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    Dossier: Charte

    Charte des devoirs dans les communications

    Josette Lanteigne

    Cette charte fut élaborée de manière collective puisqu'elle est le fruit des interventions des différents participants à un séminaire sur les aspects éthiques des inforoutes, tenu sous la direction de Jacques Dufresne.

    Préambule
    La liste des besoins fondamentaux de l'âme n'a pas sensiblement évolué depuis l'époque où Solon s'est vu contraint de prendre les mesures nécessaires pour libérer efficacement les petits paysans, qui étaient devenus la propriété de ceux à qui appartenaient la terre qu'ils cultivaient. En effet, on n'a toujours pas satisfait pleinement ces besoins, qui commencent avec le besoin d'ordre et de sécurité.
    Dans L'Enracinement (1943), Simone Weil parle des besoins fondamentaux de l'âme plutôt que de l'homme, car elle vise cette partie de l'humanité qui n'est pas nécessairement touchée par le droit. Parler de besoins de châtiment ou de jeûne peut heurter ou paraître anachronique, dans un Québec laïc et à l'ère de la mondialisation économique. Pourtant, si on pense à l'échelle individuelle plutôt qu'en terme de masse, toute personne sensée ne pourra que reconnaître dans chacun de ces besoins les maximes qu'il se donne à lui-même pour pouvoir conserver son intégrité. Tout le monde connaît les vertus du jeûne, même si bien peu sont prêts à s'y soumettre en dehors de toute contrainte; le châtiment qu'on s'inflige à soi-même et à plus forte raison celui qui nous est infligé par autrui peuvent satisfaire un besoin de l'âme: on sait qu'il est possible de trouver la paix tout en subissant une peine pour son crime, même si ce n'est pas ce qui arrive normalement. Ce qui arrive normalement, c'est tout le contraire: on pense qu'au fond, c'est la société qui est responsable, et l'être puni ne peut alors que rejeter sa faute avec dégoût. Au contraire, dans un autre ordre d'idées, un philosophe comme Ivan Illich dit ceci: mon cancer, c'est moi. C'est uniquement par l'appropriation que le mal peut être dépassé: appropriation de son cancer par le malade, responsabilité du criminel par rapport à son crime. La liberté passe par là.
    Le but de cette charte est la légitimation du bon sens. Bien qu'elle vante la loi et l'ordre, et plutôt l'ordre que la loi, Simone Weil ne saurait être soupçonnée de défendre de vieux principes poussiéreux: elle avait mieux à faire, elle qui a usé une bonne partie de ses forces à vivre la vie des simples travailleurs. À une amie qui lui reprochait de gaspiller ainsi des dons qui auraient pu servir mieux à un niveau supérieur, elle répondit simplement qu'il y avait certaines choses qu'elle n'aurait pu dire comme elle l'a fait, si elle ne s'était pas incarnée dans la condition la plus modeste. Le besoin d'enracinement lui paraît rassembler tous les autres, et on lui donne aisément raison en rappelant que chez les Grecs, c'est ainsi que les choses ont commencé, grâce aux lois libératrices de Solon.
    Depuis l'Antiquité, la condition humaine est celle d'un déchirement entre des obligations contradictoires. Prenons Antigone, déchirée entre l'obligation de donner une sépulture décente à son frère et celle d'obéir aux lois de Créon, lui interdisant de le faire. Naturellement (ce qui est tout autre chose que ce qu'elle aurait dû faire normalement), Antigone choisit d'obéir à ses devoirs envers son frère décédé. Et pour cause: le conflit auquel elle doit mettre fin se situe entre un droit (celui de rester en vie, quoi qu'il arrive) et un devoir (celui de faire son devoir même si elle risque la mort).
    Simone Weil accorde beaucoup d'importance à la distinction entre les droits et les devoirs, ou obligations. Très subtilement, elle compare la distinction entre droits et devoirs à la distinction entre sujet et objet, chère aux idéalistes. Du point de vue du sujet, ou du moi, il n'existe que des devoirs. C'est l'autre qui a des droits plutôt que moi; quant à moi, je n'ai que des devoirs envers lui. Il ne s'agit pas ici simplement de se sacrifier; entre être libres et non diminués, la situation est réversible: l'autre n'a que des devoirs envers moi, il n'a pas de droits à proprement parler. Simone Weil ne croit donc pas beaucoup aux droits, car si un droit n'est pas reconnu, ce n'est pas un droit. Il faut que le droit s'accompagne d'obligations pour avoir une efficacité.
    Il ne faut pas oublier que les premières relations entre les hommes furent des relations guerrières. La première obligation de l'homme primitif, seul dans l'univers, était de survivre, et c'est à cette fin qu'il construisit le silex. Pourtant, dans sa critique de l'humanisme, Simone Weil affirme qu'il est impossible qu'il existe d'un côté un monde où règne la force et uniquement la force, et de l'autre côté une humanité qui tout en faisant partie de ce monde, pourrait obéir à d'autres lois que la force. Dès lors, ou bien il y a un principe autre que la force dans l'univers et ce principe, s'il existe dans l'univers, pourra également exister dans l'homme. Et c'est par la contemplation de ce principe que l'homme pourra échapper à la force. Ou bien il n'existe que la force dans l'univers, et alors il n'existera aussi que la force dans l'humanité. C'est alors la loi du plus fort qui l'emporte et les valeurs guerrières prennent la première place: dans la concurrence aveugle qui est encore le principal moteur de la mondialisation, mais aussi jusque dans la cour d'école, où on confond respect et crainte. Et que dire de ce fameux travail qui ne nous réalise plus; on n'est plus entendu nulle part, alors pourquoi s'évertuer? On ne prend plus le risque de parler, de prendre au travail une initiative qui nous vaudrait un reproche... il n'y a aucun gain à le faire, il n'y a pas écho mais représailles. À l'époque de Solon, les paysans étaient dépossédés de la terre qui leur permettait de vivre; aujourd'hui, on est dépossédé de soi-même, de sa pensée et de son expression personnelle, notamment par certains médias qui arrosent leur auditoire d'émissions divertissantes. Aujourd'hui, ce n'est pas la terre qui coûte cher mais le temps. Il faudrait redevenir propriétaire de son temps comme d'autres l'ont été de l'espace.
    Tous les besoins de l'âme sont fondamentaux. Tout l'art consiste à faire qu'on respecte le besoin d'égalité en respectant le besoin de hiérarchie, qui est son contraire. Il en va de même pour le besoin de sécurité et le besoin de liberté. Tous les besoins ne vont pas par couples de contraires, mais ils sont interdépendants. On ne trouvera donc pas dans la charte qui suit une liste de besoins qui découlent les uns des autres, mais plutôt une liste d'articles qui doivent être satisfaits ensemble ou progressivement, sans qu'il soit indispensable de satisfaire un besoin pour satisfaire tous les autres et sans qu'on puisse exiger que tous les articles de la charte soient réalisés pour commencer à parler de son application.

    Charte des devoirs
    dans les communications

    «Mais il y a un comique cosmique: celui qui accompagne l'émergence de l'absolu au milieu du tissu de relativités où nous vivons. C'est le rire de Dieu. Car nous nous dissimulons le néant qui nous entoure, mais il perce parfois la toile peinte de notre vie, comme un récif la surface des eaux.» Michel Tournier, Le Vent paraclet.
    Article 1
    L'ordre

    1 L'ordre est le premier besoin de l'homme; nous sommes tous soumis à des obligations.
    1.1 La première obligation est envers soi-même, celle de conserver son intégrité.
    1.2 La deuxième obligation est celle de ne jamais présenter comme naturelles les situations de la vie courante qui favorisent l'apparition d'obligations incompatibles.
    1.2.1 Sont dans cette situation des enfants partagés entre leur père et leur mère à la suite d'un divorce orageux, ou des enfants éduqués à rejeter le crime et néanmoins séduits par les anti-valeurs véhiculées par la télévision et les jeux qui les prennent de plus en plus en otages.
    1.3 Comme dit Wittgenstein dans le Tractatus (5.4541), les hommes ont toujours senti qu'il devait exister un domaine où les questions et les réponses sont combinées systématiquement en une structure close et régulière. Un domaine où se confirme l'énoncé: simplex sigillum veri (qui signifie: le simple est le sceau de la vérité, l'évidence du vrai).
    1.4 De ce qui précède, on peut déduire que l'ordre véhicule les notions d'intégrité, de compatibilité et de simplicité. Il ne fait pas de doute que ce ne sont pas les seules. L'ordre cosmique qui fait apparaître le beau dans la nature nous incitera toujours à rechercher la perfection jusque dans les rapports avec les autres êtres humains. Toutefois, on sait qu'il est plus facile de réaliser une certaine perfection dans l'inorganique que dans l'organique. Voilà pourquoi on a développé la technique avant de mettre fin à la guerre et à la faim. Malheureusement, tout le monde s'entend pour dire qu'on ne peut mettre fin à la misère. C'est pourtant la misère qui nourrit le chaos contraire à l'ordre.
    1.5 Les oeuvres d'art vraiment belles offrent l'exemple d'ensembles où des facteurs indépendants concourent, d'une manière impossible à comprendre, pour constituer une beauté unique (Simone Weil). Sans la beauté, l'ordre n'est pas grand chose.
    1.6 Après l'extension à travers le monde des inforoutes, qui n'ont pas fini de nous étonner, et l'expression de la libre pensée sur Internet, nous en sommes maintenant à l'étape de la réglementation. Suite à une première étape du développement des réseaux où c'était la liberté d'expression qui primait, on demande maintenant qu'Internet soit réglementé. On n'a à convaincre personne que c'est bien là ce qu'il faut faire. Quant à la manière de le faire, ce ne sera pas celle des éthiciens pratiques, qui viennent légitimer après coup un état de fait. Il s'agit au contraire de partir de la source de ce besoin vital de l'âme humaine qu'est le besoin d'ordre.
    Article 2
    La sécurité

    2 La sécurité devrait être la principale caractéristique des sociétés modernes dignes de ce nom. Or bien que la violence dans la société n'ait jamais été aussi basse qu'à notre époque et dans notre société (au sens large), elle est démultipliée, surexposée, ce qui a pour conséquence sa banalisation.
    2.1 Parallèlement à la banalisation de la violence à la télévision et dans les jeux, se développe une fausse sécurité. Nos sociétés capitalistes avancées ont créé un sentiment d'impuissance devant le surcroît d'information. On est profondément touché par ce qu'on voit à la télévision, tout en étant superficiellement indifférent au contenu. Collés au médium, les téléspectateurs se transforment en simples voyeurs, impuissants à mettre fin à la misère en Afrique, en Algérie et ailleurs. Cette impuissance engendre une peur diffuse, à laquelle la télévision sert d'exutoire.
    2.2 Comment satisfaire le besoin de sécurité qui existe à l'état de maladie endémique dans nos sociétés? On n'y arrive pas, car la peur est présente à tous les niveaux: peur des enfants, peur accentuée par l'intervention des parents, peur dans la société, dès la fréquentation de la cour d'école. On a créé une peur fictive à force de satisfaire le besoin de sécurité de façon fictive. Comment satisfaire réellement le besoin de sécurité? C'est uniquement dans l'action et dans le fait d'assumer concrètement ses responsabilités qu'on triomphe de la peur.
    Article 3
    La liberté

    3 Plus le coefficient de liberté est élevé, plus le coefficient de sécurité est élevé: elles sont directement proportionnelles.
    3.1 La téléprésence engendre automatiquement la télédétection de ses déplacements.
    3.2 Plus un système est souple, plus il est transparent.
    Article 4
    Le risque
    4 Les droits de l'homme, qui transforment en absolus des règles à valeur relative qui devraient plutôt faire contrepoids à certaines obligations morales inconditionnées difficiles à énoncer clairement, ont eu pour effet des excès tels qu'un besoin fondamental comme celui du risque ne se trouve plus satisfait, même de façon primaire. Or tout risque réel qui est nié par une société réapparaît virtuellement... en surabondance.
    4.1 On doit trouver les moyens de réintroduire le risque sans augmenter la peur. Il faut réintroduire le risque de l'entreprise: l'initiative, la créativité, contraires de la peur de ne pas réussir, du geste imposé.
    4.2 Les inforoutes devraient être utilisées pour recréer les conditions de la créativité, de l'essor personnel, pour nous sortir des ornières des chemins tout faits. De toute façon, on ne peut pas continuer ainsi: c'est la mort de l'âme. L'espoir prodigieux suscité par Internet a un nom en anglais: empowerment, qui est la prise en charge du pouvoir au niveau local, où il n'existe pas le plus souvent. Mais comment éviter que cet outil qui se prête merveilleusement bien à l'empowerment ou participationisme ne soit détourné de cette finalité? Qu'est-ce qu'on peut faire pour que se réalise le rêve des utopistes qui ont fondé les premiers réseaux? On répète à satiété que la démocratie est d'autant plus forte que les gens sont plus éclairés. On fait rarement l'hypothèse inverse, qui est au moins aussi vraisemblable, à savoir, qu'il suffit de donner du pouvoir aux gens pour qu'ils cherchent à savoir. Que les gens parlent dans la mesure où ils sont compétents, mais l'inverse pourrait être aussi important: veillez à ce qu'il y ait le maximum de liberté sur Internet, de façon à ce que les gens aient le goût d'acquérir une compétence.
    4.2.1 Ce qui est incompatible avec le risque, c'est une sécurité mur à mur garantie anonymement par l'État. À l'intérieur même du mouvement le plus naturel à l'être humain, il y a le besoin de créer et d'entreprendre.
    4.3 Dans les formes de création et d'entreprise qui sont naturelles à l'homme, il y a les créations et les entreprises qui visent à créer de la solidarité. Il ne faudrait pas oublier les risques qu'on prend pour les autres. Il s'agit plutôt de rendre fécondes certaines formes d'insécurité. Les médias qui servent habituellement d'exutoires pourraient même jouer un rôle positif. On ne pense pas ici d'abord et avant tout à la radio et à la télévision mais aux médias interactifs.
    Article 5
    Le châtiment

    5 On retrouve ici le même rapport sujet/objet qu'avec le droit considéré par rapport à l'obligation. De même que le sujet a uniquement des devoirs envers les autres et qu'il réserve les droits pour les autres tout en espérant, bien légitimement, qu'autrui en fasse autant pour lui...
    «Un homme, considéré en lui-même, a seulement des devoirs, parmi lesquels se trouvent certains devoirs envers lui-même. Les autres, considérés de son point de vue, ont seulement des droits. Il a des droits à son tour quand il est considéré du point de vue des autres, qui se reconnaissent des obligations envers lui.» (Simone Weil)
    ...il existe un rapport similaire dans le cas du châtiment, qui se rapporte au sujet à qui il profite, alors qu'une sanction est appliquée du point de vue de la société qui est attaquée.
    5.1 Le châtiment est lié à la loi morale et non à la loi sociale.
    5.2 La justice sur Internet est une question qui pourrait être abordée à partir de plusieurs points de vue différents. Il faut commencer par distinguer le châtiment et la vengeance. Quelle est la façon la plus subtilement radicale de nier la liberté dans une société, sinon de refuser de penser que celui qui a commis un crime doit se réinsérer par un châtiment auquel il consent?
    5.2.1 C'est pourtant de cette façon qu'on atteint le sommet de la liberté dans une société. Est-ce que les prisonniers ne pourraient pas rendre des services à la société sur Internet? On l'espère et on le leur souhaite. Toutefois, cela supposerait que soit satisfait de façon préalable un autre besoin fondamental de l'âme humaine, qui n'apparaît pas autrement dans la liste, car c'est un besoin qui sous-tend tous les autres: le besoin de confiance.
    Article 6
    L'autorité

    6 Le besoin d'autorité doit rester compatible avec le besoin d'égalité, dont il sera question plus loin.
    6.1 Attention aux contradictions que l'on retrouve dans les milieux de l'éducation ou de la santé: contradiction entre l'obéissance servile à une autorité qui contrôle tout sans connaître de l'intérieur, et l'initiative de l'intelligence; celle entre le devoir de conserver son intégrité et sa dignité humaine lorsqu'on travaille auprès d'autres êtres humains, et le fait de poser quotidiennement des gestes contraires à son bon sens, à son meilleur jugement; celle de la nécessaire coopération avec des supérieurs, et de la protection des enfants qui nous sont confiés alors même que les supérieurs, dans leurs décisions, iraient à l'encontre de ce que nous estimons devoir faire et dire. Simone Weil dit bien qu'il faut que les règles émanent d'une autorité qui ne soit pas regardée comme étrangère ou ennemie, mais qui soit au contraire aimée comme appartenant à ceux qu'elle dirige. Elle dit également que l'initiative et la responsabilité, le sentiment d'être utile et même indispensable, sont des besoins vitaux de l'âme humaine.
    Article 7
    La responsabilité

    7 La responsabilité est liée au devoir de solidarité. Celui qui a une compétence a pour devoir de se manifester et de partager ses connaissances.
    7.1 La démocratisation des médias ne doit pas nous empêcher de tenir compte des compétences. D'une part, il est fait appel à la responsabilité de chacun de ne pas se mêler de ce qu'il ne connaît pas, si ce n'est pour apprendre et d'autre part, on fait appel à la responsabilité de ceux qui connaissent quelque chose de se faire valoir. On se souvient d'une loi de Solon qui interdisait l'abstention sur un certain nombre de questions cruciales.
    7.2 Démocratiser les services pourrait vouloir dire établir des systèmes de communication entre intervenants pour améliorer le système de l'intérieur. Il faudrait créer des systèmes d'inforoutes entre les écoles. Moins isolées, leur travail serait mieux reconnu. Les systèmes publics souffrent actuellement de grandes lacunes et les inforoutes pourraient certainement aider à ce niveau. Il s'agit de redonner les responsabilités aux gens qui exercent un métier, de leur redonner la chance de communiquer ensemble pour résoudre leurs difficultés.
    7.3 Un autre exemple à creuser serait celui des travailleurs autonomes, qui sont de plus en plus nombreux. Les travailleurs du secteur public, contrairement aux travailleurs autonomes, sont représentés par des syndicats, mais ceux-ci ne les représentent plus. Ils ne représentent plus la réelle pensée de leurs membres, leurs réels défis dans le quotidien. Ni leurs administrateurs ni leurs représentants syndicaux n'expriment réellement leurs voeux et les difficultés qu'ils rencontrent. On peut donc penser à un réseau d'entraide, de support, un réseau qui aurait pour finalité de démocratiser les institutions elles-mêmes.
    7.3.1 Mais un réseau de gens compétents règle-t-il tout à fait la question de la responsabilité? Est-ce qu'on ne dilue pas un peu la notion de responsabilité en la liant à une question de compétence? Une compétence engendre des responsabilités. La responsabilité est une des conséquences de la compétence. Elle implique de faire profiter les autres d'une compétence, si minime soit-elle.
    7.4 Il faut faire correspondre des moyens d'expression à toutes les compétences, et les inforoutes sont le lieu idéal pour ce faire. L'information n'est pas une question de droit mais d'obligation, celle de faire profiter les autres du savoir que l'on a.
    Article 8
    L'égalité

    8 La meilleure manière de respecter l'égalité, c'est de garantir l'accès universel. Mais comment financer l'universalité des services publics? Dans le domaine des télécommunications, le téléphone est un excellent exemple. Ce sont les interurbains payés par les compagnies qui ont financé les services locaux, qui ont pour leur part été gratuits. Il est certain que cette gratuité a favorisé la convivialité à l'échelle locale. Or ce qu'offre Internet, c'est la quasi-gratuité (par rapport aux coûts réels) pour les services lointains. Par Internet, on a accès au monde de la même manière qu'on avait accès au voisinage par le téléphone. Tôt ou tard, la question va se poser de savoir si on ne va pas faire financer par le local la gratuité des services internationaux. Il y a là un enjeu politique qui a un rapport direct, non seulement avec la question de l'égalité, mais avec une question sociale dont la portée est extrêmement complexe. Est-il souhaitable de rendre gratuits les rapports avec le reste du monde, alors même qu'on ne cesse de hausser le coût des rapports avec le voisinage?
    8.1 L'égalité est une source importante de malentendus. Il vaudrait mieux faire une dispense en faveur des personnes les plus démunies que d'imposer la règle générale consistant à faire payer tout le local par l'interurbain. Car ce qu'on met ainsi en danger, c'est toute l'industrie du téléphone au Canada. Si on appliquait la règle de manière stricte, tout le trafic serait éventuellement détourné vers les États-Unis et il n'y aurait plus de revenus permettant de financer le service local. La question se pose dans le contexte de la mondialisation. C'est dire qu'un principe sur lequel on pourrait s'entendre localement perd son sens dans un contexte global, sur lequel on n'a aucune espèce de contrôle. On n'échappe pourtant pas à la nécessité d'établir une sorte de régie mondiale dans ce domaine où quelques grands principes pourraient jouer un rôle de premier plan et donner un sens positif à l'égalité.
    Article 9
    La hiérarchie

    9 L'accessibilité universelle n'entraîne pas nécessairement l'égalité.
    9.1 On a deux extrêmes: d'un côté, on sait qu'une information répétée plusieurs fois n'est plus de l'information; elle a pour effet de pétrifier la pensée. Par ailleurs, une masse d'information trop grande peut créer de la confusion; cette situation existe par exemple chez les traumatisés crâniens. Entre ces deux extrêmes, existe la capacité de faire une sélection d'informations. Mais pour réaliser une telle sélection, il faudrait que chacun soit capable de changer sa vision du monde. Or la plupart des gens adoptent une vision entre 15 et 20 ans et conservent sensiblement la même toute leur vie. C'est dire qu'ils sont incapables de profiter des nouvelles technologies. À moins que l'accès universel se double d'un accès à une formation de qualité, il se forme inévitablement de petites élites qui sont seules à profiter des services. Ainsi, une personne cultivée et honnête est souvent bien obligée de se dire qu'elle coûte trop cher à la société.
    9.2 Pour qu'elle rapporte vraiment à la société qui l'a formée, une telle personne doit apprendre à faire des choix. Si la liberté d'expression et d'opinion s'appuient sur la liberté de faire des choix, d'appliquer des jugements, etc., il devient possible d'introduire une hiérarchie dans les valeurs, dans les sites et partout ailleurs. Et comment espérer appuyer l'indispensable hiérarchie sur des bases réelles autrement qu'en proposant des honneurs et des responsabilités à ceux qui les méritent et qui ont pour devoir de les retourner à la société sous une forme ou sous une autre?
    9.3 La hiérarchie doit s'appuyer sur des critères aussi fondamentaux que les besoins fondamentaux de l'âme.
    Article 10
    La propriété collective

    10 Ce ne sont pas les inforoutes elles-mêmes qui doivent être placées sous une autorité internationale représentant les pays membres - car l'interaction doit y demeurer la plus libre possible - mais seulement la propriété collective (et donc privée, en un sens profond) des inforoutes.
    10.1 De même, les inforoutes ont beau être américaines et même californiennes à 60%, elles sont virtuellement accessibles à tous au niveau planétaire. On pouvait en dire autant du téléphone et de la télévision, direz-vous. Et nombreux sont ceux qui considèrent américanisation et mondialisation comme des synonymes. La chance n'en est pas moins là et elle y est également pour l'anglais de tomber dans le patrimoine commun de l'humanité. Le beau risque, c'est maintenant celui de se réapproprier l'information qui circule actuellement en anglais sur le Québec, sans que nous puissions faire mieux que de déplorer des calomnies qui passent souvent pour des faits.
    Article 11
    La propriété privée

    11 La propriété collective a beau être plus profonde, plus ancienne que la propriété privée, celle-ci n'en correspond pas moins à un besoin fondamental, qui est celui de pouvoir jouir d'une vie privée. Par delà les excès de la privacy, les besoins d'intimité et de vide font contrepoids à la surabondance d'informations.
    Article 12
    L'enracinement

    12 Le besoin d'enracinement résume tous les autres, selon Simone Weil. Les inforoutes nous coupent de nos racines mais, paradoxalement, elles permettent aussi de les étendre à toute la terre, pour transférer ensuite cette solidarité dans le quotidien, afin de transformer chaque aspect de la vie quotidienne en aventure.
    Article 13
    Le besoin de vérité

    13 Le besoin de vérité est le seul véritable, et il n'est pas sans rapport avec le besoin d'obéissance.
    13.1 La vérité n'est pas une chose en soi, c'est l'absence de dissimulation (en grec: aletheia, le non caché).
    13.2 La liberté d'expression et d'opinion qui doit faire contrepoids à l'obéissance aveugle à la règle est incompatible avec une situation où seuls sont entendus ceux qui dénoncent, critiquent, vilipendent, sans jamais accorder une chance réelle au dialogue.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Josette Lanteigne
    Collaboratrice de L'Agora
    Mots-clés
    Simone Weil, enracinement, obligation
    Extrait
    Simone Weil accorde beaucoup d'importance à la distinction entre les droits et les devoirs, ou obligations. Très subtilement, elle compare la distinction entre droits et devoirs à la distinction entre sujet et objet, chère aux idéalistes. Du point de vue du sujet, ou du moi, il n'existe que des devoirs. C'est l'autre qui a des droits plutôt que moi; quant à moi, je n'ai que des devoirs envers lui. Il ne s'agit pas ici simplement de se sacrifier; entre être libres et non diminués, la situation est réversible: l'autre n'a que des devoirs envers moi, il n'a pas de droits à proprement parler. Simone Weil ne croit donc pas beaucoup aux droits, car si un droit n'est pas reconnu, ce n'est pas un droit. Il faut que le droit s'accompagne d'obligations pour avoir une efficacité.
    Documents associés
    Jacques Dufresne
    droit, démocratie, habeas corpus

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