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    Dossier: Anecdote

    L’Anecdote

    Robidoux Louis-Philippe

    J’ai cru que je pourrais vous intéresser — on s’imagine toujours qu’on peut être intéressant — en vous parlant de l’Anecdote, cette dame aux masques innombrables que l’on rencontre partout, qui amuse souvent, qui déconcerte aussi quelquefois, mais qui ne laisse pas de piquer la curiosité humaine.

    En effet, l’Anecdote est une créature à mille faces, une personne désinvolte et infatigable, qui court sans cesse la prétentaine et qui s’introduit partout : dans les salons, dans les clubs, dans les réunions mondaines, au beau milieu d’une conversation ou d’une lecture et qui pousse même l’audace jusqu’à accompagner, bras dessus bras dessous, les plus sérieux prédicateurs sous l’abat-voix de la chaire sacrée.

    Encouragée par l’effet qu’elle produit quand elle s’accroche aux lèvres des grands orateurs et des beaux diseurs, l’Anecdote a voulu, par surcroît, gagner les faveurs de l’historien, du romancier, du poète, du peintre, du musicien, du sculpteur et même de l’essayiste sévère, et il faut convenir que ses mamours, ses charmes, sa grâce et sa versatilité lui ont réussi au delà de toute espérance. Femme facile, elle est vite conquise, mais comme elle a le diable au corps, elle cherche aussi à fair des conquêtes et passe constamment de l’un à l’autre, comme au bal la débutante cherche à multiplier ses belles façons avant d’arrêter son choix sur le plus beau et le plus spirituel danseur, si tant est qu’un danseur, à l’instant qu’il se fait aller les pieds, puisse être spirituel…

    À vrai dire, l’Anecdote pourrait s’appeler de tous les noms, mais je ne sais pourquoi ceux qui en usent ou en abusent semblent avoir juré de ne lui en donner aucun de précis. Veut-il couper le récit de longues pages philosophiques ou didactiques, tel auteur ennuyeusement solennel sent comme le besoin impérieux, de ramener à lui l’auditoire qui lui échappe et déclare impromptu : On raconte qu’un jour… Le professeur, qui voit douze ou quinze de ses élèves demander à Morphée l’explication de Tacite ou d’Aristophane, se dit à son tour : Tiens, si j’y allais d’une petite anecdote plus ou moins plausible, mais amusante, peut-être pourrais-je continuer ma leçon que je n’ai tout de même pas préparée pour les bancs. Suivant donc sa louable intention, il commence : On rapporte que Madame de Pompadour… Et le conteur qui se perd dans son roman-fleuve usera du même stratagème, et l’historien qui s’aperçoit que le récit de la bataille de Waterloo, repris pour la dix millième fois, menace de devenir fastidieux, emploiera, lui aussi, le même truc, en s’arrêtant net et en disant : J’ai lu que se trouvant un jour à la chasse, Henri IV

    N’avais-je donc pas raison, tantôt, de vous dire que l’Anecdote, qui ne révèle presque jamais son vrai visage, a tous les noms, mais n’en porte aucun de parfaitement distinctif. Il suffit qu’elle amuse, qu’elle fasse rire, qu’elle commande l’attention, qu’elle s’impose à la curiosité; il suffit qu’elle tire de temps à autre une larme, qu’elle fasse impression, qu’elle attendrisse, qu’elle rassérène les visages attristés, qu’elle calme un moment les cœurs angoissés ou qu’elle serve de dérivatif aux esprits fatigués de sérieux ou de sublime, pour être fière d’elle et se croire importante.

    Le grand écrivain Barbey d’Aurevilly, qui a malmené tant de gens et tant de choses, au cours de sa carrière funambulesque, a cependant eu des mots élogieux et tendres pour l’Anecdote qu’il tient pour une personne d’agréable et noble compagnie. On doit, en effet, à celui que l’on a surnommé le Connétable des Lettres ce jugement clairvoyant :

    L’Anecdote n’est pas si légère que le croient Messieurs les hommes graves. Avec le mot : C’est amusant, on a une manière dégagée de déshonorer les choses, mais l’anecdote, l’amusante anecdote, n’en est pas moins, quand on sait la choisir et l’enlever, la concentration même de l’histoire… Dans ces petits médaillons, qui ne sont rien du tout aux gros yeux béotiens des bœufs du travail lourd et de l’effort pénible, il y a vraiment plus d’histoire réelle accumulée que dans beaucoup de grandes pages tirées à quatre épingles et qui ont la prétention d’être des tableaux. Ce qu’il tient de molécules odorantes dans un grain de musc inépuisable, qui les a comptées ?

    J’accepte, pour ma part, ce jugement du célèbre écrivain normand, et si j’ai parlé moi-même, tout à l’heure, un peu irrévérencieusement de l’Anecdote, j’en demande volontiers pardon à celui-ci comme à celle-là. D’autant plus sincèrement que j’ai comme bien d’autres et comme vous tous, messieurs, une grande admiration pour celle qui a mérité l’éloge et l’appréciation de l’auteur des Memoranda et des Diaboliques.

    Comme l’Anecdote n’est pas, à proprement parler, un genre littéraire, les censeurs n’ont pas cru nécessaire de lui assigner des règles strictes et rigides. Elle peut donc couvrir une ou plusieurs pages d’un livre, comme elle peut occuper un beau discoureur durant une heure ou durant quelques secondes. L’essentiel, c’est qu’elle soit intéressante, qu’elle raconte un instant de vie, qu’elle découvre un trait du caractère de celui qui en est l’objet ou de celui qui la raconte; bref, l’essentiel, c’est qu’elle porte. Tant pis, après, si elle cingle, si elle étreint, si elle érafle, si elle brûle, et tant mieux si elle instruit, si elle charme, si elle éveille en nous une note gaie ou poétique ou si elle nous bonifie ou nous édifie. Disons, enfin, que celui qui raconte une anecdote doit, autant que possible, la donner pour vraie, même s’il ne la croit pas telle… Encore qu’il entre d’ordinaire beaucoup d’imagination et d’invention dans les anecdotes qui volent de bouche en bouche et dans celles qui se fixent aux pages des livres, il est indispensable qu’elles flattent de préférence la crédulité que le scepticisme de l’auditeur ou dit lecteur…

    Vous avez tous entendu et lu, je le sais bien, d’innombrables anecdote, mais j’ai la naïveté de croire que je peux vous en servir quelques-unes qui ont échappé à vos oreilles et à vos yeux, ou, du moins, qui ont échappé à votre mémoire. À ce dessein, j’ai fait, à travers ma bibliothèque, des perquisitions nombreuses, j’ai feuilleté bien des ouvrages anciens et modernes et aussi pas mal de revues et de journaux. Tout ce que je vous demande, en retour de ma peine, c’est de faire semblant, si vous connaissez déjà ces anecdotes, de ne pas les savoir, et, surtout, de ne pas me couper le fil. Les Américains, qui aiment à répéter sans cesse les mêmes histoires drôlatiques, les Américains à qui il arrive de soupçonner qu’en fait ces histoires ont « de la barbe », ont une manière assez étrange de s’excuser. Ils disent Stop me, if… Je vous demanderai exactement le contraire : si mes anecdotes sont déjà dans votre répertoire, laissez-moi poursuivre, je vous en prie… Je ne doute d’ailleurs pas de votre politesse et de votre indulgence.

    Je n’entends pas, dans cette causerie de quelques minutes, rassembler des anecdotes selon un ordre chronologique, ce qui serait en quelque sorte tenter de faire une œuvre historique monumentale, pas plus que je n’entends suivre un ordre alphabétique, comme l’a déjà fait d’ailleurs excellemment un Français, M. Edmond Guérard, auteur d’un dictionnaire encyclopédique d’anecdotes. Ce que j’ai fait, c’est ce que vous auriez pu faire aussi bien que moi et mieux que moi, c’est-à-dire composer une gerbe d’histoires, non pas cueillies dans un dictionnaire, mais comme je l’ai dit tout à l’heure, à travers mes livres et la multitude de revues et de journaux que mon métier de journaliste m’oblige à lire, du moins à feuilleter rapidement. Ne soyez donc pas surpris si ces anecdotes échappent à toute méthode de classement et si elles portent sur des gens très divers par leur profession et leur métier, par leur naissance et leur caractère, par leurs origines et par leurs mœurs. Cette gerbe d’anecdotes est avant tout une macédoine.

    Pour vous prouver tout de suite que je ne me propose pas d’aller chercher dans les jardins mirifiques du Paradis terrestre la première de ces anecdotes, j’en cueille immédiatement une dans un journal de l’Ouest canadien qui, probablement, la réédite après mille autres publications. C’est un épisode du conflit qui, vous le savez, a pas mal occupé le monde de 1939 à 1945…

    On conduisait au poste allemand un Francais accusé d’avoir écouté la radio étrangère. Le Herr lieutenant boche lui demande, plein de courroux :
    — Alors, vous prenez Londres, vous ?
    — Monsieur, répondit le Français, ce que vous, les Allemands, avec vos canons, vos avions, toute votre armée, n’avez pas encore pu faire, comment voulez-vous que moi, tout seul, je puisse le faire ?

    En voici une autre, plus récente encore. Vous savez qu’à Paris on ne craint pas de recourir aux noms suggestifs pour baptiser les parfums dont les Français font une grande consommation et, surtout, les parfums que l’on destine au gogos américains. Toujours est-il qu’aux environs de Noël, un chic magasin de la Fifth Avenue, à New-York, étalait fièrement tout un assortiment des essences françaises les plus rares, toutes, bien entendu, marquées à des prix astronomiques. Or, après avoir fendu la foule pour s’approcher du comptoir où ces aguichantes créations parisiennes étaient artistement rangées, voilà qu’une toute jeune fille aborde la vendeuse et s’enquiert du nom de ces beaux produits… Et la vendeuse de dire :

    — Nous avons Mon Péché, Scandale, Fugue, Toujours Moi, Tout à toi. Fatalité, Amour d’un soir, La Minute Exquise, Abandon…

    C’était vraiment trop, tellement trop que la jeune fille, un peu timide — on en rencontre encore — dit à son tour à la vendeuse :

    — Tout cela est troublant, magnifique, mais n’avez-vous rien pour une commençante ?…

    Les noms de ces parfums avaient évidemment troublé Mademoiselle…

    Puisque nous parlons des Américains, comment ne pas vous servir au moins une anecdote concernant le célèbre humoriste Mark Twain ?

    On lui présentait, un jour, une liste de souscriptions ayant pour objet la construction d’un mur autour du cimetière d’une localité et on le pressait d’y aller de sa contribution. Finalement, après s’être gratté le front, l’humoriste dit au solliciteur :
    — Je trouve cette dépense parfaitement inutile. Car, voyez-vous, ceux qui sont dans le cimetière n’en peuvent sortir, et ceux qui n’y sont pas encore ne désirent pas tant que ça y entrer.

    Tête du solliciteur !

    Un prince de l’anecdote fut Nicolas Chamfort, littérateur et essayiste du dix-huitième siècle. Il est spirituel, il est mordant, il est cynique et, souvent, canaille, mais il a le don de vous ramasser une histoire en quelques lignes. Il a tantôt recours à la médisance et tantôt à la calomnie, ce qui revient à dire que s’il est fréquemment injuste, il n’est jamais terne ! D’ailleurs, le monde aime tant les histoires épicées, pimentées, saugrenues, les histoires que l’on colporte à l’aise sur le compte du voisin, quitte à en nier la paternité, au besoin.

    Voici donc une anecdote de Chamfort sur un thème qui lui est assez familier. Elle est un peu scabreuse, mais comme elle n’est pas pour le journal de demain, je la risque :

    — M. de Brabançon, qui avait été très beau, possédait un très joli jardin que Madame la duchesse de La Vallière alla voir. Le propriétaire, alors très vieux et très goutteux, lui dit qu’il avait été amoureux d’elle à la folie. Madame de La Vallière lui répondit : Hélas ! mon Dieu, que ne parliez-vous alors ? vous m’auriez eue comme les autres…

    Ça c’est du Chamfort médisant ou calomniateur, mais voici une autre histoire en quatre lignes où il ne se montre que taquin :

    L’abbé Delille devait lire des vers à l’Académie pour la réception d’un de ses amis. Sur quoi il disait : « je voudrais bien qu’on ne le sût pas d’avance, mais je crains bien de le dire à tout le monde. »

    Parfois, Chamfort ne désigne que par des initiales ceux à qui il décoche ses traits. En voici un exemple :

    On disait à M. N…, académicien : « Vous vous marierez un jour. » Il répondit : « J’ai tant plaisanté l’Académie, et j’en suis; j’ai toujours peur qu’il m’arrive la même chose pour le mariage. »
    Une autre anecdote assez maligne de ce vieux garçon de Chamfort est celle-ci :

    Une fille étant à confesse, dit : « Je m’accuse d’avoir estimé un jeune homme. — Estimé ! combien de fois ? » demanda le Père.

    Cette fois, Chamfort fut assez charitable pour ne nommer personne… Encore une anecdote de lui, avant de passer à d’autres :

    M. B… me disait, à propos des fautes de régime qu’il commet sans cesse, des plaisirs qu’il se permet et qui l’empêchent seuls de recouvrer la santé : « Sans moi, je me porterais à merveille. »

    De Piron, tout le monde connait l’épitaphe qu’il écrivit pour lui-même et qui est en même temps l’un des plus cuisants traits jamais décochés à l’Académie française :

    Ci-gît, Piron, qui ne fut rien,
    Pas même Académicien,

    mais il y a aussi sur lui, de lui et contre lui d’innombrables anecdotes. Retenons celle-ci, en passant :

    — Je voudrais, lui disait un jour un auteur médiocre, je voudrais travailler à un ouvrage où personne n’eût travaillé et ne travaillât jamais. « Travaillez à votre éloge », lui dit Piron.

    On ne dit pas si le pauvre homme insista ou alla se tuer…

    Les anecdotes sur les peintres, les sculpteurs, les architectes, les musiciens, les journalistes, les médecins, les avocats, les romanciers, la noblesse et la plèbe pullulent. Mais il faut choisir. Choisissons.

    Du peintre Watteau, on raconte qu’étant à l’article de la mort, son confesseur lui présenta un crucifix, et que l’ayant regardé, il ne put trouver que ces mots :
    — Otez-moi donc ce crucifix ! Comment un artiste a-t-il pu rendre si mal les traits de Dieu !

    Un autre peintre, Louis David, avait une profonde admiration pour son grand oncle, le peintre François Boucher. Un jour qu’il voulait traduire cette vive admiration en présence de quelques habitués de son studio, il ne trouva rien de mieux que cette phrase : « N’est pas Boucher qui veut ! »

    Il parait que ses amis restèrent bouche bée…

    Non, il n’est pas défendu aux peintres d’avoir de l’esprit ailleurs qu’au bout de leur pinceau. Témoin cette répartie du grand artiste Carrière au peintre Bouguereau, qui lui demandait, un jour, ce qu’il pensait de sa peinture :

    — J’en pense, j’en pense… dit-il, que de tous ceux qui font du Bouguereau, c’est vous qui êtes le plus fort.
    Par ailleurs, le peintre Corot raconte, dans ses souvenirs, que son père eût voulu le voir s’adonner à un métier pratique plutôt qu’à l’art.
    Mon père, a-t-il écrit, trouvait que la peinture était un métier de paresseux. et il me dit au moment où je me mis à peindre « Je t’aurais donné cent mille francs pour t’acheter un fonds de commerce, mais tu n’auras que deux mille francs par an, cela t’apprendra… allons, va et amuse-toi bien. » Et Corot d’ajouter : « Je n’ai jamais oublié les paroles de mon père, je me suis toujours bien amusé. »
    Il a fait plus : il a laissé des œuvres immortelles.

    Un jour, un ami confia à Titien qu’un critique quelconque trouvait dans son tableau : Saint Pierre martyr, ses chairs trop rouges. Indigné, Titien répliqua :
    — Elles ne sont si rouges que par leur colère de voir tant de peintres qui n’ont pas de sang dans les veines critiquer les chefs-d’œuvre.

    Il parait que le peintre anglais Gainsborough aimait follement la musique, comme il parait que Victor Hugo ne l’aimait pas. Je ne saurais confirmer ni l’un ni l’autre de ces jugements, étant né trop tard dans un siècle trop vieux et, par conséquent, n’ayant jamais eu le privilège d’être admis dans le cercle intime de ce grand peintre et de l’auteur de la Légende des siècles. On raconte, cependant, deux anecdotes sur le compte de Gainsborough et de Hugo qui prouvent, en autant qu’une anecdote puisse prouver quelque chose, qu’en effet le premier se délectait dans la compagnie des musiciens, cependant que le second ne les appréciait guère. Voici ces anecdotes :

    Un jour, un certain colonel Hamilton jouait du violon chez Gainsborough qui, au milieu de son ravissement, s’écria « Continuez, continuez, colonel, et je vous donnerai le tableau de L’Enfant à la barrière, que vous m’avez si souvent prié de vous vendre. »
    Le colonel continua et quand le morceau fut fini, le célèbre peintre alla chercher la peinture et la fit porter dans la voiture du violoniste.
    Et maintenant, une anecdote qui confirmerait le fait que Victor Hugo n’aimait pas beaucoup la musique :
    Le poète de la Tristesse d’Olympio, recevait des amis chez lui, et l’on suppliait le maître de vouloir bien surmonter un instant son aversion pour la musique, au profit d’un jeune virtuose dont le talent méritait d’être encouragé. Victor Hugo y consent et, sans sourciller, écoute le musicien précoce. À la fin du morceau, on supplie le poète de bien vouloir dire quelques mots aimables à celui qui vient de charmer si parfaitement les oreilles de l’assistance. Alors, Hugo, avec une petite tape sur la tête du virtuose, lui dit paternellement : « Très bien, très bien, mon petit ami, mais… il ne faut plus recommencer. »
    Voici, à propos de musique et de musiciens, une autre anecdote :
    Le célèbre musicien Rameau, rendant visite à une belle dame, se lève tout à coup de sa chaise, prend un petit chien qu’elle avait sur les genoux, et le jette subitement par la fenêtre d’un troisième étage. « Eh ! que faites-vous ? de lui dire la dame épouvantée, que faites-vous, monsieur ? » — « Il aboie faux ! » de répondre Rameau, indigné…
    Autre anecdote sur un musicien :
    Le célèbre violiniste Sarasate, agacé, un soir, par l’infatigable éventail d’une dame placée au premier rang, s’arrêta net, en disant : « Comment voulez-vous que je joue dans un mouvement deux-quatre, alors qu’avec votre éventail vous battez la mesure à six-huit ? »
    Les architectes me pardonneront sans doute si j’allonge un peu cette causerie d’une anecdote qui concerne l’un de leurs plus illustres devanciers : Apollodore, architecte romain. Voici :
    On rapporte qu’un jour l’empereur Trajan et l’architecte Apollodore, conférant ensemble sur le plan d’un monument, celui qui devait plus tard porter le nom d’empereur Adrien vint étourdiment donner son avis. L’architecte, impatienté, l’interrompit vivement et le pria de se retirer sur ces mots : « Allez donc peindre des citrouilles ! vous n’entendez rien à l’architecture. »
    Le littérateur français Tallemant des Réaux, célèbre par ses Historiettes, raconte que le roi Charles IX ayant demandé à un poète de son temps de quoi il s’était avisé de se marier très vieux avec une toute jeune fille, il reçut cette réponse : « Sire, c’est une licence poétique. »

    Dans ce même ordre d’idées, les anecdotes foisonnent. Permettez seulement que j’ajoute celle-ci :
    Un prédicateur, chargé de prêcher — il parait que cela se faisait en ce temps-là — au mariage du poète satirique Agrippa d’Aubigné, âgé de 77 ans, et qui épousait une jeune personne de dix-sept ans, choisit pour texte de sermon : « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font. »
    Il existe aussi mille et une anecdotes pour et contre les médecins, et je pense que c’est être de bon compte que d’en rappeler au moins une de chaque espèce. Les voici, telles que je les trouve dans le Dictionnaire d’anecdotes de Guérard :
    Un jour, Frédéric le Grand dit à son médecin : « Parlons franchement, docteur; combien avez-vous tué d’hommes pendant votre vie ? » — « Sire, répondit le médecin, à peu près trois cent mille de moins que Votre Majesté. »
    Et cette autre, moins aimable pour les disciples d’Esculape :
    Voltaire demandait à un jeune homme quel état il allait prendre : « Celui de médecin, lui répondit-il. » — « C’est-à-dire, répliqua Voltaire, que vous allez mettre des drogues que vous ne connaissez pas dans des corps que vous connaissez encore moins. »
    Les médecins de l’âme eux-mêmes n’ont point échappé aux traits piquants des railleurs. Témoin cette anecdote, plus drôle qu’irrespectueuse :
    Le Père Cotton, jésuite, dirigeait la conscience du roi Henri IV. Et les mauvaises langues disaient à ce propos : « Notre roi est un bon prince, qui aime la vérité; c’est dommage qu’il ait du coton dans les oreilles ! »
    Il y aurait, de même, une ample cueillette de petites histoires à faire chez les modernes et les contemporains, car l’Anecdote ne perd jamais ses droits. Permettez donc que je vous en rapporte quelques-unes, et ce sera tout.

    D’abord, celle-ci sur l’incorrigible Bernard Shaw, qui célébrait son quatre-vingt-dixième anniversaire, sans modifier en rien sa tâche quotidienne.

    Un curieux lui demandait :
    — Cher maître, à quelle époque auriez-vous voulu vivre ?
    Et Bernard Shaw de répondre : « Sous le Premier Empire ! À cette époque, un seul homme se croyait Napoléon ! »
    Et que dire de ce mot du célèbre Oscar Wilde, que rapportait dernièrement les Nouvelles Littéraires :
    Un auteur médiocre se lamentait devant lui :
    — On a organisé contre moi une conspiration du silence ! que puis-je faire ?
    — Entrez dans la conspiration ! répondit Wilde.
    Voici un autre mot cuisant contre un poète sans talent qui, il y a peu d’années, adressait au grand écrivain allemand Gerhardt Hauptmann un recueil de poèmes, en lui disant qu’il ne livrerait ses œuvres au public qu’après sa mort…
    — Je vous souhaite longue vie ! lui répondit Hauptmann.
    On ne dit pas si le pauvre amant des Muses éprouva un grand réconfort.

    Terminons par deux anecdotes se rapportant au monde du théâtre.

    Un Parisien demandait un jour à l’acteur Carette des nouvelles d’un couple d’artistes légitimement mariés et séparés depuis plusieurs mois à l’amiable :
    — Ils s’entendent toujours parfaitement et continuent de vivre en très bonne mésintelligence, dit Carette.
    L’autre anecdote est du fameux cinéaste français, Yves Mirande. Quelqu’un lui ayant manifesté sa surprise de voir tel célèbre comédien faire conquête après conquête et devenir en quelque sorte la coqueluche des dames. Mirande lui dit :
    — Ma foi, je ne sais pas comment il fait pour courir tant de lèvres… à la fois !
    Et voilà ma cueillette au champ des anecdotes terminée. J’ose croire que ce petit travail, amusant pour moi, ne vous aura pas trop désappointés. Au reste, vous avez toute ressource et toute liberté d’y ajouter ou d’y retrancher, selon que telle ou telle historiette vous aura plu ou déplu, ou plus ou moins déridé. Le répertoire est immense dans tous les pays, dans toutes les langues, et il y en a pour tous les goûts, pour tous les types humains, pour toutes les classes, pour tous les métiers et professions, mais nulle part, je crois, plus que chez les Français, car, comme l’a dit Boileau, si le Français, né malin, forma le vaudeville, on le soupçonne aussi d’avoir inventé l’anecdote…

    Inventée ou non par les Français, il est sûr que l’Anecdote est née du désir de l’homme de marquer un instant de vie, un sujet de ridicule, une parole heureuse, une réflexion aimable ou acidulée, voire une tentative d’atteindre à la célébrité. Certains hommes, désireux de passer à la postérité, se croient obligés de multiplier les écrits et de garnir de leurs œuvres un ou plusieurs rayons de bibliothèque. Mais d’autres perpétuent leur mémoire en ne frappant qu’un ou plusieurs bons mots. Libre à vous, messieurs, de tenter votre chance où, quand, comment et contre qui vous voudrez. L’important est d’échapper au péril du ridicule et de ne pas oublier que, selon Pascal, « celui qui veut faire l’ange fait la bête » et que, selon l’immortel La Fontaine :
    Dieu ne créa que pour les sots
    Les méchants diseurs de bons mots.

    Source

    « L’Anecdote », Mémoires de la Société royale du Canada – Transactions of the Royal Society of Canada, t. XLVIII, [s.l.], [s.n.], 3e série, séance de juin 1954, 1re sect., pp. 47-55.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Informations
    L'auteur

    Robidoux Louis-Philippe
    Né à Standbridge Station (Québec), journaliste (éditorialiste et chroniqueur) et écrivain, Louis-Philippe Robidoux (1897-1957) sera membre de la Société royale du Canada. Tout au long de sa carrière, sous le pseudonyme de Tristan, il fera paraître dans les journaux, tous les jours, des aphorismes dont il est l’auteur, et dont il a tiré deux recueils, Feuilles volantes (1949) et Lueurs (1951).
    Mots-clés
    anecdote, bon mot, histoire, rhétorique
    Extrait
    « Comme l’Anecdote n’est pas, à proprement parler, un genre littéraire, les censeurs n’ont pas cru nécessaire de lui assigner des règles strictes et rigides. Elle peut donc couvrir une ou plusieurs pages d’un livre, comme elle peut occuper un beau discoureur durant une heure ou durant quelques secondes. L’essentiel, c’est qu’elle soit intéressante, qu’elle raconte un instant de vie, qu’elle découvre un trait du caractère de celui qui en est l’objet ou de celui qui la raconte; bref, l’essentiel, c’est qu’elle porte. »
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