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    Dossier: Philia

    Le réseau de la compassion

    Vickie Cammack
    Au colloque sur la Philia qui s'est tenu à l'automne 2003 à Orford, il a été beaucoup question de don, selon le sens donné à ce concept par le sociologue québécois Jacques T. Godbout. Les participants, dont plusieurs oeuvrent auprès des personnes handicapées, ont pu établir ce constat: dans nos sociétés, les personnes atteintes d'handicap deviennent en général prisonnières d'une logique bureaucratique qui les condamne à n'être que des prestataires de services, jugées en fonction de leurs déficiences, ou leur écart par rapport à la normalité, et non en fonction de ce qu'elles sont, de leur «giftedness», de leur présence, de ce qu'elles peuvent offrir à ceux qui les entourent.

    Voici une magnifique histoire de Philia, une autre histoire de don. Celle de Martha, une femme de 86 ans, devenue aveugle, clouée à sa chaise par l'arthrite, mais dont l'entêtement a vouloir demeurer chez elle a bouleversé les habitudes de son quartier. «Ses faiblesses, sa vulnérabilité et son obstination ont été des catalyseurs qui ont permis à la bonté de fleurir autour d’elle et à son voisinage de renaître». Son histoire nous est racontée par Vickie Cammack, directrice de PLAN, une organisation basée en Colombie-Britannique qui s'est donnée pour mandat de trouver des alternatives pour l'intégration des personnes handicapées au sein de leur communauté.
    Les relations humaines sont essentielles
    à notre bonheur individuel et collectif.
    Nous devons nous engager envers les autres
    et nous relier les uns aux autres. Il nous faut
    apprendre à être bousculés, dérangés, surpris,
    sollicités.
    LAURA PAPPANO


    Le travail que nous faisons depuis une décennie nous a fait découvrir deux vérités importantes. La première : en dépit des beaux discours sur la vie au sein du «village global», il y a autour de nous de plus en plus de personnes qui se sentent seules et isolées. La seconde : lorsqu’une communauté entre en relation avec des personnes isolées, tous en tirent profit. Lorsqu’une personne de notre entourage sort de son isolement pour établir des relations, c'est tout le voisinage qui devient plus sécuritaire, notre communauté plus vibrante et notre société qui acquiert plus de cohésion. Étant donné l'énormité des défis auxquels nous devons faire face à l’aube du XXIe siècle, les relations humaines sous toutes leurs formes, jusqu’à la compassion, sont d'une importance cruciale. Notre tâche collective est de mettre un terme à cette forme de pauvreté qu’est la solitude, à apprendre à nous soucier des autres.

    Il faut admettre que nous vivons sur terre à une époque extraordinaire. Nous avons la possibilité d'entretenir des relations avec des personnes vivant n'importe où sur la planète. Les satellites gravitant autour du globe diffusent des messages de personne à personne à travers les continents et les diverses communautés, nous reliant presque instantanément à n'importe qui, n'importe où. Nos téléphones cellulaires nous permettent de contacter sur-le-champ notre famille, nos collègues de travail, nos amis, où que nous soyons. Les ordinateurs, y compris ceux qui peuvent maintenant trouver place dans nos poches, nous relient directement à Internet.

    Comment aurions-nous pu prévoir que tout en baignant dans cette mer de liens et de raccordements technologiques, subsisteraient dans nos sociétés un si grand nombre de personnes souffrant de la solitude? À une époque unique où existent toutes les formes de communications, dans un monde hyper branché, nous faisons l'expérience de la pauvreté des relations humaines. Bien que nous ayons le pouvoir de sauter dans un avion ou une voiture pour visiter des amis éloignés, nous ignorons souvent le nom de nos voisins ou même à quoi ils ressemblent. Une étude récente du Search Institute of America a montré que 60% des jeunes ne connaissent personne dans le voisinage à qui ils pourraient demander de l'aide en cas de besoin.

    Alors même que le monde semble rétrécir, il nous semble plutôt qu’une distance accrue et une absence de relation avec autrui constituent le fond de la vie moderne. Les psychologues observent des taux record de dépression et d'angoisse. Certains chercheurs parlent d'une épidémie de solitude. Contrairement à la plupart des maladies, cette épidémie se transmet par l'absence de contacts humains. Il nous arrive à tous de nous sentir seuls et angoissés, mais si la situation perdure, elle se transforme en isolement. Isolés, nous devenons vulnérables d'une foule de manières. Notre santé est atteinte, nos choix diminués, l'information dont nous disposons, limitée.

    Au-delà des conséquences empiriques, il faut penser à ce que signifie spirituellement une absence de rapports avec autrui et de compassion à leur égard. La relation avec autrui est souvent ce qu'il y a de meilleur dans notre humanité. La plupart d'entre nous ne pourraient imaginer une vie sans rires partagés, sans la chaleur du regard d'un être aimé, le contact d'une main amicale. Ce sont nos capacités de prendre soin les uns des autres, de collaborer, de nourrir nos relations qui nous permettent de créer des choses belles et merveilleuses. Elles rappellent notre vraie nature et nous fournissent de l'espoir et un but.

    Je me rappelle d'un moment, pendant la guerre du Golfe, où j'ai ressenti un désespoir profond en pensant à l’avenir de l'humanité. C'est alors que je fus invitée à un concert de Noël où l’on chantait en choeur le Messie de Haendel. Ceux qui me connaissent vous diront que le chant n’est pas mon don principal, mais la puissance qui mêlait ma voix à d'autres voix dans le célèbre Alleluia m'a mis les larmes aux yeux. Dans ce moment de communion avec d'autres, j'ai été ramenée à notre capacité d'être des créateurs de beauté et non des agents de destruction.

    Les êtres humains sont d'abord et avant tout des êtres sociaux, nous sommes donc définis en grande partie par nos rapports avec les autres. Nous en avons besoin, non seulement pour notre subsistance et pour leur compagnie, mais également pour donner un sens à notre vie. La grande philosophe et mystique française Simone Weil a écrit que «l'intelligence est éclairée par l'amour». Weil avait un regard profond sur la condition humaine, et elle employait le mot intelligence dans son sens le plus large, renvoyant à notre essence et à ce qui nous rend possibles. L'amour que nous donnons (et recevons) a une incidence directe sur notre bien-être, il éclaire notre identité, nourrit notre empathie et notre esprit.

    Nous existons dans le contexte de nos relations avec d'autres personnes. Les rapports de compassion sont comme les chauds rayons du soleil qui permettent aux fleurs de s'épanouir. L'affiliation et les relations humaines sont le terreau d'une saine identité, à partir de laquelle l'individu se développe. Car nous nous définissons en fonction de la manière dont les autres nous perçoivent. Notre valeur s'affirme si nous faisons partie d'un réseau social fondé sur l’entraide mutuelle. Nous avons alors la chance de laisser tomber nos masques et nos armures, pour apprendre à nous connaître nous-mêmes dans nos relations les plus intimes avec les autres.
    J’ai compris qu’être avec ceux que j’aime me suffit
    Me reposer, le soir venu, en compagnie des autres me suffit
    Être entouré d’une chair belle, curieuse, rieuse et animée me suffit
    Passer au milieu d’eux et d’elles, effleurer une nuque,
    si légèrement que ce soit, ou de façon plus appuyée, qu’est-ce que c’est?

    Je ne demande pas de plus grand plaisir, j’y nage déjà comme dans la mer.
    W
    ALT WHITMAN

    Les sentiments d'appartenance et de solitude sont la trame du continuum humain. La poésie de Walt Whitman parle de la réalisation complète trouvée dans un moment de compagnie. Qui parmi nous n'a pas souhaité, au moins momentanément, appartenir à un groupe en apparence inaccessible? La plupart d'entre nous ont des souvenirs leur permettant de comprendre la souffrance de l'enfant assis sur un banc pendant que les autres pratiquent un sport, ou celle de l'adolescent solitaire jetant un regard d’envie sur un groupe de jeunes devisant joyeusement. Malheureusement, de plus en plus de personnes vivent seules, en marge de la vie quotidienne de la société. Leurs particularités physiques et intellectuelles sont dévaluées par une société qui encourage la concurrence et recherche l'uniformité. Et il en résulte un appauvrissement collectif.

    De la diversité dépend notre survie même. L’agriculture telle que nous la pratiquons nous donne une leçon capitale. C’est la monoculture qui a prévalu dans toute l'Amérique du Nord, pour augmenter le rendement des récoltes. Mais cette pratique a rendu les champs plus vulnérables aux maladies et aux parasites. Ce qui a eu comme conséquence une dépendance accrue à l'égard des pesticides et des engrais.

    Il en va de même pour les êtres humains. La monoculture ne leur vaut rien de bon. L'uniformité étouffe la créativité, limite nos choix et réduit notre capacité à résoudre des problèmes. La recherche de la perfection élimine la variété et nous empêche de voir la lumière qui brille à travers nos failles et nos faiblesses. La tendance générale à l'uniformité et au perfectionnisme est l’équivalent d’une monoculture humaine. Pour contrecarrer cette tendance, nous devons cesser d'accorder distraitement une valeur à la différence simplement parce que la correction politique nous engage à le faire, et apprendre de tout son être que les différences entre les humains sont aussi importantes que leurs ressemblances.

    Comment pouvons-nous cultiver ce savoir? Comment pouvons-nous apprendre à valoriser nos différences au point de consacrer nos vies à l’avenir de la collectivité?, Daloz, Keen et Park avec Common Fire nous fournissent une amorce de réponse. Leurs recherches portaient sur la façon dont se forme et perdure une vie vouée au service du bien commun. Ils ont interviewé cent personnes y ayant consacré leur vie afin de mettre en évidence les facteurs qui leur avaient permis de devenir des citoyens exemplaires. Les chercheurs, tous psychologues du comportement, avaient quelques attentes concernant les variables significatives. Ils avaient prévu que des variables, tels un foyer stable et une présence adulte cohérente, seraient des facteurs significatifs et il s'est avéré que ces facteurs avaient effectivement influencé la plupart des participants.

    Cependant, la recherche a fait ressortir une variable significative que les chercheurs n'avaient pas prévue. Cette variable s'est avérée être la seule expérience commune à tous les participants. Tous, à un certain moment de leur vie, avaient été en rapport avec quelqu'un qu’ils avaient perçu comme différent d'eux-mêmes : une personne âgée, une famille dans le besoin, un enfant handicapé. Ce qui s'est produit alors pour eux est ce qui se produit dans tous les rapports de compassion; les qualités les plus profondément humaines ont émergé et elles ont éclipsé les différences. En d'autres termes, ils ont été amenés à comprendre profondément que les êtres humains se ressemblent plus qu’ils ne diffèrent les uns des autres. Et cette compréhension est apparue aux chercheurs comme la racine même de la compassion et la raison d’être d'un engagement profond au service du bien commun.

    Peut-être avez-vous eu certaines expériences où vous avez eu l'impression que des différences, pourtant importantes entre vos conditions de vie et celles d’une autre personne, passaient à l’arrière-plan. Dans notre travail auprès des personnes handicapées dans le cadre de PLAN, c'est une expérience que nous avons faite un nombre incalculable de fois. Voici quelques commentaires des gens à qui nous présentons des personnes vivant en marge de leur communauté :
    · «Maria m'a appris à apprécier mieux les petites choses dans la vie. Ma foi s'est développée.»
    · «Je sais maintenant qui je suis grâce à Surinder. C'est sa simplicité surtout qui me touche : une fois que je suis là, nous nous asseyons toutes les deux et plus rien d'autre n'existe.»
    · «Bill parle si ouvertement de ses besoins et de ses sentiments que je peux enfin exprimer les miens ouvertement, ce que normalement la société n'encourage pas les hommes à faire.»
    À mesure que les barrières qui nous séparent tombent et que nous devenons présents aux autres, nos communautés, nos familles et nous-mêmes subissons tous une transformation. C'est dans la fusion des différences que se révèle le véritable miracle de la nature humaine. Dans cette fusion, une personne ayant des besoins devient quelqu'un qui donne et non quelqu'un qui prend, car elle est définie par sa contribution au lieu de l'être par ses insuffisances.

    Nous devons trouver les réponses qui confirment notre résilience, nous rappeler que nous avons une force intérieure et une sociabilité innées pouvant nous aider à relever des défis et à croître. Nous devons nous détourner des méthodes de l'ingénierie sociale et trouver les vrais moyens d’aider les gens. Notre tâche est de faire la lumière sur les façons les plus humaines de venir en aide aux autres et d'espérer qu’il en résultera une création de liens profondément humains et équilibrés. C’est l’accueil des étrangers dans notre milieu qui nous fournira une puissante balise.

    Martha n’a pas quitté le voisinage…
    Les rideaux de la petite chambre avec vue sur le stationnement étaient tirés, et l'air confiné de la maison de retraite me coupa la respiration lorsque j'entrai. Je jetai un coup d'oeil sur le bric-à-brac dont Martha a décidé de s'entourer dans cet endroit qui est assurément sa dernière demeure. Je me dis que la perte de ses yeux est peut-être une bénédiction. Au moins, elle ne peut voir à quel point les restes de ses logements passés sont fanés, fades et sans vie dans cette lumière.

    Mes yeux se déplacent vers Martha, assise dans sa chaise. À 86 ans, elle est devenue frêle et fragile. L'arthrite qu'elle a combattue pendant un demi siècle a maintenant complètement immobilisé son corps, imprimant les cercles profonds et foncés de la douleur sous ses yeux. Assise immobile dans sa chaise, elle a une masse de cheveux blancs coupés courts et peignés vers l'arrière, avec un pouf à l'avant, dans le style plaqué des années 1950. Pour compléter le tableau, elle porte des verres fumés qui lui font le tour de la tête et qui ont été apportés par quelqu'un qui voulait réduire au minimum les ombres chuchotantes qui la hantent.

    En me penchant pour l'embrasser, je lui dis : «Eh bien Maria, vous avez l'air cool avec vos verres fumés et vos cheveux huilés !» Martha répondit avec la modulation profonde de l'accent du Lancashire : «Ah oui ! Les aides disent que je ressemble à Elvis. Je leur ai répondu qu'il y a une seule différence entre Elvis et moi.» — «Et laquelle est-ce, Martha?» — «Je ne suis pas encore morte.»

    Naturellement, je ris. Dans mon cœur, je me dis toutefois que Martha a raison de rappeler au monde qu'elle n'est pas encore morte. Dans une société obsédée par les biens matériels, la vitesse et la productivité, il peut sembler inutile que Martha continue à vivre. La conception courante est que Martha est une vieille femme infirme, aveugle et malheureuse. Certains pensent même qu'il vaudrait mieux pour elle être morte. Et Martha elle-même, maintenant logée dans le dernier endroit où elle aurait voulu être, partage parfois cette opinion. Mais qu’en est-il du monde qu’elle laissera derrière elle? Sera-ce un monde meilleur? Je ne le pense pas. Lorsqu'elle partira, Martha emportera avec elle une force invisible mais puissante, celle de la compassion qu'on a éprouvée pour elle. Elle l'ignore sans doute, mais elle a été une ressource de premier plan pour établir dans sa ville les bases du souci des voisins. Ses faiblesses, sa vulnérabilité et son obstination ont été des catalyseurs qui ont permis à la bonté de fleurir autour d’elle et à son voisinage de renaître.

    C'est ainsi que ce qui est le moins valorisé au sujet de Martha a permis de faire surgir ce qui en général a le plus de valeur. Avant d'entrer dans la maison de repos, Martha vivait seule dans sa maison à deux étages. Elle se déplaçait péniblement avec sa marchette, entre sa chambre et la cuisine. Elle ne sortait jamais à cause des escaliers, à moins qu'on ne vienne la chercher en ambulance, ce qui arrivait de temps en temps.

    Il était évident que Martha devait déménager. La situation devenait critique. Tous les membres de sa famille, qui vivaient au loin, étaient d'accord, de même que ses voisins et son médecin et son banquier (qui devaient faire des visites à domicile). Tout le monde considérait qu'elle devait déménager, mais Martha était d'un autre avis, et son obstination légendaire prit des proportions immenses. Si l’on avait tenu compte de ses manières souvent dépourvues de tact et son manque de gratitude pour les services qu'on lui rendait, il aurait été compréhensible que les voisins décident de rester chez eux. Ils auraient pu se laver les mains de son cas. Après tout, aucune de ces personnes n'avait de parenté avec Martha ni n'entretenait avec elle des rapports professionnels.

    Et pourtant, elles ne l'ont pas laissée à son sort. Au contraire, elles lui apportèrent des livres et des sucreries. Les voisins s'assuraient que personne ne rôdait autour de sa maison. Ils lui apportaient de la dinde et des gâteries lors des vacances, même si elle soutenait que jadis, 'elle savait mieux qu’eux rôtir la dinde. Après un moment, ils se sont mis à organiser des rencontres chez Martha, puisqu'elle ne pouvait les visiter elle-même, ce qui leur a permis de mieux se connaître. Dorénavant, lorsqu'ils se rencontraient en ville ou sur la rue, ils avaient toujours quelque chose à se dire, une histoire à raconter au sujet de Martha, un rire à partager en racontant une de ses plaisanteries, ou une inquiétude à exprimer au sujet de sa santé. Tout en maudissant sa nature obstinée et exigeante, ils ne manquaient jamais de louer son esprit et de reconnaître qu'elle les avait inspirés par la détermination avec laquelle elle affrontait les difficultés que la vie lui avait réservées. À mesure que les défis qu’elle devait surmonter augmentaient, de même s’accroissait la cohésion de son voisinage.

    Avec les années, elle finit pourtant par devoir renoncer au rêve de vivre pour toujours de façon autonome. Une de ses voisines fit la remarque qu’elle était à la fois très soulagée mais également triste de voir partir Martha : «Vous comprenez, c’est elle qui constitue le voisinage.»

    C'est autour de Martha que la rue s'est transformée en voisinage. En raison des besoins de Martha, ses voisins ont été amenés à se montrer patients et inventifs. En raison de son esprit revêche, à se montrer hospitaliers et aimables. Son humour leur a rappelé l’une des formes de la résilience humaine. Son obstination leur a permis d'entrer chez elle et de connaître la vie des autres.

    Il me semble que nous avons besoin de personnes comme Martha, de gens qui peuvent être revêches, souvent dans le besoin et en apparence difficiles à aimer. Ils sont comme des alchimistes réveillant une force souvent dormante en nous, celle de la compassion. À une époque obscurcie par la violence, le matérialisme et la destruction de l'environnement, cette contribution est une lumière sur le chemin de la reconquête de notre humanité.

    Depuis son entrée à la maison de retraite, Martha a refusé de quitter sa chambre pour prendre ses repas avec les autres. La raison n'est un secret ou une surprise pour quiconque sera prêt à l'écouter: la nourriture ne lui plaît pas! Ses anciens voisins ont naturellement continué leurs visites. En peu de temps, ils mirent sur pied un système de rotation de visites pour les repas, de telle sorte que Martha a maintenant pris du poids. Quant à Martha, elle n’est pas consciente du savoir qu’elle a engendré chez les autres et pour cause : elle est trop occupée à constituer le voisinage!

    Martha est une alchimiste moderne. Elle transforme les espaces glacials qui existent souvent entre les personnes en chemins dorés de chaleur et d'affection. Quand nous entrons en rapport avec elle ou d'autres personnes comme elle, qui vivent en marge de la société, elles nous apprennent à voir les choses différemment, à ouvrir nos coeurs et à donner libre cours à nos impulsions hospitalières. Dans chaque communauté ou voisinage, il y a des gens comme Martha, qui attendant pour exercer leur magie, pour apporter leurs contributions, pour nous aider à nous rappeler qui nous sommes vraiment. Tout ce que nous avons à faire pour jouir de leurs dons est de les rencontrer.

    Notre solitude croissante, cette perte de contact avec les proches est l’un des enjeux de l'époque. Les rapports de compassion sont au coeur de tout ce qui est sain et humain. Comme jeunes enfants séparés de leur mère, les gens dépérissent et se meurent faute de soutien affectif. Car l'appartenance à l'espèce humaine nous rend interdépendants. La qualité de nos rapports est fondamentale à notre bien-être physique, émotif et spirituel, à l’harmonie de notre vie familiale, à la sécurité de nos communautés et au rayonnement de nos sociétés.

    On peut même soutenir que nos relations les uns avec les autres se trouvent également au coeur de la survie de la planète. La communication humaine nous rappelle que nous sommes un maillon dans la chaîne de la vie sur terre. Nous sommes responsables les uns des autres aussi bien que de nous-mêmes. Notre héritage final, individuel aussi bien que collectif, sera constitué de ceux que nous avons aimés et de ceux qui nous ont aimés.
    Traduit par Josette Lanteigne


    Bibliographie
    LAURENT A. PARKS DALOZ, CHERYL H. KEEN, JAMES P. KEEN, SHARON DALOZ PARKS, Common Fire, Boston, Beacon Press, 1996, 288 p.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Vickie Cammack
    Directrice générale du PLAN Institute of Citizenship and Disability
    Mots-clés
    Philia, communauté, voisinage, solitude, compassion, société civile
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