon, du Lac Washington à Seattle et de Jamaica Bay dans la ville de New York ne sont que quelques uns des multiples exemples de l'amélioration de la qualité de l'eau, obtenue grâce aux mesures anti-pollution, dans les dernières décennies. Il serait naturellement impossible de présenter ici, en détail, ces réalisations encourageantes; mais quelques éléments concernant Jamaica Bay illustreront la nature des résultats que l'on peut obtenir, même si les conditions apparaissaient moins qu’encourageantes.

    Jamaica Bay est une vaste baie de l'Atlantique, jouxtant l'aéroport JF Kennedy, incluse dans les limites de la ville de New York. Jusqu'à il y a quelques décennies, elle comportait une importante pêcherie de crustacés et hébergeait, au printemps et à l'automne, un nombre incalculable d'oiseaux migrateurs - de l'ordre de plusieurs centaines de milliers.

    La baie supporta un désastre écologique ahurissant, en raison de sa proximité des grands bouroughs new yorkais et de celle de l'aéroport. Le sable fut dragué de ses fonds; les marais à sa périphérie comblés avec des ordures; ses eaux polluées par les décharges provenant de plus de 1600 collecteurs d'égouts.

    Cependant, au cours des deux dernières décennies, des tentatives furent entreprises en vue de sauver la baie. Des réglementations pour la maîtrise de la pollution de l'eau ont été élaborées; la décharge des ordures a été interrompue; herbes et arbustes ont été plantés sur les îles constituées de tas d'ordures. Il en résulte que les crustacés, les finfishes, les oiseaux sont de nouveau abondants. Le centre de la baie est devenu une réserve d'oiseaux sauvages. La colonie d'oiseaux est remarquable non seulement pour son abondance, mais surtout par sa diversité et par la présence de quelques espèces particulièrement inhabituelles. On observe un grand nombre d'échassiers tels que les sand pipers, les dowitchers et les hérons verts. Au moment des migrations, vagues après vagues de scaups et de brandts, de colverts et de bécasses, d'oies du Canada et de sarcelles surgissent. Les ibis lustrés sont aussi de retour, de même que l'aigrette blanche, un oiseau qui avait pratiquement disparu dans les années 20.

    Le retour de l'ibis lustré à Jamaica Bay, de l'oie sauvage et du faucon pèlerin dans leurs anciens habitats de l'Est des États-Unis, du saumon dans la Willamette et plus récemment dans la Tamise, démontre que, dans des conditions appropriées, certains des ordres écologiques d'origine se rétablissent spontanément d'eux-mêmes - dès que les influences, causes des dégradations, ont été interrompues.

    On a constaté de semblables phénomènes de restauration écologique, dans de multiples autres parties du monde - essentiellement aux États-Unis et en Europe. Il est ainsi vraisemblable, que la dégradation de l'environnement peut être stoppée dans la plupart des cas; et la capacité à son amélioration se trouve souvent plus rapide - et peut être même moins coûteuse - que ce que l'on pense habituellement. Suite à une intervention humaine appropriée, la Nature reprendra le dessus et se guérira d'elle-même. Ce n'est pas de connaissances ésotériques et de techniques dont nous avons besoin; mais tout simplement d'une bonne gestion de l'environnement et d'une volonté collective.


    L'évolution des écosystèmes naturels

    À ce jour, les écosystèmes naturels sont profondément différents de ce qu'ils étaient au cours des premières périodes géologiques - et même différents de ce qu'ils étaient il y a quelque milliers d'années, alors que le climat, sur l'ensemble de la terre, était déjà celui que nous connaissons désormais. L'influence de forces physico-chimiques innombrables, que nous comprenons à peine, et qui s'avèrent beaucoup plus puissantes que celles engendrées par les activités humaines, a en permanence causé l'évolution des écosystèmes. Ainsi, bien avant toute présence humaine, de prodigieuses tempêtes de poussière sont survenues de façon répétitive sur Terre, comme on a pu en voir se produire sur Mars. Modifications climatiques, éruptions volcaniques, tremblements de terre, incendies d'origine naturelle, tout comme l'activité des animaux et des végétaux, ont toujours joué un rôle dans la formation des paysages.

    Au cours de la première moitié de ce siècle, l'évolution des écosystèmes naturels était considérée, d'une façon habituelle, comme un arrangement bien organisé d'espèces animales et végétales, se succédant l'une-l'autre, selon un bel ordre, bien défini; considéré sous cet aspect, le résultat final en était une population idéale, qui demeurait idéalement stable, jusqu'à ce qu'intervienne un bouleversement, dû à une perturbation majeure. Mais dans la réalité, une telle évolution est de loin bien plus complexe et bien plus passionnante que ce que suggère cette vision pétrifiée d'arrangements et de situations idéales. Même en l'absence de toute intervention humaine volontariste, de multiples phénomènes fortuits influencent l'évolution des écosystèmes, d'une façon à peu près imprévisible.

    Ainsi, on a pendant longtemps considéré que le feu n’avait que des effets destructifs sur les écosystèmes naturels; désormais, on est tout à fait convaincu que la pérennité de certaines espèces de plantes, dans la Nature, dépend du feu. Dans la plupart des écosystèmes, de faibles feux chroniques empêchent l'accumulation de matières combustibles sur le sol et, de la sorte, amoindrissent le risque de feux accidentels catastrophiques; cependant, les risques encourus demeurent inconnus car de tels feux se produisent de façon imprévisible, dans des conditions naturelles. I est bien plus important de considérer que le feu joue un rôle vital dans le cadre du développement de certaines espèces de végétaux; il s'avère en effet essentiel dans des processus tels que la future germination des graines, le recyclage des composants nutritifs et l'organisation végétale. On est désormais persuadé que le feu joue un rôle tellement essentiel, sous les conditions naturelles, que le National Park Service a récemment adopté une politique de laisser les feux d'origine naturelle brûler naturellement, et sans être maîtrisés, dans certaines régions demeurées dans un état sauvage primitif. Des feux, sous contrôle, sont même allumés, lorsqu'on les considère comme indispensables à la bonne gestion d'une espèce ou pour la santé d'un écosystème spécifique.

    Le feu a joué un rôle dans l'évolution des écosystèmes, dans plusieurs parties du monde, en empêchant une prolifération de la forêt ou en la détruisant, là où elle existait. Ceci s'avère tout particulièrement réel, en ce qui concerne les vastes prairies des Grandes Plaines de l'Amérique du Nord. Des feux étaient allumés par les Indiens, y vivant, avant qu'elles ne soient largement cultivées, pour les aider à chasser les grands animaux qui s'y attardaient ou pour empêcher à la fois que arbres et arbrisseaux ne poussent. Ces feux permettaient également aux composants nutritifs naturels de se libérer des débris organiques en les rendant ainsi disponibles, en quantités importantes, pour la croissance des herbes annuelles.

    Sur les terres arides du sud de l'Arizona, destinées au bétail, des programmes visant à éviter tout feu ont eu comme conséquence de permettre à des arbustes et à des arbres, tels que les mesquite et les cholla, de pousser, au détriment de l'herbe. Cette nouvelle végétation, une fois établie, a de plus captée et réduit la quantité d'humidité, empêchant de la sorte le retour de l'herbe - même lorsque le pâturage fut interrompu.

    Un élément essentiel dans la croissance des écosystèmes des prairies consiste en sa population animale. Jusqu’au début de ce siècle, de gigantesques hordes de bisons piétinaient d'immenses espaces d'herbe, en même temps qu'elles labouraient profondément le sol. Selon les termes d'un observateur du 19ième siècle, le buffle «remue le sol jusqu'à une profondeur de 1 mètre à 1,30
    mètre…. Tous les vieux arbres ont leurs racines mises à nu, jusqu'à cette profondeur.» Les espaces créés dans l'herbe étaient utilisés par de plus petits animaux, tels que les chiens de prairie, qui eux-mêmes se protégeaient d'autres prédateurs tels que les furets, mais en même temps retournaient d'énormes quantités de terre par leur activité incessante de creuser des terriers.

    Quels que soient les facteurs impliqués dans l'évolution de la végétation de la prairie, il est certain que le résultat final en est un système équilibré, composé d'herbages luxuriants et épais, de douzaines et de douzaines d'espèces de fleurs sauvages et d'un humus sombre, parfois épais de plus de trois mètres à certains endroits. Tant de facteurs externes sont intervenus dans l'émergence de la prairie américaine qu'il serait vraisemblablement impossible de recréer, de nos jours, cet écosystème, même si tous les végétaux qui le constituent nous étaient connus. Il ne serait pas possible de reconstituer sa flore, à son état d'origine, sans que puisse être prise en compte l'intervention de l'ensemble de la flore ancienne et des autres forces naturelles, y compris le piétinement du sol par les immenses hordes de bisons.

    On doit également citer les écosystèmes européens qui ont acquis leurs propres caractéristiques, en raison de l'intervention des animaux sur leurs sols. Ainsi, au cours de la moitié du 14ième siècle, en Angleterre, d'énormes étendues de terres arables se trouvèrent abandonnées, suite à l'épidémie de peste (la Mort Noire) qui décima la population. Si la peste s'était répandue, à l'époque où les Saxons venaient de s'installer, lorsque la terre était cultivée par des colons isolés, de nombreux champs se seraient trouvés abandonnés par manque de main d’œuvre; ils seraient alors revenus à leur état d'origine, la forêt. Mais le système féodal avait engendré une situation collective différente. Comme un seul berger avec son troupeau de moutons pouvait prendre en charge plus de terre que de nombreux paysans ou que de nombreux conducteurs de troupeaux de bovidés, les seigneurs pouvaient ainsi conserver leurs terres, dans un état productif, en dépit du manque de main d’œuvre. Les grands troupeaux de moutons, maintenus de la sorte pendant le 14ième siècle, détruisirent la plupart des arbres nouvellement poussés et transformèrent la terre en pâturages.

    L'habitude alimentaire des moutons, contrairement à celle des ruminants, avait pour conséquence de tailler l'herbe comme est tondu le gazon, ce qui stimulait la croissance de l'herbe et des nombreuses fleurs sauvages - l'aubépine, le thym sauvage, la scabieuse, etc ..., qui donnaient aux Collines du Sussex une senteur «semblable à l'aube au paradis», selon les mots de Richard Kipling. Les myriades d'insectes, et tout particulièrement les papillons, se trouvaient dépendantes de ces végétaux issus des habitudes alimentaires du mouton. De la sorte, comme le montre également cet exemple, c'est d'éléments extérieurs que dépendent la création et la gestion d'écosystèmes fortement souhaités; ces éléments sont eux-mêmes la conséquence de l'inhibition par des populations animales, de la croissance des arbres.

    À l'opposé, d'autres écosystèmes, fortement bénéfiques, sont issus de la prolifération de certains arbres. A l'époque préhistorique, la côte Adriatique, de la vallée du Pô, jusqu'au sud de Ravenne, était couverte de chênes et de hêtres. Au cours des 4ième et 5ième siècles, les moines plantèrent Pinus Pinea, pour ses pommes, mais aussi pour des raisons esthétiques. Les pins proliférèrent, s'implantèrent et se développèrent sur les collines. De la sorte apparut cet harmonieux paysage, composé d'arbres à feuilles latifoliées et de pins, que Dante décrit dans son Purgatoire.

    Il est évident que précipitations, vent et sécheresse ont exercé une influence considérable sur l'évolution naturelle des sols; il en est ainsi dans le «dust bowl» du sud des Grandes Plaines, que l'on dénomme région des Sols Bruns. On a craint que la qualité agricole de ces terres ne soit très fortement dégradée, suite aux énormes tempêtes de poussière qui se sont produites dans les années 30; mais en réalité, le dust bowl a produit des récoltes exceptionnelles, au cours des deux dernières décennies, en partie à cause de comportements plus avisés sur un plan strictement agricole, mais aussi en raison de précipitations, en quelque sorte bien plus abondantes. Comme je l'ai précédemment mentionné, des tempêtes de poussière se sont produites de façon chronique, dans le passé - et il y en aura certainement encore dans l'avenir. Mais les précipitations font partie de ces événements fortuits, qui exercent alors une influence imprévisible sur l'évolution de l'écosystème du dust bowl.

    Parmi les autres facteurs intervenant dans l'évolution des écosystèmes naturels, je citerai les modifications qui sont intervenues dans la composition chimique des sols destinés aux cultures - principalement, mais non exclusivement, en raison de l'agriculture. Ainsi, la teneur en matières organiques des sols de la prairie, a diminué depuis que la terre a été cultivée. A l'opposé, en Europe de l'ouest, les cultivateurs avaient depuis longtemps appris qu'il fallait ajouter des engrais à la plupart de leurs sols (du type podzolique gris-brun), afin d'être assurés de récoltes satisfaisantes. A l'identique, les premiers colons de la Nouvelle-Angleterre apprirent des Indiens à placer un poisson dans chaque tas de maïs; c'était le seul engrais que les Indiens semblaient connaître. Il est de toute évidence que les sols de type podzolique gris-brun, en Europe, et peut-être même dans certaines régions des États-Unis, sont à ce jour plus riches en matières organiques et plus fertiles, qu'ils ne l'étaient à l'époque des forêts sauvages d'origine. Dans la gestion des écosystèmes, une saine maîtrise de l'agriculture et une politique globale de gestion de la terre peuvent désormais jouer un rôle aussi important que celui des forces naturelles.

    La création délibérée d'écosystèmes artificiels

    La civilisation industrielle a profondément transformé la surface de la Terre, dans de nombreuses régions; mais pas d'une façon aussi importante que l'on a communément l'habitude de le croire. A tous les niveaux, il est indubitable que les paysages ont subi un modelage plus drastique, du fait de la main de l'homme, par les cultures issues du Néolithique et de l'Age de Bronze, qu'à n'importe quelle autre époque par la suite, y compris notre propre époque. Aussi surprenant que cela puisse paraître, l'aspect de la terre, telle que nous la connaissons aujourd'hui, est en grande partie la conséquence des travaux des individus qui l’ont façonnée, il y a plusieurs milliers d'années, de leurs mains nues et à l'aide de simples outils, et de l'action de quelques animaux domestiques.

    Dans de nombreuses parties du monde, habitées pendant de longues périodes, les êtres humains ont délibérément créés des écosystèmes artificiels qui peuvent être considérés, à l'analogue de certaines communautés naturelles, comme humanisés. En Asie et en Europe, tout particulièrement, de vastes régions ont été façonnées avec patience selon un processus de tentatives et d'erreurs, d'une certaine façon similaire à l'évolution organique. Les premiers habitants ont ainsi crée des écosystèmes artificiels présentant un haut degré de diversité et de stabilité écologiques au sein de régions où l'écosystème d'origine, issu de la nature à l'état sauvage, avait été totalement détruit.

    Naturellement, la diversité écologique s'est accrue, du fait de l'implantation, délibérée ou accidentelle, d'animaux et de végétaux. Comme je l'ai déjà mentionné, ce processus a commencé à l'Age de Pierre et s'est poursuivi depuis à un rythme de plus en plus élevé.

    Hawaï est l'illustration parfaite d'une tel accroissement de la diversité écologique, du fait de l'introduction d'espèces étrangères. Avant l'installation des Blancs, le biotope hawaïen était relativement simple et déséquilibré. Déficient en vertébrés terrestres; il ne présentait ni pins, ni chênes, ni érables, ni saules, ni figuiers, aucune mangrove, et étaient présents une seule espèce de palmiers, et, seulement quelques orchidées insignifiantes. Inutile de préciser, que d'innombrables espèces ont été désormais introduites sur Hawaï et sur d'autres îles du Pacifique; elles ont bien mieux prospéré là que dans leurs habitats d'origine - comme ce fut le cas pour maintes espèces transplantées d'une partie du monde à une autre.

    De nombreuses espèces végétales, transplantées depuis d'autres continents ont de la sorte créé des communautés biologiques qui demeurent stables, quoique issues d'origine étrangère, comme on le constate avec l'eucalyptus en Afrique du Nord et en Californie. L'olivier fut tout d'abord transplanté depuis l'Est de l'Asie, à l'Age de Pierre; il constitue un des éléments le plus caractéristique de la végétation méditerranéenne; une gigantesque et magnifique oliveraie, proche du site de Delphes, date au moins de plusieurs milliers d'années, comme il en est fait mention dans les écrits d'Homère.

    Mais, ce qui présente encore plus d'intérêt que l'introduction de plantes et d'animaux en provenance d'autres parties du monde, est le fait qu'il en a résulté un accroissement de la diversité écologique, en raison de modifications délibérées de l'environnement. Analogues aux communautés naturelles, des communautés humaines sont apparues, suite au remplacement de l'état sauvage naturel par une multitude de nouveaux micro-habitats; ils sont caractérisés par une sorte de diversité environnementale qui diffère de celle de l'environnement d'origine, qui, comme c'était le cas, au sein de diverses régions semi-désertiques ou forestières, pouvaient présenter une certaine forme de monotonie.

    Il existe, à travers le monde, une telle richesse d'écosystèmes artificiels, établis avec succès, qu'il me suffira d'en mentionner ici quelques uns, sélectionnés en raison de leur corrélation à différentes régions dont les climats sont fondamentalement différents.

    Dans la plus grande partie du monde arabe, les écosystèmes naturels ont été, presque totalement, remplacés par des écosystèmes artificiels; si parmi eux, nombreux sont ceux qui subissent des dégradations, d'autres constituent un réel réussite. C'est en grande partie, grâce à l'intervention humaine, que la Vallée du Nil est demeurée longtemps profondément différente des déserts proches. Les vergers de Ghuta à Damas, les plantations de palmiers de Matmata à Tunis, les oasis artificiels du Maghreb sont des exemples d'écosystèmes efficaces et agréables, créés et maintenus, grâce aux efforts humains, sous des conditions arides. Grâce aux écosystèmes conçus pour utiliser jusqu'à la moindre goutte d'eau, les parties désertiques d'Israël produisent désormais d'importantes quantités de légumes, de même que des plantes à usage médical, même sous les conditions extrêmement sèches, qui ont prévalu au cours de la saison 1962-1963. Des fermes tout à fait productives fonctionnent même dans les parties désertiques du désert du Néguev, en utilisant uniquement les quelques millimètres de pluie qui constituent le total annuel des précipitations, dans cette région.

    L'économie liée au riz (wet-rice) dans le sud de la Chine, est basée sur un écosystème artificiel aussi remarquable par sa complexité et sa stabilité, que par sa productivité. Les rizières sont en général créées dans des vallées, susceptibles d'être inondées de façon contrôlée. L'eau peut en premier lieu être utilisée pour irriguer les jardins potagers, où elle se charge de matières organiques; elle peut alors produire une légère efflorescence d'algues, qui à son tour profite à différentes formes de vie animale. Des huîtres et d'autres crustacés y sont élevés, et elle nourrit des bancs de finfish. L'écosystème est maintenu opérationnel, mais au ralenti, grâce aux processus naturels de fertilisation et par la maîtrise des insectes nuisibles; aucun pesticide d'origine chimique n'est utilisé. Porcs, poulets, canards et grenouilles se nourrissent des détritus et à leur tour deviennent une part succulente du régime de l'homme. Les mauvaises herbes qui ne sont pas éliminées dans le cours de ce processus de nettoyage sont arrachées et utilisées comme paillis ou comme nourriture pour les porcs et les poissons. Tous les éléments nutritifs sont recyclés dans le système, y compris les excréments animaux et humains.

    Chaque espèce animale de cet écosystème lié au riz, possède sa propre niche. Certaines espèces de carpes mangent ce qui est en surface, d'autres se nourrissent d'herbes, d'autres enfin se nourrissent de plancton à tous les niveaux des eaux; les rougets agissent en se nourrissant des détritus des fonds. Cet écosystème artificiel est vraisemblablement aussi stable que n'importe lequel autre dans le monde et aussi productif en nourriture, tout bien considéré, en quantité comme en qualité.

    Les haies d'arbres qui bordent les routes de campagne en Angleterre et en France, formant une séparation pour les champs, constituent un autre type d'écosystème totalement artificiel; la plupart d'entre elles ont été érigées dans la première partie du Moyen Age et peut être même plus tôt. Sur un autre plan, le patchwork de petits champs et de haies que l'on considère comme le paysage typique de l'Est Anglia a été créé bien plus tard; il provient d'une loi des 18ième et 19ième siècles en raison des Actes sur les Clôtures.

    Qu'elles soient d'origine ancienne ou qu'elles soient la conséquence de l'époque des Clôtures, les rangées d'arbres constituent désormais un écosystème présentant une grande diversité et un charme indéfinissable. Contrairement aux haies américaines, ce ne sont pas des rangées d'arbustes bien taillés constituées d'une seule espèce, mais des populations complexes d'arbres, d'arbustes, de plantes florales, d'herbes, de petits mammifères, d'oiseaux gazouillant et d'une multitude d'invertébrés. Elles constituent des réserves pour des espèces de plantes et d'animaux qui, très vraisemblablement, ne se porteraient pas bien soit dans la forêt primitive, soit dans des paysages totalement à découvert. En d'autres termes, par elles-mêmes, elles constituent leur propre diversité écologique. Les haies contribuent, de bien d'autres façons, à la qualité du paysage, fournissant par exemple un habitat pour les araignées et autres ennemis naturels des insectes qui se nourrissent des cultures; en constituant des coupe-vent, de la sorte servant de protection aux sols; en fournissant de l'ombre aux animaux domestiques et aux randonneurs.

    Des écosystèmes artificiels ont été créés dans le monde entier et il demeure évident que de
    nouveaux feront leur apparition. Tout au long de l'histoire, l'East Anglia a évolué de l'état de forêt primitive à celui présentant de larges champs, au cours des époques celtiques et saxonnes, jusqu’à celui de petits enclos. D'autres types de changements sont en cours, car les petits champs créés par l'Acte sur les Clôtures s'avèrent ne plus être économiquement viables; ils ne se prêtent plus à l'utilisation de matériel agricole moderne, conçu pour de grandes superficies. Le retour en arrière vers de larges champs du type celtique-saxon, produira certainement une perturbation dans l'équilibre écologique qui fit son apparition avec les clôtures. Soumis à une gestion appropriée, ceci pourra alors conduire à d'autres types satisfaisants d'écosystèmes.

    Il est facile de citer de nombreux autres exemples de nouveaux types d'écosystèmes artificiels, issus de divers types d'environnements. Ce qui caractérise la région du Lac St-Jean, au Québec, est la présence de plaines sableuses parsemées d'affleurements granitiques recouverts d'une couche superficielle de terre; sa végétation naturelle est principalement constituée d'espèces secondaires d'arbres tels que des pins (jack pine). Au moyen de feux périodiques, contrôlés, on empêche les arbres de pousser, ce qui permet aux myrtilles de le faire, de façon spontanée; celles-ci trouvent, sans problème, des débouchés sur les marchés de New York et de Montréal. A d'autres emplacements les pins ou les bouleaux peuvent être remplacés par des trembles, arbres qui fournissent un type de bois particulièrement recherché dans l'industrie des matières plastiques.

    La mauvaise gestion des forêts tropicales représente, actuellement, une des plus dangereuses menaces qui pèse sur l'écosphère de la Terre. Mais, il existe cependant des possibilités de solutions, même dans ce cas, car en faisant preuve d'une meilleure compréhension de l'écologie tropicale, et en prenant tout particulièrement conscience du fait que les sols ne devraient jamais être laissés dénudés sous ce type de climat, on pourrait envisager un système de cultures vivaces; elles constitueraient alors le fondement de la réussite d'une politique agricole, créant des écosystèmes proches de la forêt tropicale.

    On peut avoir, de la sorte, l'absolue certitude qu'une bonne connaissance écologique permettra l'émergence progressive de diverses «économies de rechange»; elles perpétueront la création des systèmes écologiques artificiels qui ont partout accompagné, pendant des millénaires, la vie humaine.

    Au cours du temps, les écosystèmes ont évolué de façon continue; d'abord sous l'influence de phénomènes naturels fortuits, et désormais, avec une certaine accélération, en raison de l'intervention humaine. Quelque soit le mécanisme responsable du changement, un écosystème ne peut perdurer que s'il trouve son équilibre énergétique; mais, les niveaux d'énergie absorbée et dégagée peuvent se trouver profondément altérés du fait de l'intervention de forces, soit naturelles, soit humaines. Ainsi, l'utilisation de l'énergie solaire peut constituer un des facteurs qui modifie le niveau d'équilibre énergétique.

    Dans les écosystèmes naturels, même sous les tropiques, bien moins que 1 % de l'énergie solaire rayonnant sur un emplacement donné est capté par la végétation. Ce taux peut monter à près de 0,3%, dans le cas de certains types d'agriculture; on a pu lui faire atteindre 4 %, dans le cadre de conditions tout à fait expérimentales. Mise en pratique, l'utilisation la plus rentable de l'énergie solaire par une agriculture de pointe a été atteinte dans le cas du maïs, du sorgho, de la canne à sucre et d'un petit nombre de cultures tropicales. Par la connaissance et par l'expérience, la réciprocité entre le genre humain et la Terre peut générer des écosystèmes qui, dans le temps, deviendront de plus en plus créateurs d'énergie et de ressources.

    Conclusion

    Il peut s'avérer aisé de rapidement restaurer la qualité des régions terrestres et aquatiques, au moyen de mesures, réellement simples, même si la dégradation environnementale est allée très loin et a persisté pendant longtemps.

    On peut transformer les écosystèmes naturels en écosystèmes humanisés; ceux-ci seront diversifiés d'un point de vue biologique, stables d'un point de vue écologique et permettront l'émergence de nouvelles valeurs humaines.

    Envoi

    La Nature est semblable à un grand fleuve constitué de produits et de forces qui peuvent se trouver dirigés dans une direction ou dans une autre, par le simple fait de l'intervention humaine. De telles interventions s'avèrent souvent indispensables, car les voies de la Nature ne sont pas toujours les plus appropriées, que ce soit pour l'espèce humaine ou pour la Terre elle-même. Souvent la Nature elle-même, crée des écosystèmes qui s'avèrent inefficaces, peu économiques et dévastateurs. Par leur simple réflexion et du fait de leurs connaissances, les êtres humains peuvent manipuler la matière de base de la nature et la modeler en écosystèmes qui possèderont des qualités que l'on ne trouve pas dans la nature à l'état sauvage. Ils peuvent donner une expression plus complète aux multiples potentialités de la Terre, en entrant avec elle dans une relation de réciprocité symbiotique.

    La Terre n'est ni un écosystème que l'on doit maintenir inchangé, ni une carrière que l'on peut exploiter pour des raisons économiques, égoïstes et à courte vue; c'est un jardin qui doit être cultivé en vue du développement de ses propres potentialités et de celles de l'espèce humaine. Le dessein de cette relation n'est pas le maintien du statu quo, mais l'émergence de nouveaux phénomènes et de nouvelles valeurs. Des millénaires d'expérience montrent que, en entrant dans une symbiose mutuelle avec la Terre, le genre humain peut inventer et générer des futurs non prévisibles, à partir de l'ordre déterminé des choses, et peut ainsi s'engager dans un processus continu de création.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    René Dubos
    Ouvrages de René Dubos
    Mots-clés
    écosystèmes, développement durable, résilience, régénération, renaissance, philia, Krakatoa, Lac Saint-Jean, Aldo Leopold
    Extrait
    «Jamaica Bay est une vaste baie de l'Atlantique, jouxtant l'aéroport JF Kennedy, incluse dans les limites de la ville de New York. Jusqu'à il y a quelques décennies, elle comportait une importante pêcherie de crustacés et hébergeait, au printemps et à l'automne, un nombre incalculable d'oiseaux migrateurs - de l'ordre de plusieurs centaines de milliers.»
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