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    Dossier: Dopage

    Dopage et génie génétique

    Stéphane Stapinsky
    La préoccupation pour le dopage, en ce début de millénaire, est omniprésente. On peut même dire qu'elle confine à l'obsession. Certains cas individuels de dopage (Ben Johnson en 1988) et certains scandales collectifs (l'affaire Festina en 1998) ont assurément relancé le débat public sur la question dans bien des pays du monde. L'heure est au renforcement des mesures répressives. Ainsi, lors des derniers Jeux olympiques, les officiels du CIO s'enorgueillirent d'avoir pu découvrir 24 cas de dopage lors des compétitions; ce total est plus élevé que ceux des trois olympiades précédentes réunies : Sydney (11), Atlanta (2) et Barcelone (5). Pourtant, bien des spécialistes soutiennent à juste titre que ce n'est que la pointe de l'iceberg et que plusieurs des athlètes pris en défaut provenaient de pays moins avancés scientifiquement, donc moins susceptibles de dissimuler leur tricherie. Toujours est-il que, par delà ces faits très médiatisés, on apprend régulièrement le décès d'athlètes, pas nécessairement de haut niveau, des suites du dopage.

    Les auteurs qui se sont penchés sur la question s'entendent sur la difficulté à définir le dopage. Certains soutiennent qu'il est impossible d'établir une limite claire entre ce qui est naturel et ce qui est artificiel. Quoi qu'il en soit de ces débats que nous n'entendons pas trancher, on définira le dopage, selon le sens commun, comme l'utilisation de substances chimiques et l'application de certains procédés (autotransfusion, chambre hyperbare, etc.) afin d'augmenter les performances sportives de l'athlète. Le dopage sportif doit être mis en relation avec, d'une part, le dopage en général (l'utilisation de stimulants pour améliorer la performance dans les arts, le travail, etc.) et d'autre part, la toxicomanie. De fait, des études tendent à prouver qu'une relation existe entre dopage sportif et toxicomanie1.

    Certains s'étonnent de l'ampleur du phénomène du dopage. Pourtant, il n'est que l'aboutissement logique de la vision d'un corps abandonné aux spécialistes des sciences et techniques, d'un corps de plus en plus fabriqué en vue de la performance. En définitive, le dopage sportif est à l'image de notre société, du traitement qu'elle réserve à la nature (flore et faune) et à l'environnement. De même qu'on utilise des engrais chimiques à profusion pour accroître le rendement des terres agricoles, de même on n'hésite pas à employer d'autres substances non moins chimiques pour obtenir des performances hors normes. Précisons que c'est dans le domaine des courses de chevaux que le dopage pharmacologique s'est d'abord développé sur une grande échelle au XIXe siècle: «En 1889, le mot fait son apparition en Grande-Bretagne, pour décrire les narcotiques destinés à réduire les performances des chevaux. Les premiers règlements sur le doping en Angleterre, en 1903, visent à lutter contre les pratiques de parieurs indélicats cherchant à ruiner les chances de gain des autres parieurs en "droguant" les chevaux de course. La lutte contre le doping vise à maintenir la confiance des parieurs dans le cadre d'une activité de compétition.»2 C'est à la même époque, on s'en souviendra, que le darwinisme nous convainc que nous ne sommes plus que des animaux…

    Certains sociologues, qui critiquent toute conception essentialiste du sport (il n'y a pas, pour eux, quelque chose qu'on appelle «sport» et qui est présent à toutes les époques. Ce que nous appelons «sport» aujourd'hui a, selon ces spécialistes, été inventé au XIXe siècle en Angleterre et n'a rien à voir avec l'activité sportive d'autres époques — il s'agit d'une construction sociale), ces sociologues, dis-je, et quoi qu'il en soit de la pertinence de leur analyse, font preuve d'indulgence lorsqu'il s'agit du dopage. Ainsi, un des lieux communs de leur analyse est qu'il aurait toujours existé depuis l'antiquité, sinon la préhistoire… Et l'on vous sort alors les exemples des potions d'herbe utilisées par les athlètes d'Olympie, de l'ingurgitation de testicules de moutons pour développer force et musculature chez les gladiateurs, etc. Il est vrai que l'homme a toujours cherché une manière d'améliorer ses performances athlétiques. Mais peut-on mettre sur le même plan la situation en ces temps reculés et celle de l'époque contemporaine? Il nous semble que non. L'athlète antique prenait des substances afin de triompher lors de jeux; le sportif contemporain se drogue pour gagner lui aussi, certes, mais également pour réaliser la performance, pour établir de nouveaux records. Le premier se plaçait sur le terrain d'une confrontation à l'autre; le scond se situe sur le plan d'un progrès illimité des performances et d'une confrontation qui a d'abord lieu avec lui-même.

    Peut-on également comparer une utilisation artisanale de substances le plus souvent naturelles, à petite échelle, telle qu'elle se pratiquait avant le XXe siècle, et le dopage généralisé, à échelle industrielle, avec des substances créées en laboratoire qui présupposent la contribution active du secteur de la recherche médicale, pharmacologique et chimique ? Et, ne l'oublions pas, le XXe siècle a même vu, dans le cas de l'Allemagne de l'Est, un pays tout entier (à tout le moins un régime politique) consacrer une part considérable de ses énergies et de ses ressources (scientifiques, médicales, administratives, etc.) aux seules fins du triomphe sur le plan sportif.

    La banalisation du dopage

    Au-delà des dénégations, des dénonciations et des appels à la vertu des instances officielles du sport, on doit bien convenir que le dopage, dans bien des disciplines de haut niveau, est devenu une norme de fonctionnement. On pourrait dire qu'on le condamne d'autant plus qu'il est entré dans les mœurs. Ainsi, à propos du cyclisme : «Hormis les amphétamines, mal contrôlées par les débutants, les produits dopants sont maîtrisés, rationalisés et intégrés dans le plan d'entraînement. Les prises de produits sont programmées en fonction des objectifs et s'étendent sur l'année. Les résultats obtenus sont mesurables, validés parallèlement par des études scientifiques. Si bien que lors du Tour de France 1998, 108 tests ont été pratiqués. Résultat? Zéro positif! […] De nos jours, le médecin d'une équipe cycliste qui suit le Tour de France emporte dans sa malle médicale plus de 300 produits. Si la plupart d'entre eux font partie des substances interdites, il suffit, pour certains, d'une prescription médicale pour pouvoir les utiliser.»3

    Dans le sport professionnel, en Amérique du Nord, on parle aussi plus qu'avant de dopage, mais cela semble être banalisé. Bon nombre de joueurs de base-ball ou de hockeyeurs sont soupçonnés d'employer des substances illicites. Mais personne ne parle jamais de les suspendre ou d'invalider les records qu'ils établissent.

    Pour bien des athlètes, il semble dorénavant aller de soi que, pour aspirer à la plus haute marche du podium, une assistance chimique est nécessaire. Ce que confirme ce cycliste français, qui a choisi de ne pas se doper et d'en assumer les conséquences : « Je peux rouler à l'eau claire, cela ne gêne personne, à condition que je ne le crie pas sur les toits. Je sais que je ne gagnerai jamais de grandes courses, mais je peux rendre quelques services à mes leaders. Cet hiver, j'ai signé un contrat de deux ans avec une nouvelle équipe. Aurai-je la force de résister? Le dopage n'est pas une fatalité, mais c'est la seule façon d'obtenir des résultats dans les épreuves de renom.»4 Par ailleurs, la loi du silence est omniprésente au sein des athlètes : «Dans notre métier [cyclisme], il suffit qu'un coureur brise l'omerta pour se retrouver marginalisé, sans contrat… »5

    Une certaine valorisation …

    Le problème du dopage est revenu dans l'actualité, disions-nous, depuis la fin des années 1990. Dans bien des pays du monde et à l'échelon mondial, l'arsenal réglementaire et législatif a été renforcé.

    Face à cette position répressive, on observe, tant chez certains dirigeants sportifs que chez des spécialistes, une sorte de justification du dopage, qui est faite au nom de l'égalité des droits. Ainsi, pour eux, s'opposer au dopage tiendrait du moralisme le plus étroit, sinon de la ringardise. Ils ne voient pas pourquoi on devrait distinguer le monde du sport des autres sphères de la société. Si les courtiers de Wall Street peuvent carburer à la cocaïne afin de convoler vers la richesse, pourquoi les sportifs n'aspireraient-ils pas à une gloire sous perfusion ? Le fait de se doper ou de ne pas se doper, relève, pour eux, de la liberté de l'athlète. On soutient que l'idée d'un sport naturel est un mythe. On insiste aussi sur l'anachronisme de l'éthique sportive qui prévaut actuellement. On rappelle qu'au début du XXe siècle, le dopage ne faisait apparemment pas problème chez les athlètes, et que, encore aujourd'hui, l'acceptation de celui-ci semble être plus grande chez eux que dans la population en général6. Cette vision «tolérante» du dopage procède, on le devine, d'une déconstruction de l'idéal du sport tel qu'il existe, par exemple, dans l'olympisme.

    Une «démocratisation» du dopage

    Aujourd'hui, le dopage n'est plus l'apanage des athlètes de haut niveau. Plusieurs études démontrent que des «sportifs du dimanche» s'y adonnent, de même qu'un nombre croissant d'adolescents. Aux États-Unis, entre 1980 et 1990, des enquêtes ont établi que de 2 à 4 % des jeunes des deux sexes (majoritairement des garçons) ont fait usage de stéroïdes anabolisants. L'âge moyen de début de la prise de drogues est de 14 ans (de 8 à 17 ans). Ces chiffres augmentent légèrement dans le cas des jeunes qui pratiquent un sport. Une étude plus récente fait état qu'entre «4 et 11% des adolescents masculins et entre 0,5 et 2,9% des jeunes filles adolescentes ont pris à un moment ou un autre moment des stéroïdes ; et 20% des adeptes du body-building, qui pratiquent cette activité pour le loisir, admettent utiliser des stéroïdes.»7

    L'avenir du dopage

    Que nous réserve l'avenir du dopage ? Otto Schantz, de l'université Marc Bloch de Strasbourg, propose, dans une conférence donnée en 1997, quelques scénarios possibles8.

    Le scénario I établit que le statu quo actuel persisterait, avec d'un côté des athlètes utilisant le dopage, et de l'autre des autorités qui le répriment. Mais, selon Schantz, la situation ne peut que s'aggraver avec le développement du «dopage génétique»: «Les bases génétiques des performances physiques et des réponses d'adaptation de l'organisme, qui certes ne sont pas déterminantes pour le succès sportif, mais sa condition sine qua non, sont déjà partiellement comprises et seront bientôt encore mieux connues. Il sera fort probable que des dépistages des polymorphismes de l'adn pour des gènes importants dans tel ou tel sport soient effectués chez l'enfant dès son jeune âge, même déjà sur l'adn du fœtus […]. Plus tard, la biotechnologie permettra de fabriquer des champions à l'aide de manipulations génétiques. Les alchimistes de notre époque qui ont réussi à transformer les molécules des produits ergogènes en or olympique, se transformeront alors en démiurges qui créeront des héros sportifs in vitro. »

    Le scénario II pose l'hypothèse que «le sport va subir une différenciation accrue entre le sport spectacle et d'autres modalités de pratique», entre le sport de haut niveau et le sport de participation. Selon Schautz, «de cette différenciation résulteront probablement non seulement des règlements techniques différents, (comme ils existent actuellement par exemple pour la boxe) mais aussi des morales sportives différenciées». Le sport de haut niveau devenant une activité sociale comme une autre, le dopage devrait y être accepté. «Libéré du statut spécifique de l'appartenance à un système ayant ses propres règles, il n'y a plus de raison que la sphère privée du sportif soit moins protégée que celle de Monsieur Tout le monde.[…] Pourquoi toujours tolérer des prises de sang régulières, des humiliations lors de prélèvements d'échantillons d'urine, la privation de certains médicaments? […] Au nom de quelle morale, au nom de quel droit pourrait-on en priver les sportifs, une fois assimilés au statut de travailleurs comme tout le monde […]?»

    Le scénario III verrait la société changer ses attentes. » Le public sportif, écœuré de plus en plus par des scandales fréquents, et déçu par un sport démystifié et désenchanté va se détourner du spectacle sportif et de la performance à tout prix. Il ne va plus s'intéresser aux records, mais préférer le relatif à l'absolu ; il va apprécier le moment et estimer plus le jeu que le combat acharné, s'orienter vers la performance et non vers succès ; il va apprécier le vrai spectacle, l'être et non pas le paraître ; il va juger la beauté du geste, applaudir le fair play.» Pour l'auteur, ce scénario paraît utopique, même s'il est d'avis qu'un nombre croissant de personnes (malgré tout en minorité), y adhéreront.

    En se basant sur les exemples d'autres réalités sociales (comme les OGM, le clonage, etc.), on peut penser que le sport contemporain finira, hélas, par accepter la réalité du dopage. À une époque où on assiste à l'ouverture quasi totale des frontières, à la mise en place d'un marché à l'échelle de continents et même de la planète tout entière, comment croire que le monde du sport pourrait se mettre à l'écart et tolérer en son sein des règles que les «déconstructionnistes» jugent arbitraires ? N'oublions pas que l'olympisme, jusqu'aux années 1970, était encore réservé aux seuls athlètes amateurs. À la fin des années 1980, le professionnalisme y a pénétré sans susciter la moindre vague. Pourquoi n'en serait-il pas de même du dopage? On tiendra des discours vertueux mais en coulisse, on agira autrement.

    Soulignons, en terminant, un aspect qui est peu évoqué dans les débats autour du dopage. Dans une entrevue au quotidien Libération, le docteur Gérard Dine, président de l'Institut biotechnologique de Troyes, estimait «qu'en toute science-fiction on peut imaginer dans 10 ou 15 ans une espèce de banque des gènes» où «le sportif viendrait chercher les qualités qui lui font défaut.» Et il parlait sans ambages d'«une forme d'eugénisme»9 Le mot est lâché, avec sa connotation concentrationnaire. Il décrit pourtant bien ce que d'aucuns préconisent déjà, sans la moindre réserve: la sélection des futurs athlètes dès l'enfance en fonction de leurs capacités génétiques.

    Notes

    1. Voir la section intitulée « L'athlète comme drogué et le sport comme risque d'addiction », dans : Patrick Mignon, Le dopage : état des lieux sociologique. Document du CESAMES (Centre de recherche Psychotropes Santé mentale Société, CNRS Université René Descartes Paris 5), nº 10, juillet décembre 2002, p. 20-21 (format PDF )
    2. Mignon, ibid., p. 13
    3. Alberto Montesissa, « 100 ans de Tour de France, un siècle de dopage », Allez savoir ! (Université de Lausanne), nº 26, juin 2003
    4. « Confession d'un cycliste propre ». Propos recueillis par Paul Miquel. L'Express, 23 février 2004.
    5. Propos de Fabio Traversoni, à la suite du décès de Marco Pantani (L'Équipe, 20 février 2004).
    6. « Une enquête finlandaise a montré que le grand public condamnait à 82 % l'usage du dopage dans le sport de haut niveau, tandis que ce taux descendait à 60 % voire 52 % chez les sportifs et les entraîneurs respectivement. » Cité par Otto Schantz, « Le sport dans une société dopante ». IEC Scientific Conference. « The Limits of Sport : Doping » (Barcelone, 17-18 juin 1999).
    7. Cité par Otto Schantz, ibid.
    8. Otto Schantz, ibid.
    9. 30 août 2004. Passages cités à partir de la revue de presse du site de la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomani (MILDT).
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Stéphane Stapinsky

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