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    Dossier: Dostoïevski Feodor Mikhailovich

    Le peleton d'exécution

    Stefan Zweig

    Dostoïewski est condamné à mort. Il est devant le peloton d'exécution. On lui a bandé les yeux. Il est déjà mort, mais une seconde avant de l'être irrémédiablement, lui officier lui apprend à lui et à ses camarades, que le tsar leur accorde sa grâce. Stefan Zweig parle ici en son nom.

    Source: Source: Stefan Zweig, «Dostoïevsky, Saint-Pétersbourg, place Semenov, 22 décembre 1849» dans Les heures étoilées de l'humanité, traduit de l'allemand par Alzin Hella et Hélène Denis, Montréal, Grasset 1940-44 p. 211-217

     

    Ils l'ont arraché la nuit à son sommeil ;
    Des sabres cliquettent à travers les souterrains,
    Des ordres brefs ; dans l'obscurité
    S'agitent des ombres fantomatiques et menaçantes
    Elles le poussent en avant, un corridor bée,
    Long et sombre.
    Un verrou crie, une porte gémit,
    L'air glacial du dehors lui fouette le visage,
    Une charrette attend, fosse roulante
    Dans laquelle on le pousse brutalement.

    Près de lui, enchaînés,
    Silencieux, le visage livide,
    Ses neuf compagnons.
    Aucun ne parle,
    Car chacun sait
    Où le conduit la charrette,
    Et que cette roue qui tourne sous eux
    Tient en ses rayons leur vie prisonnière.
    Tout à coup s'arrête
    La voiture grinçante, la porte crisse.
    A travers le grillage ouvert les regarde
    D'un œil triste et endormi
    Un morceau sombre du monde.
    Un carré de maisons
    Aux toits bas couverts d'un givre sale
    Encadre une place pleine de neige et d'ombre.
    Des nuages voilent d'un drap gris
    Le lieu d'exécution ;
    Seul le clocher doré de l'église
    Est effleuré par la lumière froide et sanglante de l'aube

    Silencieux ils s'avancent.
    Un lieutenant lit la sentence :
    La mort par les armes.
    La mort !
    Le mot tombe comme une lourde pierre
    Dans le froid miroir du silence.
    Il résonne
    Durement, comme si quelque chose se brisait,
    Puis s'éteint
    Le son vide dans la tombe muette
    Du calme et glacial matin.

    Tout se déroule en lui
    Comme dans un rêve :
    Il sait seulement qu'il va mourir.
    Quelqu'un s'avance et jette sur lui sans mot dire
    Un blanc linceul flottant.
    Un dernier mot de salut aux camarades,
    Et le regard fervent,
    Avec un cri sourd,
    Il baise le crucifix
    Que lui tend en l'exhortant le pope au visage grave.
    Puis tous les dix
    On les attache au poteau.

    Déjà
    Ss'approche un cosaque
    Pour lui bander les yeux
    Alors pour la dernière fois
    Avant de s'éteindre à jamais
    Son œil saisit avidement
    Le lambeau de monde que lui montre le ciel :
    A la lueur de l'aube il voit briller l'église —
    Comme au dernier saint-sacrement
    Sa coupole flamboie
    Pleine d'une aurore bénie.
    Et son âme emplie d'un bonheur imprévu s'élève vers elle
    Comme elle tend vers la vie de Dieu, après la mort...
    Soudain ils emprisonnent sa vue.

    Mais dans ses veines
    Le sang commence à courir plus coloré
    Et charrie en un flot miroitant
    Des formes vivantes.
    Le passé évanoui se ranime
    Et revit dans son cœur :
    Son enfance, pâle et grise,
    Le père et la mère, le frère, la femme,
    Trois miettes d'amitié, deux coupes de joie,
    Un rêve de gloire, un paquet de honte.

    Et le flot impétueux des images
    Continue à rouler dans ses artères.
    Il revoit sa jeunesse perdue, toute son existence
    Jusqu'à la seconde
    Où ils l'ont attaché au poteau.
    Puis une pensée jette,
    Triste et lourde,
    Une ombre sur son âme.

    Et voici
    Qu'il lui semble que quelqu'un s'avance sur lui,
    Il lui semble entendre un pas sombre, discret,
    Là, tout près ;
    Et une main se poser sur son cœur
    Qui bat faiblement, de plus en plus faiblement,
    Qui ne bat plus du tout —
    Une minute encore, et tout sera fini.

    Les cosaques
    Se forment là-bas en une ligne étincelante...
    Les bretelles sont soulevées, les fusils sont armés...
    Un roulement de tambours déchire l'air :
    Un instant qui dure des siècles.

    Puis un cri :
    Halte !
    L'officier
    S'avance, agitant un papier,
    Sa voix nette et claire tranche
    Dans le silence attentif :
    Le tsar
    A dans la grâce de sa sainte volonté
    Cassé le jugement
    Et l'a commué en une peine plus douce.

    Les mots tintent
    Encore étrangement : il n'en saisit pas le sens,
    Mais le sang
    Dans ses artères redevient rouge
    Et commence à chanter tout doucement.
    La mort
    Se glisse avec hésitation hors de ses membres raidis,
    Et les yeux encore voilés sentent
    Se poser sur eux le baiser de la lumière éternelle.

    Le geôlier
    Desserre en silence ses liens.
    Deux mains détachent le bandeau blanc
    Comme une écorce crevassée de bouleau
    De ses tempes brûlantes.
    Chancelants ses yeux remontent de la tombe
    Et tâtonnent gauchement
    Dans la vie retrouvée.

    Et il revoit la coupole dorée
    Qui dans la lueur montante de l'aube
    Brille à présent d'une lumière mystique
    Et que les roses de l'aurore
    Semblent enlacer d'un alphabet de pieuses prières ;
    La bulbe étincelante de l'église
    Dresse tel un glaive sacré
    Sa croix dans les nuages joyeux et rougissants ;
    Là-bas dans la bruissante clarté matinale,
    Au-dessus de l'église, grandit le dôme des cieux.
    Un flot
    De lumière jette ses ondes flamboyantes
    Dans le ciel vibrant.
    Le brouillard
    Monte lourdement, comme chargé
    Du poids de toute l'obscurité terrestre,
    Et des sons jaillissent des profondeurs
    Comme si des milliers de voix
    Appelaient en chœur.
    Et voici qu'il entend pour la première fois
    Toute la souffrance humaine.
    Qui hurle par le monde.
    Il entend la voix des petits et des faibles,
    Des femmes qui se sont données en vain,
    Des filles qui se raillent elles-mêmes,
    Des humiliés à la noire rancune,
    Des solitaires, qu'aucun sourire n'a réjoui,
    Des enfants qui sanglotent et se lamentent,
    De tous ceux que l'on a abusés ;
    Il les entend tous, ceux-là qui souffrent,
    Les traqués, les persécutés, les réprouvés,
    Les martyrs sans couronne.
    Leur voix monte
    En un chant puissant
    Droit au ciel ouvert.
    Et il voit
    Que seule la souffrance élève vers Dieu,
    Tandis que le lourd bonheur
    Tient l'homme attaché à la terre.
    Mais là'haut la lumière s'élargit à l'infini
    Sous le flot
    Des chœurs montant
    De la souffrance terrestre,
    Et il sait que tous, tous,
    Dieu les exaucera,
    Les cieux chantent miséricorde !
    Les pauvres
    Dieu ne les juge pas,
    Une pitié sans bornes
    Embrase les voûtes célestes d'une lumière éternelle.
    Les cavaliers de l'Apocalypse s'évanouissent,
    La souffrance devient joie, le bonheur souffrance
    Pour celui qui dans la mort a connu la vie.
    Et déjà descend vers la terre
    Un ange de feu
    Qui lui enfonce dans le cœur
    Le rayon de l'amour sacré né dans la douleur.

    Alors il tombe
    A genoux comme abattu.
    Toute la souffrance du monde
    Est entrée en lui.
    Son corps tremble,

    Une écume blanche mouille ses lèvres,
    Un rictus réforme ses traits,
    Mais des larmes de bonheur
    Tombent sur son linceul.
    Car depuis que l'ont touché
    Les lèvres amères de la mort
    Son cœur sent la douceur de vivre.
    Son âme est assoiffée de tortures et de plaies,
    Il lui apparaît clairement
    Qu'en cet instant
    Il a été celui
    Qui autrefois fut crucifié
    Et que, comme Lui,
    Il doit, depuis ce baiser brûlant de la mort,
    Aimer la vie pour la souffrance.

    Les soldats l'arrachent du poteau.
    Blême
    Et comme éteint est son visage.
    Avec brutalité
    Ils le ramènent dans le cortège.
    Son regard est perdu, plongé en lui,
    Et sur ses lèvres tremblantes
    Flotte le rire jaune des Karamazov.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Stefan Zweig
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    Extrait
    Et voici qu'il entend pour la première fois Toute la souffrance humaine. Qui hurle par le monde. Il entend la voix des petits et des faibles, Des femmes qui se sont données en vain, Des filles qui se raillent elles-mêmes, Des humiliés à la noire rancune, Des solitaires, qu'aucun sourire n'a réjoui, Des enfants qui sanglotent et se lamentent, De tous ceux que l'on a abusés ; Il les entend tous, ceux-là qui souffrent, Les traqués, les persécutés, les réprouvés, Les martyrs sans couronne. Leur voix monte En un chant puissant Droit au ciel ouvert. Et il voit Que seule la souffrance élève vers Dieu, Tandis que le lourd bonheur Tient l'homme attaché à la terre.
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