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    Dossier: Saint-Simon Henri (Comte de)

    Le saint-simonisme

    H. Bourgin
    Quand Saint-Simon mourut le 22 mai 1825, il laissait l'héritage de sa pensée à un groupe d'amis et de fidèles décidés à ne pas la laisser périr. C'était Olindes Rodriques Léon Halévy, le frère du musicien, Duvergier et Bailly. Une fois qu'à eux se furent joints Enfantin, puis Bazard, l'école fut fondée. La création du Producteur, projetée par Saint-Simon, fut son premier acte (1825). Le Producteur (1825-26), auquel collaborèrent Adolphe Blanqui, Buchez et Auguste Comte, développa surtout les idées de Saint-Simon sur l'organisation de l'industrie et du pouvoir spirituel, dont il précisa la conception, en lui attribuant l'enseignement rationnel des vérités scientifiques par où peut se faire l'unité humaine. Le premier journal de l'école saint-simonienne cessa de paraître en 1826; mais l'école ne disparut pas avec lui: elle commença une expansion silencieuse qui dura deux ans, et qui lui attira de nombreux adeptes, parmi lesquels Jules Lechevalier, Abel Transon, Cazeaux, Laurent, Hippolyte Carnot, Michel Chevalier, Barrault. Alors elle crut le moment venu d'énoncer en un système les vérités qu'elle apportait au monde. Bazard organisa rue Taranne, à Paris, des conférences qui furent assidûment suivies, et dont la rédaction, confiée aux plus jeunes membres de l'école, devint l'Exposition de la doctrine saint-simonienne (1828-30).

    L'œuvre est capitale: il s'y trouve presque tout ce que le saint-simonisme a conçu de plus ferme et de plus grand. Le système y est présenté dans son ensemble, l'ordre y est méthodique et l'analyse doit suivre cet ordre. La question générale à laquelle l'école saint-simonienne prétend donner réponse est tout d'abord posée: il s'agit de montrer, en premier lieu, comment a constamment décru, dans la société, l'influence des militaires, c.-à-d. l'exploitation de l'homme par l'homme, et, en second lieu, comment se font les progrès des travailleurs pacifiques et comment doit s'organiser «l'exploitation du globe par l'industrie». L'état actuel de la société est mauvais; mais la loi du développement historique de l'humanité, qui est la loi du progrès, nous permet et nous ordonne d'attendre une société meilleure. La société présente est une société d'isolement, de guerre et d'injustice; la société future sera une société d'association, d'amour et d'équité. Mais une société ne peut être réorganisée qu'on subissant, dans son fondement même, un bouleversement total: le fondement de la société actuelle, la propriété héréditaire, sera renversé. En même temps, comme toute transformation matérielle doit s'accompagner d'une transformation morale, l'éducation formera les esprits à la société nouvelle, et les élèvera jusqu'à une religion nouvelle, qui en exprimera la conscience et l'esprit. La société nouvelle sera un ordre et une hiérarchie d'industriels, de savants et de prêtres, dans laquelle sera universellement appliquée la grande règle: «À chacun selon sa capacité, à chaque capacité selon ses œuvres».

    Tel est le plan d'ensemble: il suppose démontrée la loi historique découverte par Saint-Simon, et commentée par ses continuateurs. La société humaine, dans son développement, présente une succession d'états critiques et d'états organiques. Dans l'état critique, toute unité de pensée et d'action cesse entre les hommes, et la société n'est plus qu'une agglomération d'individus isolés et hostiles; dans l'état organique, tous les faits de l'activité humaine se classent et s'ordonnent, le but de l'action sociale se définit, la société devient une. Quatre périodes se sont succédé jusqu'à présent dans l'histoire du monde occidental: deux périodes organiques marquées par la constitution du polythéisme grec et par celle de l'Église chrétienne, et deux périodes critiques marquées par la dissolution de ces deux forces, dont la première fut ruinée par la philosophie grecque, et la deuxième par les réformateurs des XVe et XVIe siècles. La société, au début du XIXe siècle, souffre du malaise qui annonce la fin d'une période critique. Cette période est caractérisée par les symptômes habituels: des efforts sont faits en tous sens, mais il n'y a pas d'action d'ensemble, pas d'organisation; l'individualisme et la concurrence accumulent tous les maux du hasard et de l'intérêt personnel. Une doctrine sociale est nécessaire, qui élabore une conception générale de la société, qui la rende intelligible et qui l'organise, qui lui donne sa loi et lui impose sa forme.

    À l'antagonisme universel doit succéder l'association universelle; c'est le premier mot de la science sociale. L'antagonisme est le phénomène caractéristique du passé. L'esclave, puis le serf, ont été les victimes de l'antagonisme social. Le christianisme a été la première pacification de l'humanité: il faut qu'aujourd'hui cette pacification devienne complète. Dans le passé, les hommes ont été partagés en deux classes, les exploitants et les exploités: l'exploitation de l'homme par l'homme doit cesser. Les relations entre les sexes, les relations entre les propriétaires et les travailleurs, entre les maîtres et les salariés, par où s'accomplit cette exploitation, doivent être changées pour qu'elle s'abolisse. Or sa raison première, c'est «la constitution de la propriété, la transmission de la richesse par l'héritage dans le sein des familles». La propriété n'est pas une institution immuable: elle est soumise, elle aussi, à la loi du progrès; elle peut, à mesure que se fait le progrès, subir des révolutions dans sa conception et dans sa forme. Or la conception de la propriété individuelle héréditaire, contradictoire à celle du bonheur humain, est une conception illégitime; et sa forme, qui perpétue l'exploitation de l'homme par l'homme, doit disparaître. Au reste, le droit de propriété, parvenu aujourd'hui à sa dernière transformation, subit de continuelles diminutions. Il demeure le privilège de lever une prime sur le travail d'autrui; or cette prime, intérêt ou fermage, ne cesse de décroître: on doit prévoir et hâter le moment où elle sera réduite à rien. Les propriétaires ne sont que les dépositaires des instruments de travail, et, par suite, des biens produits par ces instruments de travail, qu'ils ont usurpés: la loi du progrès «tend à établir un état de choses dans lequel l'État, et non plus la famille, héritera des richesses accumulées, en tant qu'elles forment ce que les économistes appellent le fonds de production». Attribuer à l'État, c.-à-d. à l'association des travailleurs, le droit d'héritage et de propriété, ce doit être le premier acte de la révolution sociale.

    La révolution rendra possible une organisation économique de la société. Actuellement, il n'y a dans la société que désordre et incohérence; nulle vue d'ensemble des ressources et des besoins; la répartition et la production sont laissées au hasard. On objecte qu'elles n'ont jamais été organisées; mais il y a eu des essais partiels d'organisation, dont les corporations, avec des défauts indéniables, ont été le plus important. Il s'agit de réaliser une organisation totale, par laquelle les instruments de travail seront répartis, d'une part, en raison des besoins de chaque localité et de chaque branche d'industrie, de l'autre, en raison des capacités individuelles, et la production réglée de telle manière qu'on n'ait à craindre ni disette ni encombrement. Une réforme générale des banques rendra possible l'exécution de ce plan. Les banques, qui ne sont aujourd'hui que les intermédiaires entre les travailleurs et les possesseurs des instruments de travail, recevront la haute fonction de distribuer méthodiquement les instruments de travail entre tous les travailleurs, dotés de l'usufruit universel, et sans aucun prélèvement, de tous les biens recouvrés par la communauté sur les anciens propriétaires. Une banque centrale sera dépositaire de cette propriété universelle et en dirigera l’exploitation pour les besoins généraux de l'industrie; sous elle, les banques spéciales hiérarchisées organiseront localement et par catégories la production, économiquement et selon la justice la répartition.

    Ces plans de réforme sociale sont en accord avec le progrès et les tendances de la société; toutefois, ils ne sauraient être réalisés si la conscience publique n'était préparée, non seulement à les accepter, mais à les exécuter et à les conserver. Le rôle de l'éducation est de «familiariser la conscience publique avec le règlement d'ordre social reconnu juste et utile par les hommes les plus moraux, les plus éclairés et les plus intéressés aux progrès de la richesse sociale». L'enseignement de l'avenir doit être physique, intellectuel, moral, c.-à-d. exercer l'activité matérielle de l'enfant pour l'industrie, sa faculté rationnelle pour la science, sa sympathie pour les beaux-arts. L'éducation morale est aujourd'hui entièrement négligée; il n'y a pas lieu de s'en étonner, car cette éducation suppose défini, connu, aimé, le but de la société; elle deviendra prépondérante dans l'ordre futur, qui rendra possible une morale sociale, destinée à mettre les sentiments, les raisonnements et les actes de chacun en harmonie avec les exigences sociales. L'éducation morale s'attachera particulièrement à développer le sentiment, car le sentiment est le ressort et l'aliment de la vie sociale. Les progrès que l'on peut attendre encore de la raison de l'homme ne feront jamais que l'amour cesse d'être nécessaire à la société. De même que les instruments du travail, l'éducation devra être accessible à tous et répartie en raison des vocations et des capacités individuelles. L'organisation et le fonctionnement des différentes catégories et spécialités d'enseignement seront à la charge de la prévoyance sociale.

    Il importe maintenant de définir avec plus de précision cette morale sociale, qui doit être le principal objet de l'éducation, et dont la conception et la pratique exigent le plus haut effort des hommes. Cette définition suppose résolue une question préalable: «L'humanité a-t-elle un avenir religieux?» Car, si l'humanité n'a qu'un avenir matériel ou scientifique, la morale sociale se réduit à la morale de l'intérêt collectif. Mais la science, dans ses progrès théoriques comme dans ses applications pratiques, ne fournit rien contre la religion; elle laisse posé le problème de l'ordre et de la fin du monde et de l'humanité. À ce problème répondra une religion plus vaste et plus puissante que toutes les religions antérieures, une religion qui sera la synthèse de toutes les conceptions humaines et qui satisfera toutes les tendances de l’être humain, ses tendances sentimentales et son besoin de croire aussi bien que ses tendances rationnelles et son besoin de comprendre. Le christianisme, la plus perfectionnée des religions avant la religion saint-simonienne, avait prescrit la fraternité, et il impliquait l'association; mais il était incomplet, car il admettait que cette fraternité et cette société ne devaient se réaliser, en leur plénitude, que dans le ciel, et, d'autre part, il frappait d'une absolue réprobation la matière, un des deux éléments de l'être humain. La religion future ne sera que la conscience morale de l'ordre social transformé, et son principe essentiel sera précisément la réhabilitation de cette matière par laquelle et pour laquelle se sont réalisés les progrès les plus nécessaires de l'humanité: toutes les parties de l'existence humaine sont harmoniques, et, en son développement matériel, l'humanité n'accomplit pas une œuvre moins religieuse qu'en son développement spirituel. La croyance en l'avenir de l'humanité, intégralement développée, constitue le premier article de foi de la religion future.

    Seule, une société qui possède une religion et une foi peut être une société ordonnée, c.-à-d. une société véritable, car «toute société véritable est une hiérarchie». Bien loin que l'action directrice doive se réduire de plus en plus dans la société, il faut qu'elle s'étende constamment, et ceux à qui revient la direction sociale sont les hommes qui ont la plus complète et la plus haute conception sociale, les dépositaires de la religion nouvelle, les prêtres. Tandis que les industriels seront chargés de l'exploitation du globe, et les savants de l'invention scientifique et de l'éducation, les prêtres, chefs de la société, présideront à leurs travaux, en ayant pour charge et pour règle de mettre en harmonie et de coordonner leurs efforts. Aussi peut-on dire que «c'est vers une théocratie nouvelle que l'humanité s'achemine». À cette théocratie la science et l'industrie seront également soumises. La condition du développement et du perfectionnement de la science, c'est qu'elle soit organisée et hiérarchisée, en vue de la plus exacte division de son travail et de la plus puissante combinaison de ses forces: cette œuvre d'union et de gouvernement, sera celle du prêtre de la science. De même, l'organisation de l'industrie sera faite par le prêtre de l'industrie: par lui les industriels seront «liés, associés, gouvernés»; il aura la direction suprême de la production et de la répartition des biens. Au-dessus de ces deux fonctionnaires sacerdotaux, le prêtre social représentera la religion sociale au plus haut degré de la hiérarchie; il aura le gouvernement suprême, il sera «source et sanction de l'ordre».

    Ainsi développée et devenue religion, il était inévitable, il fallait que la doctrine saint-simonienne se créât, pour son culte et son apostolat, une église. Enfantin fut l'âme du groupement qui, d'abord «collège», devint «église» dès la fin de 1829. Bazard et Enfantin furent nommés chefs de l'église saint-simonienne, Pères de la famille nouvelle. Presque aussitôt des églises se formèrent dans plusieurs villes du midi; celle de Paris s'organisa fortement et établit son siège dans une maison de la rue Monsigny, où la prédication devint une institution permanente. Les adhérents affluèrent: Duveyrier, d'Eichtal, Fournel, Jean Reynaud. En juil. 1829, Laurent fonda l'Organisateur, dont le premier numéro parut le 15 août; il contenait le début d'une nouvelle exposition de la doctrine. La révolution de 1830 surprit les saint-simoniens, qui s'y montrèrent indécis; mais leurs prédications ne tardèrent pas à reprendre avec une nouvelle ardeur. De 1830 à 1832, Transon, Laurent, Charton, Barrault, Reynaud, d'autres encore firent des expositions publiques dans la salle de la rue Taitbout, à l'Athénée, puis dans les douze arrondissements de Paris. Ils s'efforcèrent d'atteindre et de gagner les ouvriers, mais ils y réussirent peu. La propagande était en même temps conduite en province, surtout dans le midi, et en Belgique. Le résultat ne répondit pas à l'effort. Cependant, en nov. 1830, le Globe était devenu saint-simonien; son gérant, Pierre Leroux, adhéra à la doctrine, et donna au Globe, 1e 27 déc., le titre de Journal de la doctrine de Saint-Simon. Avec beaucoup d'audace et de talent, le Globe soutint les conclusions politiques et économiques de l'école; il critiqua violemment le gouvernement de Louis-Philippe, et il déclara formellement la guerre à l'héritage et à la propriété.

    Cependant, une crise latente menaçait le saint-simonisme. Non seulement l'exaltation religieuse et sentimentale de quelques-uns de ses membres tendait à les éloigner de ceux qui voulaient rester fidèles à la vraie doctrine dans son ensemble et dans son harmonie, mais une grave question, non résolue par Saint-Simon, se posa à l’école, qui n'avait point de réponse toute prête, et qui en chercha une au milieu de toutes les incertitudes: la question de la femme, de son rôle dans la société, et de sa place dans l'Église saint-simonienne. Enfantin se prononça pour l'égalité sociale de l'homme et de la femme, et s'efforça de faire entrer dans l'église un grand nombre de femmes pour que cette égalité s'affirmât en se réalisant. L'opinion publique, aveugle ou maligne, commença à accuser les saint-simoniens d'être partisans de la communauté des femmes comme de la communauté des biens. À ces attaques, l’école tout entière riposta par une adresse à la Chambre des députés (1er oct. 1830), contenant un désaveu formel de cette doctrine: Enfantin signa l'adresse, mais, peu après, il déclara qu'elle n'était qu'une formule provisoire, et révéla la conception qu'il prétendait substituer à celle du passé: cette conception, entourée de rêveries mystiques, aboutissait à reconnaître dans la morale sexuelle le principe de mobilité et de changement, Contre les théories d'Enfantin, Bazard s'éleva énergiquement; des controverses passionnées s'engagèrent; après, un moment de lassitude, Bazard se retira de la famille (11 nov. 1831); Carnot, Lechevalier, Pierre Leroux, Transon le suivirent; Enfantin restait le seul «Père», le Père suprême, le Pape de la religion saint-simonienne.

    Pour l'étole, réduite et diminuée, commença alors une vie nouvelle, animée par les chaudes inspirations d'Enfantin, qui se laissait de plus en plus emporter par les écarts de sa métaphysique, taudis que Michel Chevalier, dans le Système méditerranéen (Globe, févr. 1832), dressait pour l'industrie un plan grandiose de travaux: chemins de fer, canaux, transports. On songea à réaliser des projets positifs. Le 28 nov. 1831 fut fondée une société en nom collectif ayant pour but des opérations de crédit; un emprunt fut négocié et réussit. Mais, brusquement, Rodrigues, qui avait procuration de la société, en sortit, tardivement atteint par les scrupules qui avaient causé le premier schisme. L'école se désorganisait. Et c'est le moment que choisit le gouvernement pour la poursuivre, comme coupable de contravention à l'art. 291 du C. pén., interdisant les réunions de plus de vingt personnes. Le Globe cessa de paraître le 21 avr. 1832, et le même jour, toute la famille saint-simonienne se retira dans sa maison de Ménilmontant, pour y mener une vie de recueillement et d'exaltation, une vie apostolique et monacale. Le 27 août commença le procès des saint-simoniens, accusés de contravention à l'art. 291 du C. pén. et de défit à la morale publique. Ils comparurent avec hauteur et avec orgueil, sans rien désavouer de leurs théories, et furent condamnés, Enfantin, Duveyrier et Chevalier à un an de prison et 100 fr. d'amende, Rodrigues et Barrault à 50 fr. d'amende; la société «dite» saint-simonienne fut dissoute. La famille rentra à la maison de Ménilmontant, et peu à peu, l'abandonnant, se dispersa. Quand Enfantin sortit de prison en 1833, l'école n'existait plus. Il rallia un petit nombre de disciples, mais c'était pour une œuvre nouvelle, pour l'exécution, sur le sol de l'Égypte, de ces grands travaux qui devaient préparer l'exploitation du globe par l'humanité: percement d'un canal entre la mer Rouge et la Méditerranée à Suez, oi seulement barrage du Nil, pour régler les inondations du fleuve. Ces projets échouèrent: Enfantin rentra en France en 1837 pour repartir en 1839 pour l'Algérie, où il conçut un plan complet de colonisation destiné à y être appliqué. En dépit de la vitalité de son chef, le saint-simonisme paraissait définitivement éteint; la révolution de 1848 le ranima pour quelque temps. Duvergier fonda un journal, le Crédit, auquel Enfantin collabora, et qui, après avoir passé presque inaperçu, cessa de paraître en 1850. Ce fut la dernière manifestation de la vie publique de l'école; sa vie morale se perpétua pendant plusieurs années encore dans quelques esprits isolés, qui ne surent se réunir et se relier.

    L'importance du saint-simonisme, dans l'histoire du socialisme et dans l'histoire des idées au XIXe siècle, est capitale. En laissant tomber de cette grande doctrine ce qui est caduc et qui, d'ailleurs, se révéla rapidement comme tel, en la débarrassant de toutes les fantaisies poétiques ou sentimentales qu'elle a pu produire, il reste ceci: 1° Les progrès de l'humanité et ceux de la science permettent et demandent l'élaboration d'une science sociale fondée sur les mêmes principes positifs et objectifs que la science physique. 2° Cette science doit être science d'observation et science d'organisation. 3° De l'observation de la société actuelle, il résulte qu'elle est divisée en deux classes hostiles, la classe des exploitants et celle des exploités, la classe des propriétaires oisifs et celle des travailleurs productifs. 4° L'organisation de la société future doit avoir pour but l'établissement de la justice et le règne de l'amour sur la terre, devenue l'immense domaine d'exploitation de l'humanité associée. 5° Un changement dans l'organisation de la société n'est possible que par un changement dans le régime de la propriété: l'héritage doit être supprimé, et la propriété universelle des instruments de production doit revenir à la société sous forme de l'État, qui sera chargé d'assurer la répartition équitable des biens. 6° L'éducation, donnée par les savants doit faire comprendre et aimer l'ordre social nouveau, et le pouvoir spirituel, appartenant aux meilleurs, doit maintenir, au-dessus des intérêts des industriels et des conceptions des savants, la nouvelle religion de fraternité et d'amour.
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    H. Bourgin
    Collaborateur à divers grandes revues françaises vers la fin du XIXe siècle, il est l'auteur de plusieurs écrits sur le socialisme et les figures importantes de son histoire: Saint-Simon, Proudhon, etc.
    Mots-clés
    Socialisme, industrie, travail, organisation de la société, morale sociale, Auguste Comte, Adolphe Blanqui, Enfantin, Bazard
    Extrait
    «La société, au début du XIXe siècle, souffre du malaise qui annonce la fin d'une période critique. Cette période est caractérisée par les symptômes habituels: des efforts sont faits en tous sens, mais il n'y a pas d'action d'ensemble, pas d'organisation; l'individualisme et la concurrence accumulent tous les maux du hasard et de l'intérêt personnel. Une doctrine sociale est nécessaire, qui élabore une conception générale de la société, qui la rende intelligible et qui l'organise, qui lui donne sa loi et lui impose sa forme.»
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    Socialisme, industrie, libéralisme, christianisme

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