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    Impression du texte

    Dossier: Faust

    Le Docteur Faust

    Christopher Marlowe
    Pièce en cinq actes traduite par Charles Le Blanc.
    Dramatis personae

    Choeur
    Docteur Faust
    Wagner, son serviteur, un étudiant
    Valdès, Cornélius, amis de Faust et magiciens
    Trois clercs
    Un vieillard

    Le Pape Adrien
    Raymond, roi de Hongrie
    Bruno, rival du pape
    Cardinaux de France et de Padoue
    L'archevêque de Reims

    Charles Quint, Empereur d'Allemagne
    Martino, Frédéric, Benvolio, chevaliers à la cour impériale
    Duc de Saxe
    Duc et Duchesse de Vanholt

    Robin, aussi nommé le Clown
    Dick
    Rafe
    Aubergiste
    Maquignon
    Charretier
    Hôtesse, dans une auberge

    Bon ange
    Mauvais ange
    Méphistophélès
    Lucifer
    Belzébuth
    Esprits représentants les Sept Péchés Capitaux,
    Alexandre le Grand, sa maîtresse,
    Darius, roi de Perse,
    Hélène de Troie,

    Démons, Évêques, Moines, deux Cupidons, Soldats et Valets.


    Docteur Faust
    [L'in-quarto de 1604 indique comme titre à la pièce de Marlowe: «The Tragicall History of D. Faustus». Ce titre devint ensuite, dans les éditions de 1609 et de 1611: «The Tragicall History of the Horrible Life and Death of Doctor Faustus». L'in-quarto de 1616, pour sa part, a pour titre: «The Tragicall History of the Life and Death of Doctor Faustus».]

    Prologue

    Entre Le Choeur

    Le Choeur
    [Par ce discours du Choeur, l'intention de Marlowe est assez nette de montrer que le centre d'intérêt dramatique de la pièce n'est pas dans la narration d'un événement épique ou même héroïque, mais réside tout entier dans le déchirement intérieur d'une âme aux prises avec elle-même. Le Choeur n'est pas ici un «choeur» au sens du théâtre classique, mais représente plutôt un simple «narrateur».]
    Nous ne défilons plus à présent aux champs de Trasimène [Hannibal y battit les Romains en 217 A.C.], où Mars affronta la belliqueuse Carthage, ni n'égayons d'amoureux badinages les cours des rois où s'abîment les trônes. Notre Muse n'entend pas célébrer, en une poésie divine, le faste et l'orgueil d'actions audacieuses: nous ne voulons, Seigneurs, qu'esquisser aujourd'hui l'ombre, bonne ou mauvaise, du destin de Faust. [De quel destin parle-t-on? Faust, après avoir dompté le savoir et être devenu maître de toutes les sciences, veut devenir maître de son propre destin; l'action dramatique réside essentiellement dans cet effort de Faust de devenir maître de son propre destin, de faire de sa vie un objet de connaissance. La question centrale qui hante le Faust de Marlowe n'est pas le «Qui suis-je?» de Socrate, mais le «Que sais-je?» de Montaigne. Faust ne semble pas transformé par toutes ses connaissances, il n'a pas atteint la sérénité du sage, à peine la tranquillité inquiète du sceptique. Il recherche la forme absolue de son esprit non par lassitude, comme le Faust de Goethe, mais parce qu'il ne parvient pas à croire que l'Univers n’est que ce qu'il en sait et la vie, autre chose que ce qu'il ressent]. Et à présent, nous en appelons à votre jugement et à votre patience, car nous parlerons de Faust dans son enfance.
    Il est né de bas lignage, en Allemagne, dans une ville nommée Rhodes. [Il s'agit d'une ville de l'ancien duché de Saxe-Altembourg qui se nomme Rod (aussi Roda). Marlowe, qui suit de près la traduction anglaise du Faustbuch, ne fait que reprendre la traduction faite du nom de cette ville]. À l'âge mûr, il alla à Wittemberg, où l'un de ses parents se chargea principalement de son éducation. Il profita si bien en religion, enrichissant le champ fertile du savoir, qu'on le décora bientôt du titre de docteur, excellent entre tous ceux qui disputent à plaisir sur les célestes matières de la Théologie. Alors, superbe et fier de sa science, il s'éleva, porté par ses ailes de cire, au-delà de ses forces et les cieux, qui les fondirent, conspirèrent sa chute. [La référence au mythe d'Icare revient dans la pièce Didon, Reine de Carthage, V, I, 243-45]. Il est tombé dans les arts démoniaques, et a gorgé ses talents de savoir doré. Il se repaît de la maudite nécromancie; rien ne lui est maintenant plus doux que la magie, qu'il préfère même à son Salut:

    Tel est l’homme assis dans son cabinet d'études.

    Exit.

    Acte I

    Scène I

    Faust dans son cabinet d'études

    Faust
    [Il importe d'indiquer au lecteur que le Faust de Marlowe n'est pas, à l'instar du Faust de Goethe, un vieillard que le monde a déçu et lassé de connaissances, mais un jeune homme, peut-être vers la trentaine, brillant esprit et qui sait toute chose hormis se satisfaire; un «terrifiant génie», pour reprendre l'expression de Chateaubriand sur Pascal, mais un terrifiant génie qui préférera s'instruire aux lueurs de l'enfer, plutôt qu'à celle du paradis; un libertin du savoir en somme, un peu comme les university wits dont Marlowe était le représentant le plus digne. Comme le Faust de Goethe, deux âmes partagent le sein du Faust de Marlowe; il y a le Faust chez qui l'objectivité domine, et qui se parle à la troisième personne, marquant ainsi une distance, un état où la passion n'exerce plus son pouvoir; il y a le Faust qui parle à la première personne, celui où la subjectivité domine, et qui est le jouet des passions les plus déchirantes. Marlowe utilise la technique du soliloque afin d'insister sur les tensions internes qui agitent Faust. La même technique se vérifie chez Shakespeare, dans Hamlet et Macbeth.]
    Choisis l'objet de tes études, Faust, et commence par sonder la profondeur de celle que tu veux pénétrer. Reçu Docteur, sois prêcheur en apparence, mais examine la fin de chaque science, et sacrifie ta vie entière aux oeuvres d'Aristote.
    Douces Analytiques [Les Analytiques d'Aristote forment la partie du corpus aristotélicien qui examine la logique. Faust examine les sciences dans l'ordre traditionnel du XVIe siècle: Philosophie (logique), Médecine, Jurisprudence et Théologie], c'est vous qui m'avez ravi: Bene disserere est finis logices.
    Bien débattre serait le but de la logique? Cet art n'a-t-il donc de plus grand miracle à offrir? Alors ne lis plus, toi qui as atteint ce but; il faut une plus ample matière à l'esprit de Faust. On kai me on [«être et n'être pas», référence au principe de contradiction exprimé dans la Logique d'Aristote], adieu!
    Vienne Galien! [Médecin grec (vers 130 - vers 201) dont les oeuvres, insistant sur la théorie des humeurs, eurent un grand succès durant le Moyen-Âge et la Renaissance], car ubi desinit philosophus, ibi incipit medicus [«là où s'arrêtent les philosophes, les médecins débutent», Aristote, De Sensu, 436a]. Sois médecin, Faust, empile les écus, et deviens éternel par quelque cure miraculeuse. Summum bonum medicinæ sanitas [«Le plus grand bien de la médecine est la santé»; d'après Aristote, Éthique à Nicomaque, 1094a 8], la fin de la médecine est la santé. Allons, Faust, n'as-tu pas également atteint ce but? Tes banalités ne résonnent-elles pas comme autant d'aphorismes? Tes prescriptions grâce auxquelles des villes entières furent sauvées de la peste et mille maux sans espoir enfin soulagés, ne sont-elles pas placardées? Et pourtant, Faust, tu n'es et ne demeures qu'un homme. Pourrais-tu faire que l'homme vive à jamais, ou que, mort, il renaisse à la vie, alors cette profession t'apporterait l'estime. Adieu donc Médecine!
    Où est Justinien? [Justinien Ier (vers 482 - 565) qui fit codifier la loi: Code de Justinien, Digeste, Institutes, Novelles]. Si una eademque res legatur duobus, alter rem, alter valorem rei [«Si le même objet est légué à deux personnes, l'une doit avoir l'objet, et l'autre la valeur de l'objet». Justinien, Institutes, II, XX], etc. Un méchant cas d'héritages mesquins, Exhaereditare filium non potest pater nisi [«Un père ne peut déshériter son fils, hormis...» ibid., II, XIII]. Voilà tout le sujet des Institutes et la forme universelle de la loi. Cette étude est le fait de mercenaire, dont le travail ne s'intéresse qu'aux ordures, intérêt trop servile et trop peu libéral pour moi!
    À tout prendre, la Théologie est préférable. Examine bien, Faust, la Bible de Jérôme. Stipendium peccati mors est [Épître aux Romains, VII, 23]. Ah! Stipendium etc. Le fruit du péché est la mort: quelle cruauté! Si pecasse negamus, fallimur, et nulla est in nobis veritas. Dénier le péché entraîne notre chute, et il n'y a plus alors de vérité en nous. [Les dernières lignes sont librement empruntées à Saint Paul, Épître aux Romains, VI-23 et à Jean, I, 8]. Puis donc nous péchons, nous devons mourir, et mourir, hélas! d'une mort sans aube. [Il est clairement visible ici que Faust n'a pas la foi, puisqu'il récuse le christianisme à cause d'un problème de logique: l'âme mortelle est pécheresse, or les pécheurs doivent être damnés; l'homme étant mortel, il est donc obligatoirement damné]. Quelle doctrine est-ce donc? Che sarà, sarà: Advienne que pourra! Adieu [en français dans le texte], Théologie!
    Les métaphysiques livresques des magiciens et des nécromants sont sublimes: ces lignes, ces cercles, ces lettres et ces caractères, forment ton aspiration la plus grande, Faust! Oh! Quel jardin de fruits et de délices, de puissance, d'honneur, d'omnipotence, est promis au studieux maraîcher! Tout ce qui s'agite entre la tranquillité des pôles sera à mon service: sans doute les empereurs et les rois se font obéir dans leurs diverses provinces, mais ils ne peuvent lever les vents, ni fendre les nues. L'empire de qui s'entend dans cet art, s'étendra autant que l'esprit humain: un bon magicien est un demi-dieu. Au travail, ô Faust, et deviens un Dieu!

    Entre Wagner

    Wagner, recommande-moi à mes très chers amis, à l'Allemand Valdès, à Cornélius, et prie-les instamment de venir me voir.

    Wagner
    J'y vais, Monseigneur.

    Exit.

    Faust
    Leurs avis me seront d'un secours plus grand que tout mon pénible labeur solitaire.

    Entrent le Bon Ange et le Mauvais Ange.

    Bon Ange
    Ô Faust, écarte de toi ce livre damné, n'y fixe pas ton regard de crainte qu'il séduise ton âme et attire sur toi le lourd courroux de Dieu! Lis, lis plutôt les Écritures! Tout le reste n'est que blasphème.

    Mauvais Ange
    Poursuis donc Faust cet art fameux qui renferme tous les trésors de la Nature! Sois sur Terre, ce que Zeus est sur l'Olympe: le Seigneur et le Maître de tous les éléments!

    Exeunt.

    Faust
    Comme cette pensée m'enivre! Pourrais-je faire que les esprits assouvissent mes désirs, me délivrent des doutes et accomplissent pour moi les entreprises les plus inouïes? Je veux, pour de l'or, qu'ils s'envolent vers les Indes, qu'ils assèchent l'Océan pour cueillir les perles levantines, et qu'ils recherchent enfin aux quatre coins du continent nouveau des fruits curieux et des délicatesses princières! Je veux qu'ils m'enseignent les rares sagesses et me révèlent les secrets de tous les monarques étrangers! Je veux qu'ils encerclent l'Allemagne d'une muraille de bronze et ceinturent Wittemberg des rapides eaux du Rhin [Wittemberg est sur l'Elbe]. Je veux qu'ils remplissent de soie les écoles, dont les étudiants seront splendidement vêtus. Je lèverai une armée avec l'or qu'ils m'apporteront et, chassant de nos terres le prince de Parme [Alexandre Farnèse, gouverneur général des Pays-Bas de 1579 à 1592], je régnerai, unique roi de toutes nos provinces. Oui! mes esprits serviles m'inventeront, pour soutenir les charges guerrières, des armes extraordinaires, tel que fut le navire enflammé au pont d'Anvers! [Lors du siège d'Anvers (1584-85), les Espagnols lancèrent contre un pont construit par le Prince de Parme, un brûlot qui le détruisit complètement (4 avril 1585).]

    Entrent Valdès et Cornélius

    Entrez Valdès et Cornélius, mes frères, réjouissez-moi de vos sages propos.
    Valdès, doux Valdès, et toi Cornélius, vous savez que vos paroles m'ont gagné enfin aux pratiques magiques et aux arts occultes. Maintenant toutefois, ce ne sont plus seulement vos paroles, mais ma propre fantaisie, qui ne veut de ma réflexion aucun autre objet que ruminer le savoir des nécromants. La Philosophie est odieuse et obscure, le Droit et la Médecine ne sont, à eux deux, que pour les âmes étroites. La Théologie est plus vulgaire encore! Haïssable, aride, méprisable et vile! Art magique, toi seul m'enchante!
    À présent, chers amis, aidez ma tentative! Moi, qui ai enseveli par de brefs syllogismes les pasteurs de l'Église allemande, et fait accourir l'orgueil de Wittemberg à l'écoute de mes réfutations, telles se pressaient jadis les âmes autour du tendre Musée [il s'agit ici du Musée qui est rappelé dans l'Enéide, VI, 667] quand il descendit aux Enfers, ainsi veux-je être aussi fin qu'Agrippa [Cornelius Agrippa de Nettesheim (1485 - 1535), humaniste et magicien réputé. Il est l'auteur d'un célèbre grimoire magique, le Picatrix, qui jouit d'une fortune constante jusqu'aux Lumières (un exemplaire fut même séquestré à Casanova lorsqu'il fut condamné aux Plombs par les Inquisiteurs de Venise)], dont les fantômes le firent célébrer de l'Europe entière.

    Valdès
    Faust, ces livres, ton génie et notre expérience feront de nous des Saints. De même que le Maure obéit à son maître Espagnol, ainsi les esprits de chaque élément seront à jamais à notre service: comme des lions, à notre guise, ils devront nous protéger, et comme des reîtres allemands avec leurs lances, ou en géants lapons, trotter à nos côtés; parfois, ils se feront femmes ou vierges sans tache, et sur leur front altier chatoiera plus de grâce encore, que sur le sein blanc de la Reine d'Amour. De Venise ils rapporteront d'immenses caraques et d'Amérique, la toison d'or qui chaque année remplit les coffres du vieux Philippe [Marlowe commet ici un anachronisme. Le roi d'Espagne à l'époque qui nous intéresse était Charles Quint, qui fut roi d'Espagne jusqu'en 1556, et que d'ailleurs Faust rencontre. Le vieux Philippe serait en fait Philippe Ier le Beau (Bruges 1478 - Burgos 1506) père de Charles Quint, peut-être évoqué de façon posthume. Le roi d'Espagne à l'époque de Marlowe était Philippe II (Valladolid 1527 - Escurial 1598), fils et successeur de Charles Quint, bien connu pour les ressources aurifères qu'il tira de ses possessions américaines. Il avait plus de soixante ans lors de la rédaction de Docteur Faust, âge respectable à la Renaissance, aussi l'épithète vieux lui conviendrait-il] ...si toutefois tu es aussi résolu que tu es savant, Faust!

    Faust
    Je suis aussi résolu dans ce dessein que tu l'es à vivre, Valdès. Passons outre.

    Cornélius
    Les miracles que la magie accomplira, te décideront de n'étudier plus rien d'autre. Celui qui connaît à fond l'astrologie, qui possède les langues et sait la propriété des minéraux, détient tous les éléments nécessaires à la magie. Ne doute donc pas, Faust, d'obtenir la renommée et être davantage visité pour ces arts que ne le fut jusqu'ici l'oracle de Delphes. Les esprits m'ont confié qu'ils assécheront la mer et retrouveront les trésors des épaves étrangères. Oui! toutes les richesses que nos ancêtres ont tenu cachées dans les massives entrailles de la terre. Dis-moi donc alors, Faust, ce que nous trois pouvons espérer de plus?

    Faust
    Rien de plus, Cornélius. Oh! comme cela réjouit mon âme! Venez, et enseignez-moi des expériences magiques que je puisse conjurer en quelque bois obscur, et posséder pleinement toutes ces joies.

    Valdès
    Hâte-toi alors vers un solitaire bocage en emportant les sages ouvrages de Bacon et Albanus [Roger Bacon (vers 1214-1294). Philosophe anglais, il est, entre autres, l'auteur de commentaires sur les oeuvres «naturelles» d'Aristote. Il fut emprisonné entre 1277-79 car on le suspectait de sorcellerie. Quant à Albanus, on ne sait trop s'il s'agit de Pietro Albano un médecin et alchimiste italien du treizième siècle, ou bien d'Albert Le Grand (1193-1280) à qui la tradition attribut un grimoire magique], le psautier des Hébreux [le livre de Psaumes; certains psaumes et les premiers versets de l'Évangile selon St-Jean servaient à conjurer les esprits malins] et le Nouveau Testament; nous t'informerons d'ici que cesse notre rencontre, de tout ce dont tu auras besoin.

    Cornélius
    Valdès, enseigne-lui d'abord les paroles magiques; puis, tous les autres rites appris, Faust pourra exercer son habilité dans la solitude.

    Valdès
    Je t'enseignerai d'abord les rudiments, et bientôt tu seras meilleur que moi.

    Faust
    Avant tout, dînez avec moi, puis, après le repas, nous examinerons toutes les choses à fond; avant le sommeil j'essayerai mon pouvoir: je conjurerai cette nuit, dusse-je en mourir!

    Exeunt omnes


    Scène II
    [La scène suit le texte de 1616.]
    Entrent Deux Clercs

    1er Clerc
    Je me demande ce qu'il est advenu de Faust, lui qui avait l'habitude de faire résonner notre École de son sic probo [je prouve ainsi].

    2e Clerc
    C'est ce que nous saurons à l'instant; voici venir son valet.

    Entre Wagner

    Ier Clerc
    Holà, manant, où est-on maître?

    Wagner
    Dieu seul le sait.

    2e Clerc
    Comment! tu ne le sais donc pas?

    Wagner
    Si, je le sais, mais votre déduction est fausse.

    Ier Clerc
    Allez, pendard, cesse tes plaisanteries et dis-nous où il est!

    Wagner
    Ce n'est pas une déduction logique issue de la force des arguments sur lesquels, vous qui êtes licenciés, devriez vous appuyer. Admettez donc votre erreur et soyez plus attentifs.

    2e Clerc
    Ne nous le diras-tu jamais?

    Wagner
    Vous vous trompez, j'y viens, bien que, si vous n'étiez des cancres, vous ne me poseriez jamais une telle question, car Faust n'est-il pas corpus naturale et par conséquent mobile? Ainsi, pourquoi me faites-vous une demande semblable? Si je n'étais pas de nature flegmatique, lent à m'emporter et enclin au libertinage (je veux dire: à l'amour du prochain!) vous ne pourriez approcher à plus de quarante pieds du gibet [peut-être faut-il entendre la salle à manger de Faust, où Wagner se livre à la paillardise?], quoique je ne doute pas vous voir tous deux pendus la session prochaine. Ayant ainsi triomphé de vous, j'ajusterai ma physionomie sur celle du Puritain et je parlerai de la sorte: «Sincèrement, mes chers frères, mon maître est en un dîner en compagnie de Valdès et Cornélius, ce que le vin, s'il pouvait parler, dirait à vos Seigneuries: ainsi que Dieu vous bénisse donc, vous protège et vous garde, mes chers frères.»

    Exit.

    1er Clerc
    Ô Faust, la crainte que tu fusses tombé dans les sciences occultes m'avait longtemps inquiétée; t'y voici donc avec ceux qui, par cet art, ont un renom d'infamie à travers l'univers.

    2e Clerc
    Me serait-il inconnu, serait-il un ennemi, le péril que court son âme m'affligerait tout autant. Mais viens, allons en informer le Recteur; ses sages conseils le sauveront peut-être.

    Ier Clerc
    Je crains fort que plus rien ne le sauve.

    2e Clerc
    Essayons néanmoins de voir ce que nous pouvons pour lui.

    Exeunt

    Scène III
    [Un bois la nuit]
    Tonnerre. Entre Lucifer et quatre Démons:
    Faust s'adresse à eux par ce discours.

    Faust
    À présent que la silhouette ombrageuse de la nuit, jaillie d'un bond des mondes antarctiques au firmament, prétend paraître devant le regard orageux d'Orion [expression reprise de Virgile, Enéide, I, 535 et IV, 52], et veut obscurcir les cieux de sa sombre haleine, débute, ô Faust, tes incantations. Éprouve l'obéissance des démons par ta hâte à leur donner prières et sacrifices. En ce cercle est inscrit le nom de Jéhovah et, dans un sens puis dans l'autre, en anagramme, sont abrégés les noms sacrés des Saints, les figures de chaque attribut céleste, les signes astrologiques et les planètes par lesquels les esprits sont forcés d'apparaître. Ainsi ne crains rien, ô Faust, sois ferme et pousse à leur limite les puissances magiques.

    Tonnerre.

    Que le dieu de l'Achéron me soit favorable! Arrière esprit trinitaire de Jéhovah! Esprits du feu, de l'air, de l'eau et de la terre, je vous salue! Lucifer, Prince de l'Orient, Belzébuth, Monarque de l'abîme fuligineux et Toi aussi Démogorgon, soyez-moi propices et faites apparaître ici Méphistophélès! [Que le dieu... Méphistophélès! En latin dans le texte.]

    Un Dragon apparaît brièvement dans le ciel.

    Qu'attends-tu donc? Par Jéhovah, par la Géhenne, par cette eau bénite que je répands, par le signe de la croix que je fais à présent, par mes conjurations, puisse Méphistophélès apparaître et se mettre à mon service!

    Entre un Démon

    Je t'ordonne de faire demi-tour et de changer de forme! Tu es trop laid pour me servir! Va, et reviens-moi en un vieux franciscain, c'est l'aspect qui convient le mieux à un démon.

    Exit.

    Je vois la force des paroles magiques! Qui donc ne voudrait être virtuose en cet art? Méphistophélès est docile, plein d'obéissance et humble, tant est grande la force de la magie et de mes formules!
    À présent que tu es devenu, ô Faust, un maître dans l'art de conjurer [«À présent...» Ligne omise dans le texte de 1616], tu peux commander le grand Méphistophélès.
    Pourquoi ne reviens-tu donc, Méphistophélès, sous l'apparence d'un moine?

    Entre Méphistophélès

    Méphistophélès
    À présent, Faust, que veux-tu de moi?

    Faust
    Je t'ordonne de veiller sur moi tant que je vivrai, d'exécuter tout ce que je pourrais te commander, prêt à enlever la Lune de son orbite ou d'engloutir le monde sous l'Océan.

    Méphistophélès
    Je suis un serviteur du grand Lucifer, et ne puis te suivre sans son consentement. Nous ne pouvons accomplir que ce qu'il ordonne.

    Faust
    Ne t'a-t-il pas ordonné de m'apparaître?

    Méphistophélès
    Non. J'y suis venu de mon propre gré.

    Faust
    Mes formules imprécatrices ne t'ont-elles pas fait apparaître ici? Parle!

    Méphistophélès
    Elles en furent certes la cause, mais cause per accidens: sitôt que nous entendons le nom de Dieu menacé de ruine, les Écritures et le Christ abjurés, nous volons dans l'espoir de conquérir l'âme glorieuse. Nous ne venons qu'au moment où elle utilise certains propos qui portent en eux les dangers de la damnation. C'est pourquoi le moyen le plus aisé de conjurer, est d'abjurer la Trinité et de prier avec dévotion le Prince de l'Enfer.

    Faust
    C'est ainsi que moi, Faust, j'ai déjà agi, et je ne retiens comme tout principe que nul ne m'est supérieur, sinon Belzébuth, auquel je me consacre. Le mot «damnation» ne terrifie en rien celui qui confond l'Enfer et l'Élysée: son fantôme fréquentera les philosophes de l'Antiquité! [Platon fait dire à Socrate, dans le Phédon, qu'il y aura bien du plaisir dans l'Hadès à examiner les âmes des philosophes.]
    Mais laissons là cette vétille qu'est l'âme humaine et dis-moi plutôt ce qu'est Lucifer, ton seigneur?

    Méphistophélès
    Le grand régent et le commandeur de tous les esprits infernaux.

    Faust
    Ce Lucifer, ne fut-il pas un ange jadis?

    Méphistophélès
    Oui, Faust, et de tous le plus chèrement aimé de Dieu.

    Faust
    D'où vient-il alors qu'il est le Prince des démons?

    Méphistophélès
    Oh! par un désir insolent et orgueilleux qui lui voila le visage céleste de Dieu.

    Faust
    Et qui êtes-vous, vous qui vivez avec Lucifer?

    Méphistophélès
    De malheureux esprits qu'il entraîna dans sa chute, qui conspirent contre Dieu avec lui, et qui sont damnés, comme Lucifer, à jamais [Ézéchiel, XVIII, 12-16; Isaïe, XIV, 12-15, 2 Pierre 2, 4.]

    Faust
    Dans quel lieu êtes-vous damnés?

    Méphistophélès
    En Enfer.

    Faust
    D'où vient-il alors que tu es hors de l'Enfer?

    Méphistophélès
    Mais ici, n'est-ce pas aussi l'Enfer [voir aussi Milton, Le Paradis Perdu, IV, 75: «Le chemin où je vole est l'Enfer; moi-même, je suis l'Enfer»?].
    Ne crois tu pas que moi, qui ai vu le visage de Dieu et ai goûté les joies immortelles des cieux, je ne souffre dix mille enfers d'être dépossédé de l'éternel bonheur? Ô Faust, cesse tes questions frivoles qui jettent la terreur dans mon âme défaillante.

    Faust
    Quoi, le grand Méphistophélès est aussi altéré de se voir priver des plaisirs élyséens? Qu'il apprenne donc de Faust le courage viril et le dédain de ces joies qu'il ne doit jamais plus posséder. Fais cette annonce au puissant Lucifer: puisque Faust a encouru l'éternelle mort pour avoir, par d'opiniâtres pensées, ébranlé le trône de Jupiter, il lui abandonne son âme, pourvu qu'il lui ménage vingt-quatre années de voluptueuse existence, avec toi comme serviteur me donnant tout ce que j'ordonnerai, tout ce que je réclamerai: d'abattre mes ennemis et d'aider ceux que j'aime, toujours en obéissant à mes voeux.
    Va donc, retourne au puissant Lucifer, rejoins-moi dans mon cabinet à minuit, et fais moi connaître les intentions de ton maître.

    Méphistophélès
    J'y vais, ô Faust.

    Exit.

    Faust
    Aurais-je autant d'âmes qu'il y a d'étoiles dans le firmament, je les donnerais toutes à Méphistophélès! Grâce à lui, je serai le plus grand empereur de l'univers: je jetterai un pont dans l'air mouvant, que je traverserai avec mes légions, pour unir en un continent l'Espagne et les collines qui bordent le rivage africain, tous deux vassaux de ma couronne. L'Empereur ne vivra que par ma volonté, ainsi que les potentats d'Allemagne.
    À présent que j'ai obtenu ce que mon coeur désire, je vivrai dans la pensée de mon art, jusqu'au retour prochain de Méphistophélès.

    Exit.

    Scène IV
    [Scène tirée du texte de 1604. Probablement rédigée par un collaborateur de Marlowe.]
    Entrent Wagner et le Clown [Robin]

    Wagner
    Maraud, gamin, viens ici!

    Clown
    Gamin! Honte sur moi! Morbleu! Gamin vous-même! Vous n'avez pas souvent vu de gamin avec de telles barbiches, j'en jurerais.

    Wagner
    Manant, n'as-tu pas d'entrées d'argent?

    Clown
    Bien sûr, et des sorties aussi, sire, comme vous pouvez voir [le Clown montre les trous de son pantalon].

    Wagner
    Hélas! pauvre serf! Voyez comme la pauvreté fait saillie de sa nudité. Je sais le vilain sans emploi et si affamé, qu'il donnerait son âme au diable pour une épaule de mouton, quand même elle serait crue.

    Clown
    Non point. J'aurais besoin de l'avoir bien rôtie, et relevée d'une sauce délicate si j'avais à payer un tel prix, je vous l'assure.

    Wagner
    Et bien maraud, veux-tu être mon serviteur? Je te vêtirai comme Qui mihi discipulus. [«Comme l'un de mes disciples». Il s'agissait des premiers mots d'un poème en vogue dans les écoles de l'époque.]

    Clown
    Vous me vêtirez comme un mètre?

    Wagner
    Non point, esclave, mais de soie battue, comme un valet.

    Clown
    Un balais! Ça sert à tuer la vermine! Ainsi serais-je bien poussiéreux si je vous servais.
    [Il y a ici un intéressant problème de traduction. Marlowe s'amuse en jouant avec la réalité et les mots, jeu particulièrement difficile à rendre quand la réalité s'est transformée et que ces mots doivent être traduits. D'abord, Marlowe fait dire à Wagner «And I will make thee go, like Qui mihi disciplus», ce qu'on pourrait traduire littéralement par: Je te ferai passer comme l'un de mes disciples. La dernière phrase en latin est comprise faussement par le clown comme un vers latin, comme il arrivait souvent au pédant d'en déclamer. C'est pourquoi il répond: «How, in verse?», littéralement: Comment, en vers? La suite éclaire notre traduction, puisque Wagner réplique: «No, sirrah; in beaten silk and stavesacre». Or, à l'époque qui nous occupe, les valets des nobles portaient souvent une livrée de soie brodée (beaten). Beaten signifiant aussi battue, l'allusion à la soie battue laisse entendre la bastonnade du maître sur son valet. Notre traduction joue sur l'homonymie de maître et mètre. Greg in Marlowe's Dr. Faustus 1604-1616: Parallel Texts, 1950, laisse entendre que la réplique du Clown; «Stavesacre? [...]» serait la corruption comique du mot Knavesacre, qui signifie valet. Ainsi, nous sommes autorisé à traduire comme nous l'avons fait: En soie battue comme un valet. L'allusion de l'adjectif conservant l'ambiguïté voulue par Marlowe. Cette traduction permet en outre de préserver l'effet comique en corrompant valet, pour en faire balais. Bien entendu, balais ne traduit pas Stavesacre, sorte de poudre pour tuer la vermine, mais il fait beaucoup de sens puisqu'un balais peut aussi servir à tuer la vermine. La suite du texte est logique car le Clown poursuit: «...if I serve you, I shall be lousy». Lousy signifie tout autant pouilleux que poussiéreux, cete dernière épithète convenant bien à un balais. Il va de soi qu'il s'agit plus d'une transposition que d'une traduction philologiquement rigoureuse, et le lecteur profiterait beaucoup en consultant les autres traductions françaises du Docteur Faust (voir bibliographie de notre Étude du Docteur Faust).]

    Wagner
    Tu le seras, que tu me suives ou non. Alors maraud, si tu ne décides pas à l'instant de t'attacher à moi pour sept ans, je change tous tes poux en esprits familiers qui te mettront en pièces.

    Clown
    Nenni, sire, vous pouvez vous épargner ce labeur, puisqu'ils me sont aussi familiers que s'ils payaient pension pour ma chair et mon sang, je puis vous le dire.

    Wagner
    Et bien maraud, trêve de plaisanteries et prenez ces florins.

    Clown
    Des lorrains, qu'est-ce donc? [Nous suivons ici la solution de traduction proposée par Danchin]

    Wagner
    Des écus de France.

    Clown
    Par la messe! malgré le nom d'écu de France, il est encore préférable d'avoir des pièces anglaises. [La monnaie française avait cours légal en Angleterre au seizième et dix-septième siècle, et il semble qu'elle ait été facile à contrefaire.]

    Wagner
    Et bien tu n'as plus à présent qu'une heure de sursis puis, à sa convenance, le diable viendra te chercher.

    Clown
    Voici, reprenez vos écus, je n'en veux point.

    Wagner
    Vraiment, je ne le reprendrai pas.

    Clown
    Vraiment, vous les reprendrez.

    Wagner
    Soyez témoins que je lui ai donnés.

    Clown
    Soyez témoins que je les lui rends.

    Wagner
    Eh bien! Tu es serré de près, prépare-toi, car je vais maintenant lever deux démons, Bélial et Belcher, pour t'emporter au loin.

    Clown
    Amenez votre Bélial et votre Belcher ici, et je les bats comme ils n'ont jamais été battus depuis qu'ils sont des démons. Et si j'en tuais un, que diraient les gens? «Vois-tu cet homme là-bas avec les larges frusques, et bien il a tué le diable!» Ainsi je serais surnommé le diablicide à travers toute la paroisse.

    Entrent deux Démons, et le Clown s'enfuit en criant.

    Wagner
    Et à présent sire, me servirez-vous enfin?

    Clown
    Ah! mon bon Wagner, éloigne les démons je t'en prie!

    Wagner
    Esprits, allez-vous en!
    Exeunt.
    Maintenant maraud, suis-moi.

    Clown
    Oui, mais écoutez-moi maître, m'enseignerez-vous le métier de magicien?

    Wagner
    Bien sûr maraud, je t'enseignerai à te transformer en chien, en chat, en souris, en rat, en n'importe quoi.

    Clown
    Comment! Un chrétien en chien, en chat, en souris, en rat? Non point sire! Si vous me transformez en quelque chose, que ce soit sous la forme d'une jolie petite puce folâtre, qui puisse aller deci delà, n'importe où: Oh! comme je chatouillerai la toison des jolies filles! Je serai parmi elles, je le jure!

    Wagner
    C'est bien maraud, arrive.

    Clown
    Mais Wagner, ne m'entendez-vous pas?

    Wagner
    Comment! Bélial et Belcher!

    Clown
    Oh! seigneur! Je vous prie sire de laisser dormir Banio et Belcher!

    Wagner
    Vilain! appelle-moi Maître Wagner et que ton oeil droit se fixe sur mon talon gauche pour que tu puisses quasi vestigias nostras insistere (vestigiis nostris) [presque un pas de notre pas].

    Clown
    Dieu me pardonne, le voilà qui parle le Hollandais de faculté. Allons, je le suivrai, je le servirai, c'est décidé.


    Acte II


    Scène I
    [Cette scène est tirée du texte de 1604.]

    Entre Faust dans son cabinet d'études.

    Faust
    Allons Faust, dois-tu être nécessairement damné, et rien ne peut-il te sauver? Qui te pousse à penser à Dieu ou au ciel? Arrière regret et vaines rêveries! Ne mets plus ton espoir en Dieu, ô Faust, et aie foi en Belzébuth! Il n'est plus temps de reculer! Non! Sois ferme Faust! Pourquoi t'agites-tu ainsi? Qu'est-ce donc qui retentit à mon oreille? «Abjure la magie, et retourne vers Dieu». Oui! et Faust y retournera! Retourner à Dieu? Mais Il n'a point d'amour pour toi: le seul Dieu que tu sers est ton ambition, et en elle s'est enraciné l'amour de Belzébuth; c'est à lui que j'élèverai un autel et un temple, afin d'y sacrifier le sang tiède des nouveau-nés!

    Entrent le Bon Ange et le Mauvais Ange

    Bon Ange
    Doux Faust, abandonne cet art exécrable.

    Faust
    Contrition, prière, repentir, qu'est que tout cela?

    Bon Ange
    Ce sont les moyens de t'élever vers le ciel.

    Mauvais Ange
    Plutôt des illusions, fruits de la démence, qui troublent l'esprit de celui qui y met sa confiance!

    Bon Ange
    Doux Faust, songe un instant au paradis et aux choses célestes!

    Mauvais Ange
    Non Faust, pense plutôt aux honneurs et aux richesses.

    Exeunt

    Faust
    Aux richesses! La seigneurie d'Emden [au seizième siècle, ce port du nord-est de l'Allemagne, à l'embouchure de l'Ems, était le lieu de rassemblement de la plus importante flotte marchande d'Europe] sera bientôt mienne: lorsque Méphistophélès sera à mes côtés, quel dieu pourra alors m'abattre? Ton art est sûr, ô Faust, n'en doute plus!
    Viens Méphistophélès, et apporte-moi de bonnes nouvelles du grand Lucifer. N'est-il pas minuit? Viens Méphistophélès, Veni, Veni Mephistophilis!

    Entre Méphistophélès

    À présent raconte-moi ce qu'a décidé Lucifer, ton seigneur.

    Méphistophélès
    Il m'a dit que je dois rester près de Faust sa vie durant, lequel devra payer de son âme mes services.

    Faust
    Faust l'avait risquée pour t'avoir.

    Méphistophélès
    Mais tu dois maintenant la léguer solennellement, et signer un pacte de ton propre sang. Lucifer exige cette garantie. Si tu la refuses, je dois retourner en Enfer.

    Faust
    Reste ici Méphistophélès, et dis-moi ce que ton seigneur compte faire de mon âme?

    Méphistophélès
    Agrandir son empire.

    Faust
    Est-ce donc là le motif pour lequel il nous tente?

    Méphistophélès
    Solamen miseris, socios habuisse doloris: Aux âmes malheureuses, il est doux d'avoir des compagnons d'infortune [J'ajoute la traduction de la réplique latine de Méphisto. Voir aussi, Chaucer, Troilus and Cryseyd, I, 708-09; Milton, op. cit., I, 398: «C'est l'envie, dit-on, qui m'excite à gagner ainsi, des compagnons de ma misère et de ma douleur»; aussi Spinoza, Éthique, I, IV, 57. Notons enfin que le diable fait le mal avec la permission de Dieu (Job, I, 12), subordination qui élimine de la tradition judéo-chrétienne tout soupçon de dualisme.]

    Faust
    Vous souffrez donc aussi, vous qui torturez autrui?

    Méphistophélès
    Autant que toutes les âmes humaines. Mais dis-moi, Faust, aurais-je enfin ton âme, serai-je l'esclave à ton service pour t'offrir d'avantage encore que ce que tu souhaites?

    Faust
    Oui Méphistophélès, je te la donne.

    Méphistophélès
    Alors, Faust, enfonce courageusement cette dague dans ton bras, pour y détacher ton âme, afin qu'en un certain jour le grand Lucifer la puisse réclamer sienne. Tu deviendras à l'instant aussi grand que Lucifer.

    Faust
    Voilà Méphistophélès, pour l'amour de toi!
    Il entaille son bras.

    Faust s'est entaillé le bras et de son propre sang, il assure son âme au grand Lucifer, chef, seigneur et régent de l'éternelle nuit. Vois ici ce sang qui, goutte à goutte, coule de mon bras, et fais qu'il soit propice à mes désirs!

    Méphistophélès
    Certes Faust, mais rédige un pacte avec lui.

    Faust
    Oui, je ferai ainsi.
    Il écrit.
    Méphistophélès! mon sang se congèle, et je ne puis plus écrire!

    Méphistophélès
    Je vais quérir du feu pour le fondre aussitôt.

    Exit.

    Faust
    Cet arrêt de mon sang serait-il un présage? Rédige-t-il cet acte à contrecoeur? Pourquoi s'est-il endigué? Est-ce pour que je ne puisse de nouveau écrire?
    «Faust te livre son âme», là s'est glacé mon sang! Pourquoi? Ne suis-je pas le maître de mon âme?
    Écrivons derechef: «Faust te livre son âme».

    Entre Méphistophélès avec un chauffoir de charbons ardents.

    Méphistophélès
    Tiens Faust, voici du feu, installe-toi ici.

    Faust
    Maintenant que mon sang s'éclaircit à nouveau, je veux sans plus tarder terminer cette affaire.
    Il écrit de nouveau.

    Méphistophélès (à part)
    Que ne ferais-je pour obtenir son âme!

    Faust
    Consummatum est: tout est accompli [dernières paroles du Christ sur la croix. Le lecteur verra l'ironie de la réplique: Faust utilise pour se damner, les mêmes paroles que le Christ utilisa pour sauver l'humanité], et Faust a livré son âme à Lucifer. Quel est ce signe sur mon bras? Homo fuge! [«Enfuis-toi, Ô homme!»] Où donc dois-je m'enfuir? Vers Dieu? Mais il me précipitera en Enfer! Mes sens sont abusés, il n'y a rien d'écrit: oh oui! je le vois nettement, il est écrit: Homo fuge! Pourtant Faust se refuse à fuir.

    Méphistophélès
    Je vais chercher quelque chose pour distraire son esprit.

    Exit

    Entre Méphistophélès avec des Démons qui donnent des couronnes et de riches vêtements à Faust: ils dansent puis sortent.

    Faust
    Que signifie ce spectacle? Parle Méphistophélès.

    Méphistophélès
    Rien de plus que distraire ton esprit, et te montrer ce que la magie peut accomplir.

    Faust
    Pourrais-je, à ma guise, évoquer de pareils esprits?

    Méphistophélès
    Certainement Faust, et bien plus encore.

    Faust
    Alors Méphistophélès, prend ce parchemin: pourvu que tu remplisses toutes les conditions et les articles passés entre nous, qu'il t'assure le don de mon corps et de mon âme.

    Méphistophélès
    Je jure, Faust, par l'Enfer et Lucifer, de tenir les promesses faites entre nous.

    Faust
    Écoute-moi alors te lire les conditions suivantes:
    Primo, que Faust puisse être un esprit en forme ainsi qu'en substance;
    Secundo, que Méphistophélès soit son valet et s'attache à son service;
    Tertio, que Méphistophélès accomplisse et lui apporte tout ce qu'il voudra;
    Quarto, qu'il demeure invisible en sa chambre, ou dans sa maison;
    Enfin, qu'il apparaisse au dit Jean Faust à tout instant et sous toutes formes qu'il jugera opportunes.
    Moi, Jean Faust de Wittemberg, docteur, par la présente, donne à la fois mon corps et mon âme à Lucifer, Prince de l'Orient, ainsi qu'à son ministre, Méphistophélès, et plus encore leur donne, si après l'expiration de vingt-quatre années les articles sus mentionnés demeurent inviolés, plein pouvoir de quérir le corps, l'âme, la chair, le sang ou les biens du dit Jean Faust, et de l'emmener dans leur résidence quelle qu'elle soit.
    Fait par moi, Jean Faust.

    Méphistophélès
    Dis-moi Faust, considères-tu ceci comme ton pacte?

    Faust
    Oui, prends-le et que le diable te bénisse!

    Méphistophélès
    Maintenant Faust demande-moi ce que tu désires.

    Faust
    D'abord, je veux te faire des questions sur l'Enfer. Dis-moi, où est le lieu que l'homme appelle l'Enfer?

    Méphistophélès
    Sous les cieux.

    Faust
    Oui, comme toute chose, mais où au juste?

    Méphistophélès
    Dans les entrailles profondes des éléments, là où nous sommes torturés et toujours demeurons. L'Enfer est sans limites et ne connaît point de borne en quelque lieu. Là où nous nous trouvons, là est l'Enfer, et là où est l'Enfer, là devons nous à jamais rester. Pour être bref, quand l'univers entier s'évanouira, et que toutes les créatures seront purifiées, l'Enfer sera partout où le ciel n'est pas.

    Faust
    Je crois plutôt que l'Enfer est une fable.

    Méphistophélès
    Soit, crois-le jusqu'à ce que l'expérience te fasse changer d'avis.

    Faust
    Crois-tu donc que Faust sera damné?

    Méphistophélès
    Ce pacte est ton destin, et par lui tu as donné ton âme à Lucifer.

    Faust
    Certes, et mon corps également, mais que m'importe? Crois-tu Faust assez vain pour penser que, notre vie consumée, il y ait encore de la douleur? [Faust émet ici un principe important de l'épicurisme touchant la crainte qu'inspire la mort]. Non, sottises que tout cela, simples contes de bonne femme!

    Méphistophélès
    Mais je puis te prouver le contraire Faust: je suis damné et je suis en Enfer.

    Faust
    Cela est faux! Notre monde dut-il être l'Enfer, que je consentirais bien volontiers à y être damné. Allons donc! Est-ce l'Enfer que dormir, manger, se promener, discuter? Assez! Va! et trouve moi une femme! Qu'elle soit la plus jolie vierge d'Allemagne, car je suis impudent et lascif, et je ne saurais vivre sans épouse.

    Méphistophélès
    Que dis-tu? Une épouse? Je t'en prie Faust ne parle pas d'épouse!

    Faust
    Suffit Méphisto, va m'en chercher une, puisque c'est là mon désir.

    Méphistophélès
    Fort bien, tu en auras une. Assieds-toi ici jusqu'à mon retour; je t'irai chercher une épouse, par le diable!
    Exit.

    Entre avec un Démon habillé en femme, au milieu de feux d'artifices.

    Méphistophélès
    Dis moi, Faust, ton épouse te plaît-elle?

    Faust
    La catin a le sang chaud! La peste sur elle! Non, je n'en veux plus.

    Méphistophélès
    Le mariage n'est rien qu'un rite puéril, si tu m'aimes n'y songes plus. Je cueillerai pour toi les courtisanes les plus belles, que j'amènerai chaque matin dans ton lit, et celle qui plaira à tes yeux, plaira aussi à ton coeur: qu'elle soit chaste comme Pénélope, sage comme la reine de Saba [I Rois 10], ou soit encore d'une beauté aussi éclatante que celle de Lucifer avant sa chute [«Et j'ai reconnu que la femme est plus amère que la mort, qu'elle est le filet des chasseurs, que son coeur est un rets, et que ses mains sont des chaînes. Celui qui est agréable à Dieu se sauvera d'elle, mais le pécheur s'y trouvera pris». L'Ecclésiaste, 7-27]. Tiens, prends ce livre, lis-le attentivement de la première à la dernière page: la répétition de ces phrases fait apparaître de l'or, et tracer ce cercle sur le sol apporte le tonnerre, la tourmente, la tempête, enfin la foudre. Si tu prononces trois fois ces mots avec dévotions, un chevalier t'apparaîtra, prêt à exécuter tes ordres.

    Faust
    Je te remercie Méphistophélès, toutefois je voudrais volontiers un livre où je pourrais trouver toutes les formules et incantations de manière à lever les esprits à ma convenance.

    Méphistophélès
    Voilà: tu les as dans ce livre.
    Il le lui montre.

    Faust
    Je désirerais à présent un livre à l'intérieur duquel je trouverais tous les symboles et toutes les planètes des orbes célestes afin d'en connaître les mouvements et les influences.

    Méphistophélès
    Les voici également.
    Il le lui montre.

    Faust
    Donne m'en aussi un où je puis découvrir toutes les plantes, toutes les herbes et tous les arbres qui croissent sur la terre, et j'en aurais fini.

    Méphistophélès
    Tout cela s'y trouve.

    Faust
    Oh! tu te trompes.

    Méphistophélès
    Allons donc! je te l'assure.
    Il le lui montre.

    Exeunt


    Scène II
    [L'édition Bowers donne comme seconde scène du deuxième acte celle qui prépare l'entrée des Sept Péchés Capitaux. Toutefois l'entrée en scène de Faust (la scène trois de notre traduction) laisse entendre qu'il s'est passé un certain laps de temps depuis la signature du pacte. Il faut donc une scène mitoyenne qui permette au spectateur de croire qu'un pareil temps s'est effectivement écoulé. C'est pourquoi nous avons intercalé cette scène entre Robin et Rafe, qui apparaissent de nouveaux dans la scène IX de l'acte III.]
    Entrent Robin le palefrenier avec un livre dans ses mains.

    Robin
    C'est fabuleux! J'ai volé l'un de grimoires magiques du Docteur Faust et, ma foi, j'ai l'intention d'y chercher quelques formules à mon usage. Je pourrai faire danser, complètement nues devant moi, toutes les filles de ma paroisse! J'en verrai plus que j'en ai vu ou touché jusqu'ici.
    Entre Rafe, appelant Robin.

    Rafe
    Robin, je t'en prie, viens donc! Il y a un gentilhomme qui attend son cheval, et il voudrait qu'on lui astique et nettoie ses affaires. Il dispute avec ma maîtresse à ce sujet, et elle m'a envoyé pour te chercher. Je t'en prie, arrive!

    Robin
    Attention, gare à toi ou tu vas sauter et tu seras déchiqueter Rafe! Attention! car je suis là absorbé par un éclatant ouvrage.

    Rafe
    Viens! Mais... que fais-tu avec ce livre? Tu sais donc lire?

    Robin
    Que oui, et mon maître et ma maîtresse verront si je sais lire, lui pour ses affronts, et elle pour ses leçons privées. Elle regrettera d'être née, ou alors mon Art est une chimère.

    Rafe
    Pourquoi Robin, et quel livre est-ce là?

    Robin
    Quel livre dis-tu, mais le plus intolérable des livres de sorcellerie que démon sulfureux ait jamais inventé.

    Rafe
    Peux-tu t'en servir?

    Robin
    Je sais aisément faire toute chose avec lui. D'abord, je puis gratuitement t'enivrer d'hypocras [vin épicé] dans n'importe quelle taverne d'Europe, et ce n'est qu'un de mes enchantements!

    Rafe
    Monsieur le curé dit que ce n'est rien.

    Robin
    C'est vrai, Rafe, mais plus encore. Si tu désire Nan Spit, notre cuisinière, retourne-la et fais la gémir à volonté, et quand tu veux, même à minuit.

    Rafe
    Oh brave Robin! Si je peux posséder Nan Spit et la plier à mes envies, alors, à cette condition, je suis paré à nourrir ton démon avec du pain de cheval à mes frais, aussi longtemps qu'il vivra.

    Robin
    N'en dis pas plus, mon bon Rafe. Partons et allons nettoyer ces bottes qui nous sont restées sur les bras, puis nous ferons de la magie au nom du diable.
    Exeunt.


    Scène III
    [Scène tirée du texte de 1604.]
    Entre Faust dans son cabinet d'études, suivi de Méphistophélès

    Faust
    Lorsque j'observe les cieux, alors je me repens et te maudis, fourbe Méphistophélès, Toi qui m'a privé de ces délices.

    Méphistophélès
    Ce fût là ta propre découverte Faust, remercie-toi plutôt. Crois-tu vraiment que le ciel soit un si glorieuse chose? Je te le dis Faust, il n'est pas, et de loin, aussi beau que tu ne l'es, ou qu'aucun des humains qui respirent sur la terre.

    Faust
    Comment le prouves-tu?

    Méphistophélès
    Le ciel fut créé pour l'homme; l'homme lui est donc supérieur.

    Faust
    Si le ciel fut créé pour l'homme, alors il a été créé pour moi: j'abjure la magie et je me repens.

    Entrent le Bon Ange et le Mauvais Ange

    Bon Ange
    Faust tu te repens, Dieu aura pitié de toi.

    Mauvais Ange
    Tu es un démon, et Dieu ne peut avoir pitié de toi.

    Faust
    Qui donc murmure à mon oreille que je suis un démon? Serais-je un démon que Dieu aurait encore pitié! Oui! Dieu aura pitié si je me repens!

    Mauvais Ange
    Sans doute, mais Faust jamais ne se repentira.

    Exeunt

    Faust
    Mon coeur de pierre ne peut se repentir! À peine ai-je prononcé les mots: Salut, Foi, Paradis, qu'un effroyable écho tonne à mon oreille: «Tu es damné Faust!» Alors, se dressent devant moi, épées et dagues, venins, mousquets, cordes et acier empoisonné, offerts pour mon suicide. J'aurais accompli ce destin bien avant cette heure, si le doux plaisir n'avait conquis la profondeur de ma détresse. N'ai-je point fait chanter devant moi l'aveugle Homère sur les amours d'Alexandre ou le trépas d'Oenone? [la nymphe de l'Ida, aimée puis abandonnée par Pâris]. Et celui qui, du son ravissant de sa harpe, construisit les murailles de Thèbes. [Il s'agit d'Amphion qui, des sons de sa harpe, éleva les murailles de Thèbes], n'a-t-il pas joué des airs avec mon Méphisto? Pourquoi mourir alors, ou cultiver le méprisable regret? C'est décidé! Faust jamais ne se repentira!
    Viens Méphistophélès! Discutons et raisonnons encore sur l'astrologie divine. Dis-moi, y a-t-il bien des cieux au-delà de la Lune? Tous les corps de la voûte céleste ne forment-ils qu'un globe dont la terre est le centre?

    Méphistophélès
    Comme les éléments, ainsi les cieux, de la lune jusqu'aux orbes empyréennes, s'inscrivent les uns dans les autres et se déplacent ensemble sur un essieu qui se termine dans les vastes régions des pôles. Les noms de Saturne, Mars ou de Jupiter ne sont pas fallacieux, et ce sont bien des astres errants.

    Faust
    Toutes les planètes se meuvent-elles à la même vitesse et dans la même direction, situ et tempore? [«en direction et en vitesse»]

    Méphistophélès
    Elles se meuvent toutes de l'Orient à l'Occident en vingt-quatre heures sur les pôles du monde, mais elles diffèrent en leur mouvement sur les pôles du zodiaque.

    Faust
    Fi! ce sont là des questions élémentaires que Wagner même pourrait trancher! N'as-tu donc pas de plus grands savoirs, Méphistophélès ? Qui connaît la double orbite des planètes? La première s'accomplit en un jour, la seconde ainsi: Saturne en trente ans; Jupiter en douze ans; Mars en quatre; le Soleil, Vénus et Mercure en un an; la Lune en vingt-huit jours. C'est là science de principiante! Dis-moi plutôt si chaque sphère a une Domination [dans la hiérarchie des anges. Rapport à Platon. Chaque planète serait guidée par une intelligence], une intelligentia?

    Méphistophélès
    Oui.

    Faust
    Combien de cieux ou de sphères y a-t-il?

    Méphistophélès
    Neuf: les sept planètes, le firmament et l'Empyrée.

    Faust
    Mais n'y a-t-il point de coelum igneum et cristallinum? [«le ciel igné et cristallin»]

    Méphistophélès
    Non Faust. Ce sont là des fables.

    Faust
    Réponds maintenant à cette seule question: pourquoi les conjonctions, les oppositions, les aspects et les éclipses ne se produisent-ils pas tous au même moment, et qu'en certaines années, nous en avons parfois plus, parfois moins?

    Méphistophélès
    Per inaequalem motum, respectu totius [«Parce que leurs mouvements sont inégaux, par rapport au tout.»]

    Faust
    J'ai ma réponse. Dis-moi maintenant qui a créé le monde?

    Méphistophélès
    Je m'y refuse.

    Faust
    Mon bon Méphisto, dis-le moi.

    Méphistophélès
    Ne me contrains pas Faust.

    Faust
    Vilain! Ne t'es-tu pas engagé à tout me révéler?

    Méphistophélès
    Certes, mais rien qui fût contre notre Royaume. Souviens-toi ô Faust que tu es damné; songes donc plutôt à l'Enfer.

    Faust
    Songe à Dieu, Faust, Lui qui créa le monde!

    Méphistophélès
    Souviens t-en.

    Exit.

    Faust
    Oui, maudit esprit, va t-en aux horribles enfers, toi qui as damné l'âme de Faust! N'est-il pas trop tard?

    Entrent le Bon Ange et le Mauvais Ange

    Mauvais Ange
    Il est trop tard.

    Bon Ange
    Il n'est jamais trop tard pour l'âme repentante, ô Faust.

    Mauvais Ange
    Si tu te repens, les démons te tailleront en pièces.

    Bon Ange
    Repens-toi, et ils n'effleureront jamais ta peau.

    Exeunt

    Faust
    Ô Christ, Toi qui est mon Sauveur, oui! mon Sauveur! Aie pitié de la détresse de mon âme!

    Entrent Lucifer, Belzébuth et Méphistophélès

    Lucifer
    Le Christ, puisqu'il est juste, ne peut sauver ton âme; il n'y a que moi qui ai des intérêts sur elle.

    Faust
    Qui donc es-tu, toi dont l'aspect est si terrifiant?

    Lucifer
    Je suis Lucifer, et voici mon compagnon, un prince de l'Enfer.

    Faust
    Ô Faust, les voilà prêt à s'emparer de ton âme!

    Belzébuth
    Nous sommes venus te dire que tu nous fais injure.

    Lucifer
    Tu parles du Christ en dépit de ta promesse.

    Belzébuth
    Tu ne dois pas penser à Dieu.

    Lucifer
    Pense plutôt au diable...

    Belzébuth
    ...et à la bête qui l'a enfanté.

    Faust
    Je ne le ferai plus désormais: pardonne-moi, et Faust fait le voeu de ne jamais plus lever ses yeux vers ciel, de taire le nom de Dieu et ses prières, de brûler ses Écritures, tuer ses ministres et à encourager mes esprits d'atterrer ses églises.

    Lucifer
    Montre-toi un serviteur fidèle et nous t'en récompenserons royalement.

    Belzébuth
    Ô Faust, nous sommes venus en personne de fond des enfers pour te donner un divertissement. Assieds-toi, et tu verras apparaître devant toi, sous leur forme habituelle les Sept Péchés Capitaux.

    Faust
    Ce spectacle me séduira autant qu'Adam le fut par le Paradis le jour de sa création.

    Lucifer
    Ne parle pas de Paradis ou de Création! Observe plutôt cette scène. Allez Méphistophélès, fais les entrer!


    Scène IV
    Entrent les Sept Péchés Capitaux. [La paternité de ce passage où apparaissent les Sept Péchés Capitaux est contestée. On considère qu'il s'agirait peut-être d'un ajout fait à la pièce par Samuel Rowley.]

    Belzébuth
    Maintenant, ô Faust, enquiers-toi de leurs différents noms et caractères.

    Faust
    Voilà: qui es-tu, toi qui m'est le plus proche?

    Orgueil
    Je suis l'Orgueil. Je renie mes parents. Comme la puce chez Ovide [faussement attribué à Ovide. Voir la réplique du clown sur la puce plus haut], je sais m'insinuer dans tous les coins d'une fille: parfois, comme une perruque, je m'assieds sur son front; ensuite, semblable au collier, je suis suspendu à son col, parfois, pareil à un éventail de plumes, j'embrasse ses lèvres, puis, me transformant en chemise brodée, je fais... Fi! Quelle odeur! Je ne proférerai plus une parole qu'on ait d'abord parfumé le sol, et qu'on l'ait recouvert d'une tapisserie d'Arras!

    Faust
    Tu n'es qu'un valet arrogant! Qui es-tu, toi qui le suit?

    Avarice
    Je suis l'Avarice, engendrée par un grossier vieillard dans une bourse étroite. Si je pouvais voir exaucer mes désirs, cette maison, toi-même et tout autour seraient changés en or, pour que je puisse vous enfermer dans la sécurité de mon coffre. Ô mon or, ô volupté!

    Faust
    Qui es-tu, toi qui vient en troisième?

    Envie
    Je suis l'Envie, fille d'un ramoneur et d'une pêcheuse d'huîtres [l'Envie est donc sale et malodorante]. Puisque je ne sais lire, je souhaite que brûlent tous les livres. Je maigris de voir les autres manger: Ô que n'y a-t-il une famine qui s'étende à l'univers entier pour que tous périssent et que, seule survivante, tu puisses admirer combien grosse je serais! Mais quoi! Dois-tu donc être assis tandis que je suis debout? Descends ou crains ma vengeance!

    Faust
    Hors d'ici, pauvre jalouse! Et toi, qui donc es-tu?

    Colère
    Je suis la Colère. Je n'ai ni père ni mère. J'ai bondi de la bouche d'un lion tandis que je n'avais guère plus qu'une heure et, depuis lors, je vais de par le monde avec ces deux rapières, me blessant moi-même lorsque je n'ai personne avec qui me battre. Je suis née aux enfers et c'est là que se porte mon regard, puisque l'un de vous doit être mon père!

    Faust
    Qui es-tu, toi qui vient au cinquième rang?

    Gourmandise
    Je suis la Gourmandise. Mes parents sont tous morts et, par le diable, ils ne m'ont pas laissé un penny, hormis une pension modeste qui me vaut trente repas par jour et dix collations: une misère pour satisfaire ma nature! Je suis de souche royale: mon père était un quartier de jambon et ma mère une barrique de vin de Bordeaux. Mes parrains étaient Pierre Hareng de Saumure et Rutebeuf de la Messe-Saint-Martin [Peter Pickled-Herring and Martin Martelmass-Beef. Le 11 novembre on pendant le boeuf salé, après la messe de Saint-Martin. Nous avons tenté de conserver la vraisemblance de noms véritables]. Oh! quant à ma marraine elle était une gent dame guillerette, et bien aimée dans toutes les bonnes cités et villes, dame Blanche de Bruges [Mistress Margery March-Beer, littéralement dame Margot Bière de Mars. L'intention comique est ici de confondre le nom des produits en celui de personnages, effet qui disparaît si le traducteur ne prend pas quelques libertés avec le texte original] était son nom. Ayant entendu l'histoire de ma descendance Faust, m'inviteras-tu à ta table?

    Faust
    Nenni, j'aimerais mieux te voir pendue, tu dévorerais toutes mes victuailles!

    Gourmandise
    Eh bien que le diable t'étouffe!

    Faust
    Qu'il t'étouffe d'abord gloutonne! Et toi qui es-tu?

    Paresse
    (Bâillement) Je suis la paresse. J'ai vu le jour sur une berge ensoleillée d'où je ne me suis relevée depuis lors, et tu m'as fait grand tort de me faire paraître devant toi. Que la Gourmandise et la Luxure m'y ramènent. (Bâillement) Je ne dirai plus un mot, serait-ce pour un Royaume.

    Faust
    Et vous, Madame la friponne, qui êtes-vous qui venez en septième et dernier lieu?

    Luxure
    Qui suis-je? Moi, Sire? Je suis de celles qui préfèrent un pouce de mouton cru à une aune de merluche frite, et les premières lettres de mon nom forment le mot Luxure.

    Lucifer
    Partez, partez aux enfers au plus vite!

    Exeunt

    Faust
    Ô comme ce spectacle repaît mon âme!

    Lucifer
    En Enfer, Faust, tout est prétexte au plaisir.

    Faust
    Si je pouvais descendre aux enfers et en revenir sain et sauf, combien alors je serais heureux!

    Lucifer
    Tu le pourras Faust, à minuit je t'enverrai chercher. Pour lors examine ce livre, étudie-le avec attention, et tu pourras ensuite prendre la forme qui te plaira.

    Faust
    Je te remercie, ô puissant Lucifer: j'en aurai aussi grand cure que de ma vie.

    Lucifer
    À présent Faust, Vale.

    Faust
    Vale, grand Lucifer: viens Méphistophélès.

    Exeunt omnes, côté cour et côté jardin.


    Acte III


    Scène I
    [À partir d'ici, et jusqu'à l'entrée en scène de Wagner (Acte V, scène I), commence le problème philologique du Faust de Marlowe, problème qui, à moins de découvertes ultérieures, risque de rester complet. Certains ajouts, en particulier dans la partie burlesque de la pièce, semblent dus à la main d'un ou de plusieurs autres auteurs (Birde? Rowley?).]

    Entre Le Choeur

    Le Choeur
    Afin de percer les secrets de l'astronomie que Zeus a gravés dans le livre du firmament, le docte Faust s'est hissé jusqu'au sommet de l'Olympe, où il s'est assis sur un char de flammes brillantes, que tirent sous le joug des dragons au cou puissant. Il a aperçu les nuées, les planètes, les étoiles aussi, les tropiques, zones et quartier des cieux, du cercle éclatant de la lune cornue, jusqu'au faîte du Primum Mobile. Puis, sur l'aile rapide de ses dragons, tournoyant avec cette circonférence dans l'axe des pôles, d'est en ouest, ils le ramenèrent derechef en sa demeure. Il ne resta pas longtemps dans la sérénité de sa maison à reposer ses os après son dur labeur. Bientôt, de nouveaux exploits excitèrent de nouveau son ardeur et, monté sur le dos d'un dragon qui de ses ailes fendait les airs subtils, le voilà parti pour éprouver la cosmographie, mesurant les rivages et les royaumes du globe [Faust est à la recherche de la connaissance absolue. Il se présente en véritable homme de la Renaissance par son appétit de tout connaître et son amour de la beauté]. Enfin, je crois qu'il arriva d'abord à Rome pour voir le Pape, les manières de sa cour et prendre part à la fête de Saint-Pierre, qu'en ce jour on célébrait avec solennité.

    Exit.


    Scène II
    Entrent Faust et Méphistophélès

    Faust
    Ayant pour lors, Méphisto, traversé avec plaisir la majestueuse ville de Trèves, entourée de montagnes aux cimes éthéréennes, d'une muraille de pierre et par des lacs retranchée, imprenable à tous princes conquérants; de Paris ensuite, longeant le royaume de France, nous vîmes le Main jeter ses eaux dans le Rhin dont les rivages sont gorgés de vignes opulentes; puis, survolant Naples en riche Campanie, Naples dont l'opulence des monuments enivre le regard, dont les rues, droites désormais et pavées de la brique la plus fine, divisent la ville en quatre parties égales, nous aperçûmes la tombe dorée du sage Virgile et la voie qu'il ouvrit, d'un mille de longueur [il s'agit du prétendu tombeau de Virgile, ou Columbarium. Selon la tradition, Virgile, mort en 19 A. C., aurait été enseveli sur un promontoire qui domine la mer, le promontoire de Posillipo, entre Naples et Baia. Marlowe suit ici pas à pas le Faustbuch], l'espace d'une nuit à même le roc; de là, le reste vers Padoue et Venise, au milieu de laquelle s'érige un temple somptueux qui nargue les étoiles de sa flèche ambitieuse [il s'agit de St-Marc que l'auteur ne connaît manifestement pas (addition de 1616 au texte de 1604)] et qui, décoré de diverses mosaïques, est recouvert d'un toit d'or curieusement ouvragé. C'est ainsi que moi, Faust, j'ai employé mon temps. Mais dis-moi à présent où nous nous arrêterons? M'as-tu conduit, tel que je te l'avais commandé d'abord, à l'intérieur des murs de Rome?

    Méphistophélès
    Je m'exécute ô mon Faust, et comme gage, voilà le somptueux palais du Pape; or puisque nous ne sommes pas des hôtes ordinaires, j'ai choisi, pour notre usage, son appartement privé.

    Faust
    J'espère que Sa Sainteté nous fera bon accueil.

    Méphistophélès
    Qu'importe! À sa table nous serons sans gêne! Et maintenant, ô mon Faust, afin que tu puisses admirer, pour le plaisir de tes yeux, ce que contient Rome, sache que cette ville s'élève sur sept collines qui soutiennent ses fondations; en son centre roule le Tibre langoureux qui de ses rives la sépare en deux parts; quatre ponts imposants le traversent, rendant le passage sûr entre les quartiers de Rome. Sur le pont qu'on nomme Saint-Ange est érigé un fort joli château où tu pourras voir une artillerie qui contient autant de canons doubles forgés d'airain, qu'il y a de jours contenus dans l'espace d'une année. Au-delà des portes de la ville, s'élève une pyramide [obélisque de Psammétique II (VIe siècle A.C.) apporté d'Héliopolis par Auguste, et dressé au Champ de Mars pour servir de gnomon à une énorme horloge solaire], que Jules César a rapportée d'Afrique.

    Faust
    Par les Royaumes de l'autorité infernale, le Styx, l'Achéron et le lac enflammé, Phlégéton toujours ardent, je jure qu'il me tarde de voir les monuments et le site de cette Rome éclatante et splendide! Viens, partons!

    Méphistophélès
    Restons plutôt ici, ô mon Faust, car je sais qu'il te plairait de voir le Pape et de prendre quelque part à la fête de Saint Pierre. On la célèbre justement aujourd'hui en grandes pompes à travers Rome, et l'Italie tout entière, pour honorer la triomphante victoire du Pape.

    Faust
    Méphisto, tu me plais. Tandis que je suis encore sur terre, laisse-moi me rassasier de toutes ces choses qui réjouissent le coeur de l'homme. Je veux épuiser de plaisirs et de badinages mes vingt-quatre années de liberté, afin que, durant que souffle encore l'éclatant vent de folie, le nom de Faust puisse être admiré des nations lointaines.

    Méphistophélès
    Voilà qui est bien dit Faust! Viens près de moi, et tu les verras venir sans tarder.

    Faust
    Non, attends Méphisto! Exhauce mon voeu, et je te suivrai ensuite. Tu sais qu'il y a huit jours nous vîmes le visage du ciel, de la terre et de l'Enfer: ainsi tu laissas à nos dragons prendre vers les cieux leur essor pour que, ayant plongé nos regards vers la terre, elle ne nous apparût pas plus grande que ma main. Là, nous admirâmes les différents royaumes du monde, et j'y contemplai tout ce qui savait charmer mon regard. Mais aujourd'hui, fais en sorte que je sois aussi acteur dans ce théâtre, et que cet orgueilleux pape puisse voir la sagacité de Faust.

    Méphistophélès
    Amen! Contemple d'abord leur procession lorsqu'elle passera par ce chemin, et balance ce qui te convient le mieux: apparaître à ta manière pour contrarier le Pape, ou détruire le faste de cette cérémonie; transformer en singes ses moines et ses abbés, pour qu'ils fassent des pitreries à la face de sa tiare, ou bien qu'ils battent la mesure sur la tête des frères tonsurés, ou encore affubler la tête des cardinaux d'énormes cornes. Quel que soit la vilenie que tu puisses imaginer Faust, je saurai l'accomplir. Prête l'oreille! Les voici qui viennent! Ah! Faust, Rome verra aujourd'hui ton triomphe!


    Scène III
    Entrent les Cardinaux et les Évêques, certains portent une crosse d'autres des châsses; Moines et Frères chantant dans la procession: ensuite le Pape et Raymond , roi de Hongrie [l'histoire ne connaît aucun Raymond qui fut roi de Hongrie], suivis de Bruno enchaîné [l'antipape Bruno serait peut-être Victor IV, rival d'Alexandre III, mais les dates ne concordent pas. Un Bruno originaire de Germanie fut pape de 996 à 999 sous le nom de Grégoire V. Un autre, Bruno d'Eguisheim-Dagsburg (1002-1054) fut pape de 1049 à 1054 sous le nom de Léon IX, et présida au schisme définitif des Églises catholique et orthodoxe] et des Soldats.

    Le Pape
    Qu'on abaisse notre marchepied.

    Raymond
    Bruno le Saxon accroupis-toi pendant que Sa Sainteté monte sur ton dos à la chaire de Saint-Pierre et au trône pontifical.

    Bruno
    Orgueilleux Lucifer, ce trône m'appartient: je chute devant Saint Pierre et non point devant toi.

    Le Pape
    Devant moi et Saint Pierre! Tu dois te prosterner et t'accroupir devant la dignité papale. Que les trompettes résonnent, car l'héritier de Saint-Pierre, sur le dos de Bruno, monte sur la chaire de Saint-Pierre.

    Fanfare quand il monte.

    Pareils aux dieux qui approchent à pas feutrés longtemps avant de punir les hommes de leurs mains de fer, ainsi notre vengeance qui sommeillait doit maintenant se lever, et frapper de mort ton haineuse entreprise. Cardinaux de France et de Padoue allez sans plus tarder à notre saint Consistoire, pour lire parmi les actes du Saint Concile de Trente ce que le sacré synode a promulgué à l'endroit des usurpateurs qui assument le gouvernement papal sans élection, ni assentiment véritable. Allez donc! et ramenez-nous rapidement la sentence.

    Premier Cardinal
    Nous y allons Votre Sainteté.

    Exeunt les Cardinaux

    Le Pape
    Seigneur Raymond!

    Le Pape et Raymond discutent à voix basse.

    Faust
    Allez! Hâte-toi Méphisto, suis les cardinaux jusqu'au Consistoire et, lorsqu'ils consulteront leurs superstitieuses écritures, fais tomber sur eux le sommeil et la voluptueuse langueur; que leur léthargie soit profonde comme l'abysse, que nous puissions emprunter leurs figures et conférer avec ce Pape, orgueilleux adversaire de l'Empereur [Marlowe oublie ici que Charles Quint était catholique] et, en dépit de sa tiare, redonner à Bruno sa liberté en le portant sur les terres de l'Allemagne.

    Méphistophélès
    J'y vais Faust.

    Faust
    Fais vite! Le Pape doit regretter que Faust soit un jour venu à Rome.

    Exeunt Faust et Méphistophélès.


    Scène IV

    Bruno
    Pape Adrien [Le pape Adrien VI (Adriaan Florizoon, 1459-1523, pape de 1522 à 1523)], laisse que je fasse valoir mes droits: je fus élu par l'Empereur.

    Pape
    Nous déposerons l'Empereur pour cette oeuvre, et maudirons ceux qui y ont souscrit. Vous devez tous deux être excommuniés, vous voir interdire les sacrements et tout contact avec les ministres de Dieu. Il présuma de son autorité et il haussa comme une flèche sa tête altière au-delà des nues afin de dominer l'Église. Mais, pareil au Pape Alexandre [Alexandre III (Rolando Bandinelli, ?-1181, pape de 1159 à 1181). Il lutta contre Frédéric Barberousse et l'obligea à reconnaître la suprématie de la papauté], notre précurseur, qui ploya l'échine de Frédéric Barberousse, nous abattrons cette insolence hautaine, ajoutant à nos prières, ces objurgations dorées, que le successeur de Pierre doit marcher sur les empereurs et fouler au pied l'exécrable vipère, renverser le lion et le dragon, mépriser sans crainte le regard assassin. C'est ainsi que nous étoufferons cette arrogance schismatique et, grâce à l'autorité apostolique, que nous le déposséderons de son gouvernement impérial.

    Bruno
    Le Pape Jules [il n'y avait aucun pape Jules à l'époque de l'Empereur Sigismond] avait pourtant promis au prince Sigismond [Sigismond de Luxembourg (1368-1437). Empereur germanique (1433-37), il laissa condamné le réformateur tchèque Jan Hus] que lui et les évêques de Rome assureraient la suzeraineté légitime des empereurs.

    Pape
    Le Pape Jules a abusé de l'autorité de l'Église; ainsi, aucun de ses décrets ne saurait valoir. Tous les pouvoirs terrestres ne nous sont-ils point accordés? Voilà pourquoi nous sommes infaillible. Vois cette ceinture à laquelle sont attachés sept coins d'or cachetés de sept sceaux en gage de notre pouvoir sur les sept parties du ciel, pour enchaîner ou libérer, emprisonner, condamner ou juger, congédier ou retenir selon qu'il nous plaît. C'est ainsi que lui et toi, et l'univers entier, devez pâtir, ou bien vous soumettre à notre terrible courroux, aussi éclatant et pénible que les peines de l'Enfer.

    Scène V
    [Cette scène et les trois suivantes sont probablement dues à Birde et Rowley - ajout de 1602.]

    Entrent Faust et Méphistophélès habillés en cardinaux.

    Méphistophélès
    À présent Faust, dis-moi: sommes-nous mis à ta guise?

    Faust
    Pour sûr, Méphistophélès, et le Pape n'aura jamais été servis par des cardinaux tels que nous. Tandis qu'ils dorment au Consistoire, allons saluer le Saint Père.

    Raymond
    Voyez Monseigneur, les cardinaux sont de retour.

    Pape
    Soyez les bienvenus mes dignes frères! Donnez-nous à présent l'arrêt de notre saint Concile au sujet de Bruno et de l'Empereur, en quittance de leur dernière conspiration contre l'État et la dignité pontificale.

    Faust
    Très saint patron de l'Église romaine, l'assentiment unanime de tous les prêtres et prélats du synode fut d'arrêter que Bruno et l'Empereur soient retenus hérétiques, schismatiques impudents ainsi qu'orgueilleux perturbateurs de la paix de l'Église. De sorte que si Bruno ici présent, de son propre chef et sans le secours des pairs d'Allemagne, a cherché à porter la tiare et à monter sur le trône de Saint Pierre en s'élevant sur votre cadavre, alors les ordonnances sont qu'il soit fermement convaincu d'hérésie et brûlé sur le bûcher.

    Pape
    Il suffit. Le voici, prenez-le sous votre protection et portez-le sans tarder au Château Saint-Ange, qu'il soit emprisonné dans le plus noir donjon. Demain, en siégeant dans notre Consistoire avec tout le collège des pieux cardinaux, nous déciderons s'il doit vivre ou mourir. Voici sa tiare. Amenez-la avec vous et déposez-la dans le trésor de la Basilique. Hâtez-vous mes chers seigneurs cardinaux, et recevez ma bénédiction apostolique.

    Méphistophélès
    Bon, bon, aucun démon ne fut béni de cette façon auparavant.

    Faust
    Retirons-nous Méphisto. Les cardinaux seront bientôt maudits pour cela.

    Exeunt Faust et Méphistophélès avec Bruno.

    Pape
    Allons, et donnons maintenant un banquet afin de célébrer la fête de Saint Pierre et boire, avec sa Majesté Raymond, le roi de Hongrie, à notre future et glorieuse victoire.
    Exeunt.


    Scène VI
    Fanfares tandis qu'on dresse la table du banquet, puis entrent Faust et Méphistophélès sous leurs propres apparences.

    Méphistophélès
    À présent, Faust, prépare ton coeur à l'allégresse. Les cardinaux encore somnolents ne se déterminent pas à condamner Bruno, lequel est parti d'ici à vive allure sur un fier coursier aussi prompt que la pensée, s'envolant par-delà les Alpes jusqu'à la prospère Allemagne, pour y faire sa révérence à l'Empereur désolé.

    Faust
    Le Pape jettera aujourd'hui son anathème contre eux et leur indolence où se sont évanouis du même coup Bruno et sa tiare. Mais pour l'heure, je souhaite divertir mon âme et faire mon miel de leur sottise; aussi Méphisto ensorcelle-moi de telle façon que je sois invisible à tous, et que je fasse ce que je souhaite à l'insu de quiconque.

    Méphistophélès
    Ainsi soit-il Faust. Agenouille-toi pendant que je pose ma main sur ta tête et t'ensorcelle de cette baguette magique. D'abord que tu porteras ce scapulaire, tu apparaîtras invisible à toute cette société.
    Par les sept planètes, par l'air ténébreux, par l'Enfer et des Furies la chevelure fourchue, par Pluton au feu bleuté et par l'arbre d'Hécate, par ces paroles enchantées qui t'entourent, qu'aucun regard ne puisse apercevoir ton corps.
    Voilà Faust, fais maintenant ce que tu désires; nul de cette sainte compagnie ne pourra te voir.

    Faust
    Je te remercie, Méphistophélès. Et maintenant mes frères tenez compte de mes conseils de crainte que Faust ne fasse saigner vos têtes tonsurées.

    Méphistophélès
    Il suffit! Vois les cardinaux qui arrivent.

    Scène VII

    Entrent le Pape et les Hôtes. Entrent ensuite les Cardinaux de France et de Padoue avec un livre.

    Pape
    Soyez les bienvenus, messeigneurs les cardinaux. Entrez, et prenez place. Sa Majesté Raymond peut s'asseoir. Mes frères veillez et faites en sorte que tout soit prêt et au mieux, comme le demande cette fête solennelle.

    Premier Cardinal
    D'abord, plairait-il à votre Sainteté de voir l'acte du saint synode s'intéressant à Bruno et à l'Empereur?

    Pape
    Pourquoi cette question? Ne vous ai-je pas dit hier que nous siégerions au Consistoire afin de déterminer la sentence? Vous nous apportiez alors la décision, et il fut arrêté que Bruno et le maudit Empereur avaient été condamnés tous deux par le saint concile comme d'exécrables hérétiques et de vils schismatiques. Ainsi, pourquoi donc voudriez-vous que nous regardions ce livre?

    Premier Cardinal
    Votre Grâce se méprend. Jamais elle ne nous a donné pareille charge.

    Raymond
    Ne niez pas. Nous sommes tous ici témoins que Bruno vous fut livré avec sa riche tiare pour qu'elle soit préservée et placée dans le trésor de la Basilique.

    Tous les Cardinaux
    Par Saint Pierre, nous ne les vîmes point!

    Pape
    Par Saint Pierre, vous mourrez si vous ne les ramenez pas immédiatement ici! Jetez-les en prison, et qu'on charge leurs membres de chaînes! Faux prélats, pour cette tricherie haineuse que vos âmes soient damnées au feu éternel!

    Les Soldats sortent avec les deux Cardinaux.

    Faust
    Bien, ils sont à l'abri. Et maintenant Faust, à la fête! Jamais le Pape n'aura eu d'hôte plus divertissant.

    Pape
    Monseigneur l'Archevêque de Reims, asseyez-vous à nos côtés.

    Archevêque
    Je remercie Sa Sainteté.

    Faust
    Mange pour que le diable t'étouffe.

    Pape
    Qui donc a parlé? Cherchez mes frères.

    Frères
    Il n'y a personne ici, n'en déplaise à Sa Sainteté.

    Pape
    Roi Raymond, mangez je vous prie. Je suis redevable à l'évêque de Milan pour un si rare présent.

    Faust
    Je vous remercie.
    Il s'empare du plat.

    Pape
    Comment diable... Qui s'est emparé de mon repas? Scélérats, pourquoi ne parlez-vous pas? Cher Monseigneur Archevêque, voici de la porcelaine parmi la plus délicate qui me fut envoyée par un Cardinal de France.

    Faust
    Je la veux également.
    Il s'en empare.

    Pape
    Quelle malédiction accompagne Notre Sainteté pour que nous subissions un tel outrage? Qu'on me verse un peu de vin!

    Faust
    Ah! Faites donc, j'ai soif.

    Pape
    Roi Raymond, je bois à votre santé.

    Faust
    Et moi à votre grâce.
    Il s'empare de la coupe.

    Pape
    Mon vin est lui aussi disparu? Soldats! Cherchez et trouvez celui qui commet ces infamies, ou bien, par le ciel, vous mourrez tous!
    Je prie l'indulgence de Messeigneurs envers ce turbulent banquet.

    Archevêque
    Votre Sainteté, je crois que ce pourrait être quelque fantôme sorti du Purgatoire et venu vers vous pour obtenir son pardon.

    Pape
    Cela peut être. Commandons sans tarder à nos frères d'entamer un hymne funèbre afin d'apaiser la furie de ce fantôme agité.
    Le Pape se signe.

    Faust
    Encore! Chaque bouchée doit-elle donc être assaisonnée d'un signe de croix? Tiens, prends ça!

    Faust lui donne un soufflet.

    Pape
    Ah! Je suis mort! Au secours Messeigneurs! Ah! Accourez, et aidez-moi à quitter ce lieu! Que cette âme soit à jamais damnée pour un tel attentat!

    Exeunt.

    Méphistophélès
    Que désires-tu maintenant Faust? Je puis t'assurer que tu seras maudit à l'aide de cloches, de missels et de candélabres.

    Faust
    Des cloches, des missels et des candélabres, ou bien des candélabres, des missels et des cloches! Pour envoyer Faust aux Enfers!


    Scène VIII

    Entrent les Moines avec des cloches, des missels et des candélabres pour l'hymne funèbre.

    Premier Moine
    Venez mes frères, accomplissons notre devoir avec grande dévotion.
    Ils Chantent
    Maudit soit celui qui vola le repas du Saint Père. Maledicat dominus [«Que Dieu le maudisse»].
    Maudit soit celui qui donna un soufflet au Saint Père. Maledicat dominus.
    Maudit soit celui qui frappa à la tête frère Sandelo. Maledicat dominus.
    Maudit soit celui qui perturbe notre hymne sacré. Maledicat dominus.
    Maudit soit celui qui prit le vin du Saint-Père. Maledicat dominus.
    Et omnes sancti. Amen.

    Faust et Méphistophélès battent les frères et lancent des pétards au milieu d'eux et Exeunt.


    Scène IX

    Entrent Robin et Rafe avec une chope d'argent [dans une taverne].

    Robin
    Alors Rafe, ne t'avais-je pas dit que notre fortune était faite grâce au livre du Docteur Faust? Ecce signum [voici le signe (de la vérité)], c'est une véritable aubaine pour des palefreniers. Nos chevaux ne mangeront pas de foin pour longtemps.

    Entre l'Aubergiste.

    Rafe
    Eh, Robin! Voici venir l'aubergiste.

    Robin
    Chut! Je vais le rouler avec un sortilège. Tavernier! J'espère que tout est payé. Adieu. Viens Rafe.

    Aubergiste
    Un mot seulement mon beau sire. Vous devez me régler une chope avant de vous en aller.

    Robin
    Moi, une chope? Rafe, une chope? Soyez maudit, vous qui n'êtes qu'un ... [Le clown pouvait remplir à l'envie cet espace. Cela faisait partie du jeu comique]. Moi, une chope! Fouillez-moi!

    Aubergiste
    S'il plaît à Monsieur.
    Il le fouille.

    Robin
    Qu'en dites-vous maintenant?

    Aubergiste
    Je dois dire quelques mots à votre compagnon - vous Monsieur.

    Rafe
    Moi, Monsieur? Moi, Monsieur? Cherchez à votre soûl. À présent Monsieur, pour dire vrai, vous devriez avoir honte d'accabler ainsi d'honnêtes gens.

    Aubergiste
    L'un de vous doit bien avoir la chope sur lui.

    Robin
    Tu mens tavernier! [en aparté] Car il est devant moi. Ah, pendard! Je t'enseignerai moi à accuser d'honnêtes gens. Attention! Je vais t'arranger la chope moi! Arrière, il vaut mieux pour toi! Je te l'ordonne au nom de Belzébuth! [en aparté] Attention à la chope Rafe!

    Aubergiste
    Que veux-tu dire, Maraud?

    Robin
    Je vais te le dire (Il lit). Sanctobolorum Periphrasticon. Je vais même te chatouiller aubergiste -Attention à la chope Rafe! Polypragmos Belseborams framanto pacostiphos tostu Mephostophilis, &c.) (ibid.)

    Scène X
    Entre Méphistophélès qui leur met des serpenteaux au derrière. Ils courent à l'épouvante.

    Aubergiste
    Ô nomine Domine, veux-tu donc dire Robin que tu n'as pas ma chope?

    Rafe
    Peccatum peccatorum, la voici ta chope, mon bon aubergiste!

    Robin
    Misericordia pro nobis, que dois-je faire? Mon bon diable si tu me pardonne aujourd'hui, je ne volerai jamais plus ta bibliothèque.

    Entre de nouveau Méphistophélès.

    Méphistophélès
    Orgueilleux voyous! Je ferais du premier un singe, du second un ours et de l'autre un âne pour ce méfait!
    Monarque de l'Enfer, qui d'un regard sombre ploie sous la crainte furieuse la superbe des rois, et dont les autels sont le pèlerinage de tant d'âmes mortes, comment donc ai-je pu subir les vexations magiques de ces scélérats? De Constantinople je fus contraint de venir jusqu'ici, pour le seul plaisir de ces maudits esclaves!

    Robin
    Comment, de Constantinople? Vous fîtes un long voyage! Auriez-vous la gentillesse de tirer six pence de votre escarcelle pour votre souper, et de vous en aller ensuite?

    Méphistophélès
    Eh bien! pendards comme prix de votre présomption je vous transforme toi en singe et toi en chien. Allez-vous en!
    Exit.

    Robin
    En singe! Voilà qui est bien! Je m'amuserai avec les enfants, et j'aurai en abondance des noix et des pommes.

    Rafe
    Me faut-il vraiment devenir un chien?

    Robin
    Allons, je te promets que tu ne sortiras jamais la tête de la marmite à soupe.
    Exeunt.


    Acte IV

    Scène I
    Entre Le Choeur
    [Cette scène se retrouve habituellement immédiatement après celle où Faust est maudit avec des cloches, des missels et des candélabres. Toutefois, tous les commentateurs sont d'accord pour dire qu'elle n'est pas à sa place, puisqu'elle doit introduire le quatrième acte. Devant une telle unanimité, nous avons pris le parti de remettre cette scène à sa place, répondant ainsi à un souci d'équilibre, puisque l'acte trois débute par une intervention du choeur.
    Notons au passage que ce monologue du Choeur est d'une attribution contestée. On croit qu'il fut peut-être écrit par un collaborateur de Marlowe, et n'apparaît pas dans l'in-quarto de 1616, sans doute éliminé par Birde et Rowley en 1602.]

    Le Choeur
    Lorsque Faust se fut délecté de la vue des choses les plus rares et eut goûté la noblesse des cours royales, il arrêta sa course, puis rentra chez lui, où ceux qui souffraient de son absence, je veux dire ses amis et ses compagnons les plus chers, chantèrent ses louanges avec des paroles ailées; ils discutèrent ensuite sur ce qui lui était arrivé durant son voyage à travers le monde et au-delà des cieux. Ils lui firent des questions d'astrologie auxquelles Faust répondit avec tant de sagesse, qu'ils s'émerveillèrent et admirèrent son esprit.
    À cette heure, il n'y a nulle contrée où le renom de Faust ne s'étende. Entre tous ses admirateurs, l'Empereur est le premier, Charles Quint lui-même, au palais duquel, parmi les nobles, Faust est célébré.
    Ce qu'il y fit pour mettre son art à l'épreuve, je le tairai: vos yeux verront d'eux-mêmes.


    Scène II
    [Les six prochaines scènes viennent du texte de 1616, et sont dues soit au collaborateurs de Marlowe, soit aux ajouts faits par Birde et Rowley.]
    La cour impériale. Entrent Martino et Frédéric côté cour et côté jardin. [Il faut savoir que la scène du théâtre élisabéthain comportait trois portes par lesquelles les acteurs entraient: deux de chaque côté de la scène et une autre, plus grande, au centre. Nous avons traduit assez largement par côté cour et côté jardin, plutôt que par «des portes différentes», compte tenu de la scénographie contemporaine.]

    Martino
    Eh! Oh! Officiers, gentilshommes! Soyez présent pour escorter l'Empereur. Frédéric, mon beau-fils, voit à ce que les salles soient complètement vides: Sa Majesté s'amène dans la salle. Rebroussez chemin, et vérifiez que tout soit en ordre!

    Frédéric
    Où donc est Bruno, notre Pape élu qui sur une monture furieuse revint de Rome? Monseigneur ne rencontra-t-il point l'Empereur?

    Martino
    Pour sûr, et avec lui vient aussi le magicien Allemand, Faust, le célèbre sage de Wittemberg, qui émerveille l'univers de son art sorcier. Il entend montrer au grand Charles la race de tous ces vaillants ancêtres et faire paraître devant Sa Majesté les ombres royales et martiaux fantômes d'Alexandre et de sa maîtresse aux belles joues.

    Frédéric
    Et où est Benvolio?

    Martino
    Je te parie qu'il est profondément endormi. Il a fait hier soir d'abondantes ablutions de vin du Rhin à la santé de Bruno, de sorte qu'aujourd'hui le fainéant n'a point quitté le lit.

    Frédéric
    Regarde, voilà sa fenêtre qui s'ouvre. Appelons-le.

    Martino
    Eh! Oh! Benvolio!

    Apparaît Benvolio à la fenêtre avec son bonnet de nuit. Il se boutonne.

    Benvolio
    Que diable avez-vous tous deux?

    Martino
    Parlez bas, doux sire, de crainte que le diable ne vous entende! Faust est à peine arrivé à la cour et déjà un millier de furieux sont à ses talons pour combler les désirs du Docteur.

    Benvolio
    Je n'y entends rien!

    Martino
    Allons, quitte d'abord ta chambre et tu verras bien. Ce sorcier accomplira devant le Pape et l'Empereur des exploits tels que l'Allemagne n'en a jamais vus.

    Benvolio
    Le Pape n'est-il point las des sortilèges, et n'a-t-il pas suffisamment chevauché sur le dos du diable? S'il est si intime avec lui, que ne le ramène-t-il pas au plus vite à Rome!

    Frédéric
    Réponds seulement, viendras-tu voir ce divertissement?

    Benvolio
    Nenni.

    Martino
    Tu le verras donc de ta fenêtre?

    Benvolio
    Oui, si je ne tombe pas endormi entretemps.

    Martino
    L'Empereur est tout proche qui vient voir ce que peuvent accomplir les formules magiques.

    Benvolio
    Allez recevoir l'Empereur. Moi, il me suffit de tirer ma tête par la fenêtre pour voir si l'on peut mettre Paris en bouteille et, si c'est le cas, je suis sorcier moi-même car j'en ai ici une jolie collection, je vous l'assure. [Nous prenons ici une liberté avec le texte de Marlowe. Il fait dire à Benvolio: «...for they say if a man be drunk over night the devil cannot hurt him in the morning». Il s'agit d'un proverbe. La traduction littérale serait: «...on dit que celui qui boit toute la nuit n'est plus ennuyé par le diable au matin». Afin de conserver l'humour de la réplique, qui se poursuit avec: «If that be true, I have a charm in my head shall control him as well as the conjuror, I warrant you» («Si cela est vrai, je puis contrôler le démon aussi bien que le sorcier, je vous le garantis»), on a rendu le texte par une représentation («mettre Paris en bouteille») qui laisse imaginer un pouvoir extraordinaire, tout en faisant allusion à la beuverie faite par Benvolio.]

    Exeunt Martino et Frédéric.

    Scène III
    Entrent l'Empereur Charles Quint, Bruno, le Duc de Saxe, Faust, Méphistophélès, Frédéric, Martino et des Soldats.
    Benvolio à la fenêtre.

    L'Empereur
    Merveille des hommes, magicien de renom, Faust trois fois sage, sois le bienvenu à ma cour. La libération de Bruno des griffes de notre ennemi professé est, de tous tes sortilèges, le plus remarquable, hormis si par quelque puissante parole de nécromancie tu peux contraindre l'univers à t'obéir. Sois à jamais le bien-aimé de Charles Quint; et si jamais Bruno, que tu as libéré, peut, au mépris du sort, posséder la tiare pontificale et s'asseoir sur le trône de Saint Pierre, tu seras célébré à travers l'Italie et honoré par moi, Empereur d'Allemagne.

    Faust
    Ces mots ailés, ô très grand roi, disposent le pauvre Faust à aimer, à servir l'Empereur, et à mettre sa vie aux pieds de Bruno, ce saint homme. En gage de ces sentiments, et s'il plaît à Votre Majesté, je suis prêt à accomplir tous Vos désirs, grâce à la force de mon art magique qui peut défoncer le portail d'ébène de l'Enfer aux pérennes flammes, et retenir dans leur antre les Furies acharnées; tout ceci pour complaire aux voeux de Votre Majesté.

    Benvolio (en aparté)
    Diable! Il parle dru! Mais malgré tout, je ne m'y fie guère. Il a aussi l'air d'un sorcier que le Pape d'un maraîcher.

    L'Empereur
    Ainsi, Faust, comme tu nous le promis jadis, nous verrions à plaisir ce fameux conquérant, le grand Alexandre et sa maîtresse, sous leurs apparences véritables et dans toute leur majesté, afin que nous puissions goûter leur mérite.

    Faust
    Votre Majesté les verra sur l'heure. Va, Méphistophélès! et sous le son solennel des trompettes amènes devant ce royal Empereur, Alexandre le Grand et sa maîtresse aux belles joues.

    Méphistophélès
    J'y vais Faust.

    Benvolio
    Et bien, Maître Docteur, si votre démon ne revient pas sous peu, je m'endors sur l'heure. Morbleu! Je devrais éclater de colère en songeant comme j'ai été stupide de rester tout ce temps à ma fenêtre à bailler après le maître du diable, sans rien apercevoir.

    Faust
    Si mon art ne me trahit pas, j'aurai de quoi te délasser. Seigneur, je dois avertir Votre Majesté qu'au moment où mon familier présentera les ombres royales d'Alexandre et de sa maîtresse, Votre Altesse ne devra poser nulle question au Roi, mais les laisser apparaître et s'évanouir dans un muet silence.

    L'Empereur
    Qu'il en soit ainsi Faust, nous sommes content.

    Benvolio
    Bravo! Moi aussi je suis content! Et si tu amènes devant l'Empereur Alexandre et sa maîtresse, alors moi je suis Actéon [chasseur qui surprit Diane au bain et qu'elle transforma en cerf. Ainsi métamorphosé, le malheureux chasseur fut dévoré par ses propres chiens qui ne surent pas le reconnaître] et je me changerai en cerf!

    Faust
    Je jouerai alors la part de Diane et t'enverrai des cornes à l'instant.


    Scène IV
    Entrent côté cour Alexandre et côté jardin Darius. Ils se rencontrent. Darius est terrassé par Alexandre, qui le tue, et prend sa couronne. Au moment de sortir, sa Maîtresse le retrouve. Il l'étreint, place la couronne de Darius sur la tête de celle-ci puis, revenant au centre de la scène, ils saluent l'Empereur qui, hors de lui, veut les embrasser, ce que Faust empêche. Cessent alors les trompettes.

    Faust
    Mon doux Sire vous vous oubliez! Ce ne sont là que des ombres sans corps.

    L'Empereur
    Pardonne-moi, mon âme était à tel point ravie à la vue de cet Empereur illustre, que j'ai voulu l'étreindre. Toutefois, Faust, puisque je ne puis parler, laisse-moi satisfaire pleinement ma curiosité: je dois te confier que j'ai entendu dire que cette femme splendide, lorsqu'elle vivait sur terre, avait au cou une tache de naissance. Comment puis-je m'en assurer?

    Faust
    Votre Majesté peut avoir l'audace de s'avancer et d'aller voir.

    L'Empereur
    Je le vois clairement Faust! Tu m'as plu davantage par cette vision qu'en m'octroyant un autre royaume.

    Faust
    Allez-vous-en! Disparaissez!
    Exeunt.

    Voyez, voyez mon doux Sire! Quelle étrange bête est-ce là, qui passe sa tête à la fenêtre?

    L'Empereur
    Ô vision fabuleuse! Regardez Monsieur le Duc de Saxe quels bois s'étendent étrangement fixés sur la tête du jeune Benvolio!

    Le Duc de Saxe
    Comment? Est-il mort ou assoupi?

    Faust
    Il dort mon seigneur: mais ses rêves sont sans panache.

    L'Empereur
    Ce jeu est excellent. Appelons-le et réveillons-le. Eh, Benvolio!

    Benvolio
    La peste sur vous! Laissez-moi un peu dormir!

    L'Empereur
    Je ne te reproche pas de dormir autant, avec une telle gueule de bois!

    Le Duc de Saxe
    Benvolio, respectez l'Empereur qui vous parle.

    Benvolio
    L'Empereur, mais où donc? Oh, diable! ma tête!

    L'Empereur
    Allons, porte tes cornes et que t'importe ta tête, tu es suffisamment armé.

    Faust
    Qui? Eh bien! Messire chevalier? Comment, pendu par les cornes? Comme c'est horrible! Cache ta tête de la honte, ne laisse pas l'univers entier se moquer de toi.

    Benvolio
    Diable! Docteur, est-ce l'une de vos malices?

    Faust
    Ne parlez pas ainsi seigneur. Le Docteur n'a nulle adresse, ni ruse, aucun art à offrir à ces seigneurs, ou pour porter devant le royal Empereur le puissant monarque que fut le belliqueux Alexandre. C'est vous qui avez souhaité, si Faust s'en révélait capable, de quitter la forme hardie d'Actéon pour vêtir celle du cerf. Ainsi, mon seigneur, qu'il plaise à votre majesté que j'appelle une meute de chiens pour le chasser si bien, que toute l'agilité de ses jambes aura de la peine à sauver sa carcasse de leurs crocs sanglants. Hé, Belimote, Argirion, Asterote!

    Benvolio
    Attendez! Attendez! Diable! Il appelle une meute de démons! Mon bon seigneur ayez pitié de moi! Bon sang! Je ne serai jamais capable d'endurer pareils tourments.

    L'Empereur
    Ainsi, mon bon Maître Docteur, laissez-moi vous prier de lui enlever ses cornes: il a fait pénitence suffisante.

    Faust
    Mon doux Sire, ce n'est pas tant pour l'injure que j'ai reçue, que pour amuser Votre Majesté de quelque divertissement, que Faust a justement récompensé cet injurieux chevalier; comme c'était là tout ce que je désirais, je suis heureux de l'écorner.
    Méphistophélès, métamorphose-le! À présent Messire parlez mieux des lettrés.

    Benvolio (en aparté)
    Bon sang! Parler mieux de ces faiseurs de cocus qui mettent les cornes aux honnêtes gens à leur demande? Je ne me fierai jamais plus aux visages indolents et aux petites collerettes. Mais si je tire vengeance de cet affront, je veux bien être changé en huître béante et ne boire rien d'autre que de l'eau salée.

    L'Empereur
    Viens, Faust. Tant que l'Empereur vivra, en récompense de tes loyaux services, tu commanderas l'État allemand, et vivra chéri du puissant Charles Quint.

    Exeunt omnes.


    Scène V
    Entrent Benvolio, Martino, Frédéric et des Soldats.

    Martino
    Ah! cher Benvolio, laisse nous détourner ton dessein d'occire le sorcier.

    Benvolio
    Arrière tous! Vous ne m'aimez point de me conseiller ainsi! Dois-je laisser impunie une injure si grande, tandis que le plus vil palefrenier se gausse de mon malheur, et du haut de sa poissarde éloquence dit fièrement: «Aujourd'hui Benvolio fut de cornes couronné»? Ô puissent ces paupières ne se refermer jamais tant que je n'aurais fauché ce magicien de mon épée. S'il vous plaît de m'assister dans cette entreprise, alors tirez vos armes et soyez fermes; sinon, retirez-vous. La mort de Faust vengera ma honte, ou Benvolio mourra ici.

    Frédéric
    Ah! nous resterons avec toi quoi qu'il advienne, et tuerons le Docteur s'il vient par ce chemin.

    Benvolio
    Alors, mon bon Frédéric, hâte-toi jusqu'à la futaie; mets-y quelques-uns de nos serviteurs et de nos gens placés en embuscade derrière les arbres. Je sais que le sorcier s'approche, je l'ai vu s'agenouiller, embrasser la main de l'Empereur, puis prendre congé, chargé de riches récompenses.
    Vous, soldats, combattez vaillamment. Si Faust périt, prenez ses biens, mais laissez-nous la victoire.

    Frédéric
    En avant soldat! Suivez-moi jusqu'à la futaie. Qui le tuera aura de l'or et notre éternelle reconnaissance.

    Exit Frédéric avec les Soldats.

    Benvolio
    Ma tête est plus légère que sous les cornes, mais mon coeur est à cet instant bien plus lourd qu'elle, et ne bat que pour voir le cadavre du magicien.

    Martino
    Où devons-nous nous cacher, Benvolio?

    Benvolio
    Nous resterons ici à attendre le premier assaut. Oh, damné chien de l'Enfer que n'es-tu à cet endroit! Tu me verras bientôt quitter mon injuste honte.

    Entre Frédéric.

    Frédéric
    Viens, viens, le magicien est tout près, n'ayant comme seul compagnon que sa toge. Soyez prêt à abattre ce rustre!

    Benvolio
    Cet honneur m'appartient. À présent, ô mon épée, frappe juste. Ah! Contre le panache qu'il m'a offert, je prendrai son cimier.


    Scène VI
    Entre Faust avec une fausse tête.

    Martino
    Regardez! Le voilà qui vient!

    Benvolio
    Plus un mot! Ceci réglera tout. L'Enfer prendra son âme; sa carcasse s'étalera ainsi.

    Il attaque Faust.

    Faust
    Oh!

    Frédéric
    Vous gémissez, Maître Docteur?

    Benvolio
    Que son coeur s'abîme en une plainte! Regarde, cher Frédéric, comment je règle sans tarder ses doléances.
    Il coupe la tête de Faust.

    Martino
    Sa tête est à bas, coupée par une main sûre.

    Benvolio
    Le diable est mort! Les Furies maintenant doivent exulter.

    Frédéric
    Est-ce là le visage sévère et le terrible regard qui firent de ce monarque sinistre le commandant des esprits infernaux, qui tremblaient et frémissaient sous l'autorité de ses charmes ?

    Martino
    Est-ce la tête maudite dont l'âme conspira devant l'Empereur la honte de Benvolio?

    Benvolio
    Oui c'est bien elle, et voici son corps qui a trouvé la récompense équitable de ses vilenies.

    Frédéric
    Venez, allons imaginer quelque plan qui ajouterait plus d'opprobre encore au noir scandale de ce nom exécré.

    Benvolio
    Avant tout, en réparation de mes malheurs, je clouerai sur sa tête d'énormes cornes fourchues et la pendrai à la fenêtre où d'abord il me pendit, afin que l'univers entier soit témoin de ma juste revanche.

    Martino
    Quel usage pourrions-nous faire de sa barbe?

    Benvolio
    Nous la vendrons au ramoneur: il en sortira bien dix brosses, je vous l'assure.

    Frédéric
    Et de ses yeux?

    Benvolio
    Nous les arracherons pour qu'ils servent de boutons à ses lèvres; ainsi sa langue ne s'enrhumera pas.

    Frédéric
    Excellente idée! Et pour l'heure, Messieurs, l'ayant dépecé, que ferons-nous de lui?

    Faust se lève.

    Benvolio
    Morbleu, le diable vit encore!

    Frédéric
    Redonne-lui sa tête pour l'amour de Dieu!


    Faust
    Non, garde-la. Faust aura vos têtes, et vos mains, et vos coeurs mêmes en réparation de ce forfait. Ignoriez vous donc, traîtres, que je suis assuré de vivre sur terre pour vingt-quatre années? Et eussiez-vous coupé de vos épées mon corps entier, ou réduit ma chaire et mes os plus finement que le sable, qu'il n'eut fallu d'une minute pour que mon esprit revienne et que je respire en homme libre, à l'abri de vos coups. Mais pourquoi retarder ma vengeance? Astaroth, Belimoth, Méphistophélès!

    Scène VII
    Entrent Méphistophélès et les autres Démons.

    Faust
    Montez ces traîtres sur vos dos ardents et élevez-vous avec eux jusque dans les mâtures des cieux et là, lancez-les tête première dans l'abysse infernal! Un instant encore; le monde doit être le témoin de leur disgrâce, avant que l'Enfer soit la récompense de leur perfidie. Va, Belimoth! Emporte ce misérable et jette-le dans quelque lac marécageux. Toi, saisi cet autre! Traîne-le de par les bois parmi les piquantes orties et les ronces tranchantes, tandis que Méphisto conduira ce traître sur un pic escarpé, d'où la chute saura rompre les os du scélérat, plus sûrement qu'il voulut me dépecer.
    Allez! Exécutez mes ordres à l'instant!

    Frédéric
    Aies pitié doux Faust, épargne nos vies!

    Faust
    Arrière!

    Frédéric
    Il faut marcher, quand on a le diable à ses trousses.

    Exeunt les Démons et les Chevaliers.
    Entrent ensuite les Soldats placés en embuscade.

    Premier Soldat
    En avant Messieurs, préparez-vous à tout. Dépêchez-vous à la rescousse de ces nobles gentilshommes. Je les ai entendus parlementer avec le magicien.

    Deuxième Soldat
    Regardez! Le voilà qui vient! Rompez les rangs et tuez cet esclave!

    Faust
    Qu'y a-t-il ici? Un complot contre ma vie! Mets tes pouvoirs à l'épreuve Faust. Arrêtez, vils paysans! Regardez ces arbres qui reculent à mon commandement et qui se mettent comme un rempart entre vous et moi, afin de m'abriter de votre odieux guet-apens. Pour éprouver votre faible attaque, voyez sur-le-champ venir cette armée.

    Faust frappe à la porte, et un Démon entre jouant du tambour; à sa suite d'autres portent des drapeaux, et d'autres des armes; Méphistophélès avec des pétards. Ils les installent sur les Soldats et les chassent.
    Exeunt omnes.


    Scène VIII
    Entrent côté cour et jardin Benvolio, Frédéric et Martino. Leurs visages sont ensanglantés et couverts de boue. Ils portent des cornes.

    Martino
    Eh, Benvolio!

    Benvolio
    Ici! Eh, Frédéric!

    Frédéric
    À l'aide, mes bons amis! Où est Martino?

    Martino
    Ici cher Frédéric, à demi noyé par le marécage dans lequel les Furies m'ont traîné par les talons.

    Frédéric
    Martino, regarde! Benvolio a de nouveau des cornes!

    Martino
    Oh, malheur! Comment donc, Benvolio?

    Benvolio
    Ciel, vient à ma rescousse! Dois-je le pourchasser encore?

    Martino
    Non, n'aies crainte, ami; nous sommes incapables de le tuer.

    Benvolio
    Mes amis, ainsi transformés! Vous avez des cornes sur la tête!

    Frédéric
    Tu as vu juste: tu parles des tiennes. Tâtes un peu.

    Benvolio
    Diable! Encore des cornes!

    Martino
    Ne t'échauffe pas l'ami, nous voilà tous cocus.

    Benvolio
    Quel diable veille sur ce damné magicien pour que, coup sur coup, nos malheurs soient redoublés?

    Frédéric
    Que faire pour cacher notre honte?

    Benvolio
    Dussions-nous le retrouver pour assouvir notre vengeance, qu'il adjoindrait à ces énormes cornes de longues oreilles d'ânes, faisant ainsi de nous l'objet des risées du monde entier.

    Martino
    Que faire alors, cher Benvolio?

    Benvolio
    Cette forêt mène à un mien château et là une vie obscure nous confortera, jusqu'à ce que le temps altère la laideur de nos dehors. Cette noire disgrâce ayant éclipsé notre gloire, mieux vaut pour nous mourir dans la douleur, que de vivre dans la honte.

    Exeunt omnes.

    Scène IX
    [Nous suivons pour cette scène le texte de 1604.]
    Entrent Faust et Méphistophélès.

    Faust
    Ah! Méphistophélès, le cours nerveux du temps au pas calme et impitoyable abrège mes jours et le fil de ma vie. Il réclame le paiement de mes heures dernières. Ainsi, Méphisto, retournons vite à Wittemberg.

    Méphistophélès
    Veux-tu y retourner à cheval ou à pied?

    Faust
    Eh bien! jusqu'à ce que j'aie quitté ce pré riant et agréable, j'irai à pied.

    Entre un Maquignon.

    Maquignon
    J'ai passé tout le jour à chercher un certain Maître Fausseté [le maquignon prononce mal le nom de Faust (Master Fustian)]. Messe basse, mais le voilà! Dieu vous garde, Maître Docteur.

    Faust
    Eh bien, maquignon, sois le bienvenu.

    Maquignon
    Monsieur écoutez-moi! Je vous ai apporté quarante écus pour votre cheval.

    Faust
    Je ne puis le céder à ce prix. Si tu l'aimes assez pour cinquante écus, alors prends-le.

    Maquignon
    Hélas, Monsieur! Je n'en ai pas davantage. [À Méphistophélès] Je vous prie d'intercéder en ma faveur.

    Méphistophélès
    Je vous prie de le lui céder. C'est un honnête compagnon et il a de grandes charges, n'ayant ni femme ni enfant.

    Faust
    Bon, viens, donne-moi ta pécune.
    Le Maquignon lui donne l'argent.

    Mon serviteur te le livrera, mais je dois cependant te dire une chose avant de te le céder: ne le conduis pas dans l'eau quelle qu'elle soit.

    Maquignon
    Pourquoi cela Monsieur, ne peut-il boire dans n'importe quelle source?

    Faust
    Si qu'il le peut, mais ne le conduit pas dans l'eau. Fais-lui franchir haies et fossés, ou ce que ton coeur souhaite, mais jamais les eaux.

    Maquignon
    Eh bien, Monsieur, voilà ma fortune faite à jamais. Je ne céderai pas mon cheval pour quarante écus, et ne saurait-il que faire hé ding ding, hé ding ding [allusion au refrain d'une vieille chanson anglaise: Vieux Simon le Roi], que je gagnerais bien ma vie avec lui. Il a la cuisse aussi lisse qu'une anguille. Eh bien, adieu Monsieur. Votre serviteur me le livrera. Mais prêtez-moi encore l'oreille, Monsieur: si mon cheval est malade et égrotant, pourrez-vous me dire ce qu'il a si j'en rapporte l'urine?

    Faust
    Va t-en scélérat! Crois-tu donc que je suis vétérinaire?

    Exit le Maquignon.

    Qu'es-tu donc, Faust, sinon qu'un homme condamné à mourir? L'heure fatale de son ombre te rejoint, insinuant le désespoir dans ton âme inquiète. Mais dans le doux sommeil les passions s'évanouissent; dors donc ô Faust, apaise ton tourment car, après tout, le Christ n'a-t-il pas sauvé le larron sur la croix?

    Il s'endort dans son fauteuil.
    Entre le Maquignon tout trempé et en criant.

    Maquignon
    Hélas! hélas! Docteur Fausseté que je dis! Messe basse, l'art médecin du Docteur Lopus [le Docteur Lopez était le médecin de la reine et fut convaincu de complot contre celle-ci, et exécuté en 1594. Marlowe étant déjà mort lors de ces événements, il s'agit là de tout évidence d'un élément rajouté à la pièce après le décès de Marlowe] ne fut jamais si consommé. Son clystère m'a purgé de quarante écus, que jamais je ne reverrai. Et moi, âne que je suis, je n'ai pas obéi à son conseil de ne jamais le conduire dans l'eau. Croyant que mon cheval avait quelque rare qualité qu'il n'avait voulu me faire connaître, moi, comme un jeune écervelé, je l'ai conduit dans l'étang profond au limite de la ville. Je n'étais pas sitôt au milieu de l'étang que mon cheval disparu et que, assis sur une balle de foin, j'ai risqué comme jamais la noyade. Ah, je retrouverai mon docteur et j'aurai de nouveau mes quarante écus, ou je monte sur mes grands chevaux [...je monte sur mes grands chevaux: adaptation de «...or I'll make it the dearest horse», expression idiomatique signifiant à peu près «je le lui ferai payer»]. Tiens voilà son larbin. M'entendez-vous? Vous, l'escamoteur, où est votre maître?

    Méphistophélès
    Pourquoi cela, Monsieur, que lui voulez-vous? Vous ne pouvez lui parler.

    Maquignon
    Mais, je veux lui parler!

    Méphistophélès
    Allons, il dort profondément; revenez une autre fois.

    Maquignon
    Je lui parlerai tout de suite ou alors je lui brise ces vitraux aux oreilles.

    Méphistophélès
    Sache qu'il n'a pas dormi depuis huit jours.

    Maquignon
    Et moi je ne dormirai plus pendant huit semaines si je ne lui parle.

    Méphistophélès
    Vois là-bas comme lourdement il repose.

    Maquignon
    C'est bien lui! Dieu vous garde Maître Docteur. Maître Docteur! Docteur Fausseté! Quarante écus, quarante écus pour une botte de foin!

    Méphistophélès
    Tu vois qu'il ne t'entend point.

    Maquignon
    Ohé! Ohé! Ohé!
    Il lui hurle aux oreilles.

    Ne vous réveillerez-vous jamais? Je vous réveillerai avant que de partir!

    Il le tire par une jambe, et celle-ci lui reste dans les mains.

    Hélas! Je suis perdu! Que faire?

    Faust
    Oh! ma jambe, ma jambe! À moi Méphistophélès! Appelle les sergents! Ma jambe, ma jambe!

    Méphistophélès
    Allons scélérat, vient chez le constable.

    Maquignon
    Oh, mon Dieu! Monsieur, laissez-moi aller, et je vous donnerai quarante écus de plus.

    Méphistophélès
    Où sont-ils ces écus?

    Maquignon
    Je ne les ai pas sur moi, mais venez à mon auberge et je vous les donnerai.

    Méphistophélès
    Décampe et vite!

    Le Maquignon s'enfuit.

    Faust
    Comment? Il est parti? Adieu donc! Faust a de nouveau sa jambe et ce maquignon, je le suppose, une botte de foin pour sa peine. Eh bien! ce truc-là lui coûtera quarante écus supplémentaires.

    Entre Wagner.

    Faust
    Comment diable! Wagner! Qu'apportes-tu de nouveau?

    Wagner
    Si cela vous plaît, le Duc de Vanholt [«von Anhalt», duché d'Allemagne] sollicite instamment votre compagnie, et il a mandé quelques uns de ses hommes à quérir des provisions pour votre séjour.

    Faust
    Le Duc de Vanholt est un honorable gentilhomme, et l'un de ceux qui rétribuera justement mes pouvoirs. Partons donc.
    Exeunt.

    Scène X
    [Cette scène suit le texte de 1616. Il s'agit d'un ajout fait en 1602 par Birde et Rowley.
    Entrent le Clown, Dick, le Maquignon et un Charretier.]

    Charretier
    Venez mes maîtres, je vous emmène à la meilleure bière d'Europe. Eh, ho!, l'hôtesse! Où sont donc ces catins?
    Entre L'Hôtesse.

    L'Hôtesse
    Eh bien, qu'est-ce qui vous manque? Ah, mes vieux clients! Soyez les bienvenus!

    Clown
    Dick, mon compère, sais-tu pourquoi je me tais?

    Dick
    Non, Robin, pourquoi?

    Clown
    J'ai dix-huit pences sur l'ardoise mais chut! Ne dis rien. Peut-être qu'elle m'a oublié.

    L'Hôtesse
    Qui est celui qui se tient tout seul d'un air solennel? Tiens, tiens un vieux client!

    Clown
    Oh! Madame l'aubergiste, mes hommages. J'espère avoir toujours mon compte ici.

    L'Hôtesse
    Que si, ne vous en faites pas. Il me semble d'ailleurs que vous n'avez aucune hâte à le solder.

    Dick
    Suffit l'hôtesse, apporte-nous de la bière!

    L'Hôtesse
    Tout de suite. Qu'on surveille la salle, ho!
    Exit.

    Dick
    Alors Messieurs, que ferons-nous en attendant le retour de ma servante?

    Charretier
    Nous divertir Monsieur. Je vais vous conter une drôle histoire, comment m'a traité un magicien. Connaissez-vous le Docteur Fausseté?

    Maquignon
    Pour sûr, et que la peste le gagne! Voici quelqu'un qui regrette de l'avoir connu. T'a-t-il ensorcelé toi aussi?

    Charretier
    Je te dirai comment il m'a traité. Comme j'allais à Wittemberg l'autre jour avec un chargement de foin, il me croise et me demande ce que je voudrais pour lui donner autant de foin qu'il pourrait en manger. Alors moi, Messieurs, pensant qu'il lui en faudrait très peu, je le prie d'en prendre tant qu'il pourrait pour soixante-quinze sous. Il me donne mon argent et commence à manger. Or, aussi vrai que je suis polisson, il n'a pas arrêté de manger d'abord qu'il n'y ait plus un fétu dans ma charrette!

    Tous
    C'est monstrueux! Dévoré tout un chargement de foin!

    Clown
    Si, si c'est possible, moi j'ai entendu parler de quelqu'un qui a mangé une corde de bois.

    Maquignon
    Maintenant, écoutez comme il m'a traité vilainement. Je vais le voir hier pour lui acheter un cheval, qu'il ne veut pas vendre moins que quarante écus. Alors, messieurs, comme je savais que c'était un cheval à sauter les fossés et les haies sans jamais pâtir, je lui ai donné ses écus. J'avais à peine mon cheval que le Docteur Fausseté me pria de le monter nuit et jour sans perdre mon temps avec lui. Mais, rajouta-t-il, en aucun cas ne le conduis dans l'eau. Alors moi, pensant que le cheval avait des qualités qu'il voulait me cacher, j'allai en plein galop dans la grande rivière et, arrivé au beau milieu, mon cheval disparaît, et je me retrouve en selle sur une balle de foin!

    Tous
    Oh, le brave Docteur!

    Maquignon
    Écoutez maintenant comment je lui rendis la monnaie de sa pièce: je suis allé jusque chez lui, où je l'ai trouvé endormi. J'ai fait un tintamarre extraordinaire mais je n'ai pu le réveiller. Voyant cela je le saisis par une jambe et n'ai cessé de tirer que sa jambe ne me restât dans les mains, puis je suis rentré chez moi.

    Clown
    Et le Docteur n'a plus qu'une jambe à présent? Excellent! Cela vaut pour la fois où il me donna la figure d'un singe.

    Charretier
    À boire de nouveau l'hôtesse!

    Clown
    Écoutez! Allons ailleurs prendre un pot puis partons à la recherche du Docteur.

    Exeunt omnes.


    Scène XI
    [Texte de 1604 jusqu'à l'entrée des Clowns, puis texte 1616.]
    Entre le Duc de Vanholt, la Duchesse, Faust et Méphistophélès.

    Duc de Vanholt
    Je vous remercie Maître Docteur pour ces enivrantes féeries. Je ne sais comment récompenser suffisamment ces grands mérites qui dressèrent dans les cieux ce château enchanté; la vue d'un tel spectacle m'a plu si fort, que rien au monde ne saurait me charmer davantage.

    Faust
    Mon doux sire, je me crois suffisamment récompensé s'il plaît à votre seigneurie de penser du bien des oeuvres de Faust. Toutefois vous, gente dame, il me semble que vous n'avez guère goûté ces spectacles. C'est pourquoi je vous prie de me dire la chose qui plairait le plus à votre coeur; se trouve-t-elle dans le monde, qu'elle sera à vous. J'ai ouï-dire, du reste, que les femmes enceintes ont grande envie de mets rares et délicats.

    Duchesse de Vanholt
    À dire la vérité, Maître Docteur, et vous trouvant si courtois, je vous révélerai ce que mon coeur désire: bien que nous soyons en janvier, coeur de la mortesaison, et loin encore de l'été, aucun plat ne m'agréerait autant qu'une jatte de raisins mûrs.

    Faust
    Rien n'est plus simple. Va, Méphistophélès!
    Exit Méphistophélès.

    Je pourrais faire davantage pour vous satisfaire, Madame.

    Entre Méphistophélès avec les raisins.

    Les voici! Je vous en prie. Ils doivent être succulents, car ils viennent de terres fort lointaines, je vous l'assure.

    Duc de Vanholt
    Ceci m'émerveille plus que tout le reste, car à cette époque de l'année, les arbres sont sans fruits: d'où viennent alors ces raisins splendides?

    Faust
    S'il plaît à Monsieur le Duc, dans le monde, l'année se divise en deux cycles, ainsi, lorsque l'hiver gagne nos contrées, dans les autres du cycle opposé, c'est l'été, comme en Inde, en Saba [ancien royaume de la péninsule arabique. et dans certains pays d'Extrême Orient, où l'on vendange deux fois l'an]. Voilà d'où viennent ces grappes, apportés par cet esprit rapide, mon serviteur.

    Duchesse de Vanholt
    Et croyez m'en, ce sont les meilleurs raisins que j'ai goûtés de ma vie.

    Les Clowns frappent à la porte.

    Duc de Vanholt
    Quels sont ces fâcheux qui sont à notre porte? Valet, allez donc tempérer leur ardeur. Avant d'ouvrir, voyez quelle est leur créance.

    Ils frappent de plus bel en exigeant de parler à Faust.

    Valet
    Eh bien, mes maîtres, que diable est-ce que cela? Pour quelle raison importunez-vous le Duc?

    Dick
    Aucune! Le diable l'emporte!

    Valet
    Comment osez-vous être si effrontés, vauriens impertinents?

    Maquignon
    Je souhaite fort, Monsieur, que vous ayez assez d'esprit pour être plus courageux qu'accueillant.

    Valet
    Il semble que oui. Je vous prie d'exercer votre vaillance autre part, et de ne point importuner le Duc.

    Duc de Vanholt
    Que se passe-t-il ici?

    Valet
    Ils exigent tous de parler au Docteur Faust.

    Charretier
    Ouais! Et on va lui parler!

    Duc de Vanholt
    Plaît-il? Mettez les fers à cette canaille!

    Dick
    Nous mettre les fers! Mettez-les à son père plutôt qu'à nous.

    Faust
    J'implore Votre Grâce de les laisser entrer. Nous nous paierons leurs têtes.

    Duc de Vanholt
    Fais à ta guise Faust, je m'en remets à toi.

    Faust
    Je remercie Votre Grâce.

    Entrent le Clown, Dick, le Charretier et le Maquignon.

    Faust
    Eh bien, eh bien, que voilà de vieilles connaissances. Vous êtes, ma foi, par trop intempérants, mais approchez. J'ai obtenu votre pardon. Soyez les bienvenus.

    Clown
    Nenni Monsieur, nous seront les bienvenus pour notre argent, et nous paierons pour tout ce que nous prendrons. Eh! oh! Apporte une demie douzaine de bières ici, et va te faire pendre!

    Faust
    Eh, pas si vite! Ne voyez-vous pas où vous êtes?

    Charretier
    Pour sûr! Nous sommes sous les cieux.

    Valet
    Et vous Messire la buse [sir sauce-box], vous connaissez donc l'endroit?

    Maquignon
    Ouais, ouais! cette maison peut servir d'auberge. Sacrebleu! Donnes-nous de la bière ou bien nous crèverons toutes les barriques de la place et t'arracherons la cervelle avec les tessons!

    Faust
    Ne soyez pas si tranchants! Venez, vous aurez de la bière. Mon Seigneur, je vous supplie de me laisser faire. Je vous donne ma parole que je saurai vous plaire.

    Duc de Vanholt
    De tout coeur, cher Faust; à ta convenance. Nos serviteurs et notre cour sont à tes ordres.

    Faust
    J'en remercie humblement votre grâce. Qu'on aille chercher de la bière!

    Maquignon
    Hourra! Voilà comment doit parler un docteur et, ma foi, je boirai pour ces paroles à la santé de ta jambe de bois.

    Faust
    Ma jambe de bois? Que veux-tu dire par-là?

    Charretier
    Ha, ha, ha! L'entends-tu Dick? Il a oublié sa jambe!

    Maquignon
    Hé, hé! Ça ne tient pas debout!

    Faust
    En tous cas, pas sur une jambe de bois.

    Charretier
    Bon Dieu! La chair et le sang semblent des choses bien éphémères sous votre autorité. Vous souvient-il du maquignon à qui vous avez vendu un cheval?

    Faust
    Oui, je me souviens d'avoir vendu un cheval.

    Charretier
    Et avez-vous souvenir d'avoir exigé qu'on ne le conduise pas dans l'eau?

    Faust
    Si, je m'en souviens fort bien.

    Charretier
    Et vous ne vous souvenez pas de votre jambe?

    Faust
    En vérité, non.

    Charretier
    Vous répondez à pas de charge.

    Faust
    Vous êtes trop aimable, Monsieur.
    [Toute la discussion du Charretier et de Faust pose un problème intéressant pour la traduction: doit-elle être littérale, ou bien respecter l'esprit du texte? Lorsque le Charretier se tourne vers Dick et lui dit que Faust a oublié sa jambe (He has forgot his leg) il faut entendre le sens littéral, mais aussi qu'il ne leur a pas fait la révérence. Ce double sens est manifestement intraduisible en français. La réplique du charretier (He does not stand much upon that) renvoit à ce manque de courtoisie de la part de Faust. La réplique du charretier (Then I pray remember your courtesy) fait un calembour comique entre curtsey (révérence) et courtesy (courtoisie) faisant ainsi allusion à l'impolitesse de Faust et à la révérence improbable de quelqu'un qu'il croit affublé d'une jambe de bois.
    Nous traduisons une pièce de théâtre, or ce genre n'est jamais vivant que s'il se retrouve devant un public. Cette scène comporte des éléments comiques qui, dans une traduction littérale et philologiquement très recherchée, disparaîtraient complètement. Nous avons donc choisi de respecter le contexte général et la vivacité des répliques pour conserver l'élément comique de la scène de Faust avec les Clowns. Aussi Dick réplique par He does not stand much upon that, «Ça ne tient pas debout»; et le Charretier par Then I pray remember your courtesy, «Vous répondez aux pas de charge», double sens entre un Faust pressé de répondre à des questions qu'il trouve absurdes, et la difficulté qu'un homme ayant une jambe de bois aurait à emprunter le pas de charge. Cette adaptation du texte, qui en conserve l'esprit, nous est apparue essentielle pour une oeuvre dramatique.]

    Charretier
    [en aparté] Voyez comme je lui tiens la jambe. Je vous prie de me dire une chose encore.

    Faust
    Quoi donc?

    Charretier
    Au lit, les deux jambes sont-elles vos compagnes?

    Faust
    Tu veux à tout prix me faire marcher sur des cothurnes avec tes questions!

    Charretier
    Point du tout Monsieur. Je ne veux pas vous faire marcher, quoique j'aimerais volontiers vous voir déambuler.

    Entre l'Hôtesse avec les bières.

    Faust
    Je t'assure qu'elles sont miennes.

    Charretier
    Merci, je suis pleinement satisfait.

    Faust
    Dis-moi, pourquoi toutes ces questions?

    Charretier
    Pour rien, Monsieur: mais il me semble qu'au lit l'une des deux doit être de bois.

    Maquignon
    Avez-vous oublié que je vous ai arraché la jambe tandis que vous dormiez?

    Faust
    Mais je l'ai de nouveau et, de plus, je suis éveillé. Voyez, Monsieur.

    Tous
    Oh, c'est horrible! Le Docteur a donc trois jambes!

    Charretier
    Vous souvient-il, Monsieur, de la manière dont vous m'avez trompé, et dévoré tout mon chargement de...

    Faust le rend muet.

    Dick
    Et moi, comment vous m'avez transformé en sin...

    Maquignon
    Toi, fils de catin, sorcier galeux, as-tu oublié de m'avoir dupé avec un che...

    Clown
    Tu m'as oublié? Tu crois t'en sortir avec tes tours de passepasse. Te rappelles-tu du chien...

    Après avoir été chacun rendu muet par Faust,
    Exeunt les Clowns.

    L'Hôtesse
    Qui paiera pour la bière? Entendez-vous, Maître Docteur, vous avez expulsé mes hôtes, et je vous prie de me dire qui paiera pour...
    Exit l'Hôtesse.

    Duchesse de Vanholt
    Mon Seigneur, nous sommes grandement obligés envers cet habile homme.

    Duc de Vanholt
    Il est juste, Madame, que nous le récompensions avec tout l'amour et l'estime dont nous sommes capables, car ses exploits raffinés effacent l'amertume.


    Acte V

    Scène I
    Tonnerre et éclairs. Entrent des Démons le visage couvert. Méphistophélès les introduit dans le cabinet de Faust. Entre ensuite Wagner.

    Wagner
    Je crois que mon maître sent venir la mort. Déjà il a exprimé ses dernières volontés, déjà il m'a donné ses biens, déjà sa demeure, déjà toute sa porcelaine dorée, et plus deux mille ducats bien comptés. Et pourtant! Alors que La Camarde le veut près d'elle, Faust, lui, s'étourdit maintenant parmi les clercs, bâfreurs de cette dernière cène, avec qui il banquette, festoie et s'enivre, comme jamais Wagner ne l'a vu jusqu'ici.
    Les voici: tout est accompli.
    Exit.

    Entrent Faust, Méphistophélès et deux ou trois Clercs.

    1er Clerc
    Maître Docteur Faust, après notre entretien sur la beauté des femmes pour savoir laquelle était, entre toutes, la plus radieuse, nous avons décidé que la plus admirable des créatures qui ait oncques vécu, fut Hélène de Troie. Ainsi, Maître Docteur, s'il vous plaisait de combler notre désir en nous faisant voir la perle des femmes de l'Hellade, celle dont l'univers entier admira la majesté, nous vous en serions très obligés.

    Faust
    Messieurs, je sais votre amitié sans faille, et il n'est pas dans les moeurs de Faust de refuser les voeux honnêtes de ceux qui l'aiment. Vous verrez la captive avec qui Pâris traversa les flots vers la superbe Illion, telle ainsi qu'elle était, fière et majestueuse, perle des femmes de l'Hellade.
    Silence à présent! Tous les périls sont dans les paroles.

    On entend de la musique. Méphistophélès fait entrer Hélène; elle traverse la scène.

    2e Clerc
    Est-ce là la belle Hélène dont les charmes convoités firent de la Grèce, pendant dix années, l'adversaire belliqueux de Troie la malheureuse?

    3e Clerc
    Mon esprit est trop simple pour chanter ces grâces dont la perfection fut louée de tout l'univers.

    1er Clerc
    Nous venons de voir le chef-d’oeuvre de la nature; heureux hommes, emportons avec nous cette image céleste et bénissons Faust à jamais.

    Entre un Vieillard.

    Faust
    Adieux mes amis; que les mêmes voeux vous accompagnent.

    Exeunt les Clercs.

    Vieillard [La réplique du Vieillard suit le texte de 1616. Il est assez singulier qu'un nouveau personnage soit introduit dans le drame à la toute fin de la pièce. L'entrée du Vieillard est considérée par plusieurs critiques comme un défaut, surtout qu'on ignore qui il est, et son lien avec Faust. Le texte de la légende allemande nous éclaire sur ce point: le vieillard est un voisin de Faust.]
    Ô mon bon Faust, abandonne la magie, art maudit, dont les feux infernaux ont séduit ton âme, et l'endeuilleront bientôt de son Salut. Songe que tu n'as péché qu'en homme et point encore en démon. Vois, vois comme ton âme est pure: le mal n'est pas le fruit coutumier de la nature. Cependant, Faust, si tu laisses passer la saison du repentir, la vue de la Terre Promise te sera interdite, et il n'y aura plus pour toi, pauvre mortel, que les peines muettes de l'Enfer.
    Il se peut que mes exhortations te semblent dures et sévères, mais elles ne le sont pas. Mon beau fils, je ne te parle pas d'une voix courroucée où pointent des accents jaloux, mais par celle de cet amour tendre qui a pitié de ta future misère. Ainsi garde l'espoir que ce qui peut rebuter ton corps puisse sauver ton âme.

    Faust
    Où es-tu Faust? Qu'as-tu donc fait? Tu es damné, Faust... damné... Désespère et meurs! L'Enfer réclame ses droits, et d'une voix rugissante te dit: «Viens, ô Faust, ton heure est presque venue!»

    Méphistophélès lui donne une dague.
    J'arrive! Faust te rendra ton dû.

    Vieillard
    Arrête malheureux! Arrête ce geste désespéré! J'aperçois sur ta tête un ange qui porte le Saint Chrême et qui s'apprête à oindre ton âme. Demande miséricorde et évite la désespérance.

    Faust
    Ah, mon doux ami, je sens que tes mots réconfortent la détresse de mon âme. Laisse-moi pour lors méditer sur mes péchés.

    Vieillard
    Soit, mais je te quitte le coeur lourd, craignant la ruine de ton âme lassée d'espérance.
    Exit.

    Faust
    Damné, Faust... Ah, misérable! Qu'as-tu fait? Ce repentir n'est que l'ombre de ma détresse et en mon sein l'Enfer combat la Grâce. Que peut mon âme contre les rêts de la mort? [C'est par le diable que la mort entre dans ce monde et que le mal fait partie intégrante de la condition humaine. Genèse, III, 19; Sagesse, II, 24; Épître aux Hébreux, II, 14.]

    Méphistophélès
    Tu n'es qu'un traître Faust! J'arrête ton âme pour désobéissance envers mon souverain maître. Rétracte-toi, ou je ferai des lambeaux de tes chairs.

    Faust
    Je me repens, je ne l'ai jamais offensé! Implore ton Seigneur, Méphisto, de pardonner cette injuste présomption, et d'un sang nouveau je confirmerai le serment fait jadis à Lucifer.

    Méphistophélès
    Alors fais-le Faust, et d'un coeur sincère, par crainte que de plus grands dangers ne sanctionnent ta rébellion.

    Faust
    Tourmente, mon bon ami, ce vieillard ignoble et voûté, dont le discours me détourna de ton Lucifer. Fais-lui subir les plus grands tourments que notre Enfer puisse offrir.

    Méphistophélès
    Sa foi est trop grande pour que je touche son âme; mais tout ce que je puis pour affliger son corps je le ferai, bien que cela soit bien peu...

    Faust
    Il y a une chose, fidèle serviteur, que je désire ardemment et qui éteindrait les feux de mon coeur: je souhaite pour amante la céleste Hélène que j'ai vue il y a peu. Ses tendresses suaves sauraient apaiser les pensées qui m'ont détourné de mes voeux, et rappeler la parole donnée à Lucifer.

    Méphistophélès
    Cela, ou tout autre chose que mon Faust souhaite, je l'accomplirai l'espace d'un éclair.
    Entre Hélène accompagnée de deux cupidons.

    Faust
    Est-ce là l'heureux visage qui fit lever mille trières et brûler les tours sublimes d'Illion? Ô belle Hélène d'un baiser fais de moi un immortel. Sur ses lèvres mon âme se déploie enfin, et bas de l'aile un instant. Viens, viens Hélène! Prends mon âme encore... Ah! c'est sur ces lèvres que je veux vivre, car elles ont le goût du bonheur et tout est vain qui n'est pas Hélène.
    Entre le Vieillard.

    Pour l'amour de toi je serai Pâris et qu'on pille Wittemberg, plutôt que Troie! Je combattrai le vieux Ménélas arborant tes couleurs au cimier de mon casque. Oh oui! Je blesserai Achille au talon, et reviendrai vainqueur cueillir le baiser d'Hélène. Tu es plus belle que l'air du soir quand il rehausse d'étoiles infinies ses gazes endeuillées; Jupiter n'était pas si brillant lorsqu'il apparut à la malheureuse Sémélé [déesse grec, amante de Zeus et mère de Dionysos]. Plus charmante que le monarque des cieux, dans les bras azurés de la volage Aréthuse [nymphe qui fut métamorphosée en fontaine], qui donc sinon toi saurait être mon amante?
    Exeunt.

    Vieillard
    [Pour la fin de cette scène, nous suivons le texte de 1604.]
    Misérable, ah, Faust! Homme damné qui a banni de son âme le pardon céleste et de son tribunal a fui le trône...
    Entrent les Démons.

    Satan de son orgueil commence à m'éprouver, et Dieu dans cette fournaise met ma foi à l'épreuve. Ma foi, vil Enfer, aura raison de toi! Démons ambitieux, voyez comment les cieux sourient à vos échecs et se rient de vous jusqu'au mépris. Enfer! C'est d'ici, oui, c'est d'ici que je m'envole vers mon Dieu!
    Exeunt.


    Scène II
    [Les trois prochaines scènes suivent le texte de 1616. Lucifer, Belzébuth et Méphistophélès restent sur scène le reste du temps sans être vus de quiconque.]
    Tonnerre. Entrent Lucifer, Belzébuth et Méphistophélès.

    Lucifer
    C'est ainsi qu'échappés des abysses infernaux, nous sommes venus rencontrer les sujets de notre royaume, ces âmes dont les péchés portent le sceau des noirs fils de l'Enfer, et parmi lesquels Faust règne en maître. Nous venons vers toi Faust, emportant avec nous la damnation éternelle; nous venons vers toi, chercher notre dû. L'heure de la chute sonnera sous peu.

    Méphistophélès
    Cette nuit ténébreuse enveloppera ici l'infortune de Faust...

    Belzébuth
    ...et nous resterons ici, pour témoigner comment il est déchu.

    Méphistophélès
    Comment, sinon en une lutte désespérée? Après les plaisirs de ce monde, son sang se glace soudain de frayeur; sa conscience lentement le tue, et son esprit industrieux élève des mondes sur des calculs futiles afin de déjouer l'Enfer: vanité des vanités, et tout est vanité. Dans l'ombre de ses plaisirs attendait la douleur. Lui et Wagner, son serviteur, sont tout près; ils viennent tous deux de rédiger les derniers desseins de Faust. Regardez, le voici!


    Scène III
    Entrent Faust et Wagner.

    Faust
    Dis-moi Wagner, tu as lu attentivement mon testament: que te semble?

    Wagner
    Monsieur, il est si parfaitement bien qu'en toute humilité je dois, pour l'amour de vous, vous assurer de ma vie et de ma loyauté éternelle.

    Entrent les Clercs.

    Faust
    Grand merci Wagner. Bienvenus Messieurs.

    1er Clerc
    Il me semble très cher Faust que ton visage est altéré.

    Faust
    Oh, Messieurs!

    2e Clerc
    Souffres-tu Faust?

    Faust
    Ah, mon doux compagnon de chambre! Que n'ai-je vécu à tes côtés pour que ma vie soit tranquille! Mais à présent, pour l'éternité, il y a la mort... Regardez, Messieurs! Ne vient-elle pas, ne vient-elle pas?

    1er Clerc
    Oh, mon cher Faust, qu'importent de telles frayeurs?

    2e Clerc
    Tous nos plaisirs sont-ils devenus mélancolie?

    3e Clerc
    Il n'est pas bon que l'homme soit seul.

    2e Clerc
    S'il en est ainsi, nous avons des médecins qui peuvent soigner ce mal.

    3e Clerc
    Ce n'est qu'une indigestion; ne craignez rien, ami.

    Faust
    Une indigestion de péchés capitaux qui me damnent le corps et l'âme.

    2e Clerc
    Élève ton regard vers les cieux, Faust, et songe que la miséricorde divine est infinie.

    Faust
    Les offenses de Faust sont sans pardon... Le serpent qui séduisit Ève sera peut-être sauvé, mais non pas Faust... Oh, Messieurs écoutez patiemment et ne tremblez pas à mes paroles. Bien que mon coeur soupire et frémisse au souvenir des trente années d'étude passées entre ces murs, oh! comme j'aimerais n'avoir jamais vu Wittemberg et des livres n'avoir point parcouru les pages! Et quelque merveille que j'ai pu accomplir sous le regard de l'Allemagne, ah! même de l'univers entier, cela ne m'a servi qu'à perdre, à la fois, et l'Allemagne, et l'univers, hélas! et les cieux où Dieu demeure, ce trône des élus, ce royaume de béatitude, pour faire de l'Enfer mon éternelle demeure. L'Enfer...ah! l'Enfer à jamais... Mes chers amis, qu'advient-il des hommes comme Faust, jetés dans l'éternité de l'Enfer?

    2e Clerc
    Fais appel à Dieu Faust.

    Faust
    À Dieu, que Faust a abjuré? À Dieu, dont Faust a blasphémé le nom? Oh, mon Dieu! J'aimerais pleurer, mais l'Enfer sèche mes pleurs; et il n'y a plus désormais que des larmes de sang d'où s'exhalent mon âme et mon destin. Ah, il retient ma langue! Je voudrais implorer le ciel, mais ils retiennent mes mains, voyez comme ils les retiennent!

    Tous
    Qui donc Faust?

    Faust
    Lucifer et Méphistophélès: Ah! mes amis, je leur ai donné mon âme en échange de la science.

    Tous
    Dieu ne veuille!

    Faust
    Dieu ne le voulait pas en vérité, mais Faust l'a fait. Faust a sacrifié la béatitude et la félicité éternelles, pour le vain plaisir de vingt-quatre années. J'ai passé avec eux un pacte signé de mon propre sang, et l'échéance est venue: l'heure sonnera qui m'emportera vers eux.

    1er Clerc
    Pourquoi, ô Faust, n'as-tu rompu plus tôt ton silence? De saints hommes auraient pu prier pour toi.

    Faust
    Souvent j'ai pensé à le faire, mais le démon me menaçait de ruine si j'invoquais le nom de Dieu; de déchirer mon corps et mon âme si jamais je prêtais l'oreille à la religion, et à présent, à présent, mes chers amis, le jour se meurt: fuyez de crainte de périr avec moi!

    2e Clerc
    Ah! que peut-on faire pour sauver Faust?

    Faust
    Ne parlez plus de moi, mais sauvez-vous et fuyez.

    3e Clerc
    Dieu me soutiendra. Je reste avec Faust.

    1er Clerc
    Ne défie pas Dieu, mon bon ami. Allons plutôt dans la pièce voisine à prier pour lui.

    Faust
    Oui! oui, priez pour moi, priez pour moi! Et quelque bruit que vous entendiez, n'entrez point, car rien ne peu plus me sauver.

    2e Clerc
    Prie également, et nous supplierons Dieu d'avoir pitié de toi.

    Faust
    Adieu, mes amis. Si je vis jusqu'à l'aube, j'irai vous voir, sinon c'est que Faust s'en est allé aux Enfers.

    Tous
    Adieu, Faust!
    Exeunt.

    Méphistophélès
    À présent Faust le céleste espoir s'en est allé; il n'y a plus en toi que le regret, et cette unique pensée que l'Enfer sera le foyer que tu habiteras.

    Faust
    Oh toi, ravissant démon, ce fut ta tentation qui m'a dérobé l'éternité du bonheur.

    Méphistophélès
    Je le confesse Faust, et m'en réjouis. C'est moi qui t'ai égaré sur le chemin qui te conduisait vers les cieux; lorsque tu as pris le Livre, lorsque tu y lisais les Écritures, c'est moi encore qui tournait les pages et guidait ton oeil. Pourquoi pleures-tu? Il est trop tard, Faust! Désespère plutôt! Adieu. Souviens-toi des plaisirs qui engendrent la tristesse.
    Exit.


    Scène IV
    Entrent côté cour et côté jardin le Bon Ange et le Mauvais Ange.

    Bon Ange
    Ô Faust, que n'as-tu écouté mes propos! Des joies infinies t'auraient accompagnées... mais tu as préféré l'amour du monde...

    Mauvais Ange
    Tu m'as écouté et, bientôt, tu goûteras l'infinité des douleurs infernales.

    Bon Ange
    À quoi te servent tes richesses, tes plaisirs et ton orgueil en cette heure fatale?

    Mauvais Ange
    ... À rien, sinon à augmenter la détresse de qui va chercher en Enfer ce que la terre ne peut lui fournir.

    Musique tandis que descend le trône. [Dans les «Playhouses» élisabéthains, la musique provenait d'au-dessus des balcons. Au-dessus d'eux encore, se trouvait une salle arrangée avec des câbles et des poulies qui permettait l'entrée en scène d'éléments spectaculaires, souvent des anges ou des dieux (Deus ex Machina). Les effets de spectacle semblent avoir été assez populaires pour qu'un autre dramaturge, Ben Jonson, ironise sur ceux-ci dans le prologue de Every Man in His Humour(1616).]

    Bon Ange
    Ah, enfuis les bonheurs célestes, les voluptés indicibles et les félicités pérennes. Eusses-tu recherché un plus doux Seigneur, que l'Enfer, ou le diable, n'auraient eu sur toi aucune emprise. Eusses-tu persévéré dans cette voie, ô Faust, vois en quelle gloire resplendissante tu aurais pu te reposer, là, sur ce trône, comme ces saints auréolés de gloire, triomphant de l'Enfer. Tu as tout perdu... et maintenant, âme infortunée, ton ange gardien doit t'abandonner: l'Enfer a ouvert grande sa gueule pour te recevoir.
    Exit.
    On aperçoit les lueurs de l'Enfer.

    Mauvais Ange
    Maintenant, ô Faust, laisse tomber ton regard dans cette vaste géhenne. Ici les Furies poursuivent les âmes damnées de fourches enflammées. Leurs corps bouillent dans du plomb fondu, et là, en gisent des quartiers qui, sans jamais connaître la mort, se consument dans les charbons ardents. Habiter ces chairs brûlantes est la torture la plus grande de ces âmes. Celles-là, qu'on gave de tisons enflammés, étaient des âmes gloutonnes qui n'aimaient que les plats fins et se moquaient des affamés à leurs portes. Tout ceci n'est rien, et tu verras dix mille tortures plus horribles encore.

    Faust
    Leur seule vue est une suffisante torture.

    Mauvais Ange
    Non point, ô Faust, plus que du fumet, tu dois te repaître de chacune d'elles: qui a vécu par les sens, doit périr par les sens. Mais je te laisse, Faust, l'âme ainsi abîmée, pour te revoir bientôt.
    Exit.
    L'horloge sonne la onzième heure.


    Scène V
    [Cette scène suit le texte de 1604.]

    Faust
    Ah! Faust! Tu n'as plus à présent qu'une heure à vivre, puis il te faut périr, à jamais damné! Fermez votre marche sphères éternellement mouvantes des cieux [même idée dans Édouard II, IV, IV, 46], afin que le temps arrête son cours et que minuit jamais n'arrive! Ô Toi, oeil blond de la nature [Fair nature's eye], lève-Toi, lève-Toi encore et fais un jour sans aurore! Ou laisse que cette heure soit une année, un mois, une semaine, un jour même, que Faust se puisse repentir et sauver son âme! O lente, lente, currite noctis equi [citation tirée d'Ovide: «Ô courez lentement, lentement, coursiers de la nuit», Amores, I, XIII, 39-40. On sait que Marlowe avait traduit ce texte d'Ovide]. Mais les étoiles filent en silence, le temps s'enfuie, l'horloge va sonner, le diable arrivera et Faust sera damné... Je bondirais vers Dieu! Qui donc me retient? Vois, vois le sang du Christ qui ruisselle au firmament! Une goûte sauverait mon âme, la moitié peut-être... Ah! mon Christ! Ne déchirez pas ce coeur qui prononce le nom du Christ, comme je l'appelle en cet instant! Aies pitié Lucifer! Où est ce sang? Hélas, il s'est tari! Vois de Dieu le bras tendu, et le front voilé de courroux. Montagnes et massifs, venez, venez, abattez-vous sur moi, et dérobez Faust à la lourde colère de Dieu. Non, non! Alors je me plongerai jusque dans les entrailles de la terre. Terre, fends-toi! Ah! n'y a-t-il point d'asile pour mon âme?
    Vous, étoiles qui présidiez à ma naissance [même idée dans Tamburlaine, I, IV, 2, 1477 et II, V, 3, 4394.], vous dont la tyrannie m'a alloué l'Enfer et le trépas, aspirez Faust, telle une brume orageuse, dans le sein des nuées toujours en veille. Ainsi, de vos bouches fumeuses, vous vomirez dans les airs les membres de Faust, de manière que son âme puisse atteindre les cieux.

    L'horloge sonne.

    Ah! la demi-heure est passée... Tout s'écoulera bientôt. Ô mon Dieu, si tu n'as point pitié de mon âme, par le Christ, par le Sang Rédempteur, impose du moins quelque terme à mes peines incessantes. Laisse Faust mille, cent mille ans aux Enfers, mais qu'il soit enfin sauvé! Ah! l'éternité est le joug des âmes damnées...
    Pourquoi ne suis-je point l'une de ces créatures sans âme? Et pourquoi la mienne est-elle immortelle? Ah! que la métempsycose de Pythagore n'est-elle une vérité! Mon âme s'envolerait alors pour devenir quelque brute animale. Toutes les bêtes sont heureuses car, quand la mort les prend, leur âme redevient matière, tandis que la mienne, immortelle, doit souffrir en Enfer! Maudits soient ceux qui m'engendrèrent!
    Non, Faust, maudit sois-tu, maudit soit ce Lucifer qui t'a privé des plaisirs élyséens.

    Minuit sonne.

    Minuit! Minuit! Ô mon corps, deviens un souffle, ou en un éclair Lucifer t'emportera avec lui.

    Tonnerre et éclairs
    Ô mon âme sois une larme pour te perdre à jamais dans l'océan! [Même idée dans Didon, IV, IV, 63, et chez Shakespeare, Richard II, IV, I.]

    Tonnerre.
    Entrent les Démons.

    Mon Dieu! mon Dieu! détourne de moi ce regard furibond! [voir le livre des Psaumes XXII]. Vipères et serpents, laissez-moi souffler encore! Hideux Enfer, referme ton abîme! Arrière Lucifer! Je brûlerai mes livres!
    Ah! Méphistophélès! [Nous penserons ici à la puissance des paroles de Shakespeare:
    «Nothing in his life
    Became him like the leaving it. He died
    As one that had been studied in his death
    To throw away the dearest thing he owed
    As ' twere a careless trifle
    Macbeth, I, 4, 7.]

    Ils l'entraînent.


    Scène VI
    [Cette scène suit le texte de 1616. On ignore si Marlowe en est véritablement l'auteur.]
    Entrent les Clercs.

    1er Clerc
    Venez, Messieurs, allons visiter Faust. Cette nuit fut la plus terrifiante depuis la Création. Nul hurlement, nul cri ne furent plus effrayants. Prions le ciel que le Docteur ait échappé au péril.

    2e Clerc
    Le Ciel nous vienne en aide! Regardez, voilà le cadavre de Faust moissonné par la main de la Mort.

    3e Clerc
    Ce sont les démons que Faust a servis qui l'ont réduit ainsi: entre minuit et une heure, je crois avoir entendu ses cris et ses appels à l'aide; au même moment, la maison semblait tout enflammée de l'épouvantable horreur de ces monstres damnés.

    2e Clerc
    Eh bien, Messieurs, songez que la fin de Faust est telle à ébranler le coeur de tout chrétien qui y songe. À présent, donnons les funérailles dues au cadavre mutilé de celui qui fut, pour ses extraordinaires connaissances, un savant admiré de toutes les facultés allemandes. Que tous les étudiants portent le deuil, et suivent le convoi funèbre.


    Épilogue

    Entre le Choeur.

    Le Choeur
    Coupé ce rameau qui pouvait pousser droit [voir le livre des Psaumes LXXX et Jean, 15, 4-7], brûlé le laurier d'Apollon qui fleurissait jadis au front de cet homme insigne. Faust n'est plus. Instruisez-vous de sa chute infernale. Que son sort infortuné excite le sage à ne contempler que de loin ces fruits défendus, dont l'attrait séduit l'esprit impudent à tendre la main plus haut que ne le permettent les cieux. [On croisera ce texte avec celui d'un contemporain de Marlowe, Michel de Montaigne qui, dans l'Apologie de Raymond Sebond, déclare à sa manière: «Les simples, dit S. Paul, et les ignorants s'esclevent et saisissent du ciel: et nous, avec tout nostre sçavoir, nous plongeons aux abîmes infernaux». Schiller, dans l'une de ses ballades composée en 1798, Der Taucher, dit magnifiquement: «que l'homme ne tente pas les dieux, et que jamais, jamais il ne cherche, ce qu'ils ont, par pitié, recouvert de nuit et d'effroi».]

    Terminat hora diem, Terminat Author opus.

    FINIS
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Christopher Marlowe
    Mots-clés
    Absolu, connaissance, Satan
    Extrait
    La Philosophie est odieuse et obscure, le Droit et la Médecine ne sont, à eux deux, que pour les âmes étroites. La Théologie est plus vulgaire encore! Haïssable, aride, méprisable et vile! Art magique, toi seul m'enchante!
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