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    Dossier: Allemagne

    Hommage à Alfred Grosser

    Ingo Kolboom

    Ingo Kolboom rend hommage*, au nom des citoyens de l'ex-RDA à un grand historien français, spécialiste de l'Allemagne, qui par ses ouvrages autant que par ses prises de position publiques a exercé une influence considérable sur les rapports entre la France et l'Allemagne au vingtième siècle.

    Le fait que le Prix de la Wartburg soit décerné aujourd'hui à Alfred Grosser m'encourage à me dresser contre ceux qui, en cette occasion, peuvent le critiquer, ou même l'envier. Car en fait ce n'est que justice si, au terme de longues décennies, nous pouvons nous aussi, citoyens des nouveaux Länder, lui exprimer enfin notre gratitude pour son action. Ces remerciements portent tout d'abord sur son engagement au service du rapprochement et de la compréhension mutuelle entre Allemands et Français. Le nom de Grosser restera à jamais gravé dans l'histoire du processus complexe de la compréhension franco-allemande depuis la guerre. Les habitants de l'ancienne zone d'occupation soviétique, devenue ensuite RDA, n'ont certes pas pris une part active à ce processus, mais aujourd'hui ils peuvent, eux aussi, considérer comme acquis les résultats de ce rapprochement. L'acquis le plus important restera sûrement celui de la confiance, tant dans les relations humaines que dans les relations politiques en France vis-à-vis des voisins ouest-allemands. Sans cette confiance française, pierre angulaire de la confiance en l'Europe, l'unification allemande de 1990 n'aurait sans doute pas été possible. Pour l'Européen qu'est Alfred Grosser, la compréhension franco-allemande a toujours été le pilier essentiel de ce que le général de Gaulle appelait «la cathédrale Europe». Or, le style même de cette cathédrale porte le nom de démocratie et de dignité. A. Grosser n'a jamais voulu tenir les Allemands de l'Est à l'écart de ce grand monument; c'est pourquoi il a été l'un des rares à ne pas accepter sans critiques le principe d'une invitation officielle d'Erich Honecker à Bonn ou à Paris.

    Pour les uns, il était souvent de gauche, pour les autres, tout aussi souvent de droite. Le tout pouvant d'ailleurs s'inverser au gré des situations. On connaît ses prises de position contre l'anticommunisme épidermique de la RFA, dans lesquelles il n'a jamais manqué l'occasion de dire leurs quatre vérités aussi bien aux responsables politiques en place qu'à ceux qui prétendaient bouleverser l'ordre politique établi. Mais il a mis la même ardeur à lutter en faveur de la démocratie et de la liberté en RDA. Il y a eu ainsi des périodes où la gauche ouest-allemande bien-pensante, parfois trop emballée dans sa volonté de détente, a eu maille à partir avec A. Grosser, l'éternel incommode, alors même qu'elle venait précisément de s'appuyer sur son aide pour critiquer la législation contre les extrémistes (Radikalenerla).

    L'engagement inlassable d'A. Grosser en faveur de la démocratie a donc porté sur toute l'Allemagne. Il a toujours considéré que la liberté ne se partageait pas, prenant ainsi le risque de n'être pas reconnu en même temps par l'ensemble des Allemands, ou aussi bien d'ailleurs par l'ensemble de ses concitoyens français. Avec la remise du Prix de la Wartburg, c'est la première fois qu'un hommage lui est rendu au nom de toute l'Allemagne.

    Il faut rester reconnaissant à A. Grosser d'avoir su rester un perturbateur dans les relations entre Allemands de l'Est et de l'Ouest. Lui qui a eu, en France, des centaines d'occasions d'expliquer et de défendre l'unification allemande, lui qui a eu des centaines d'occasions de dissiper les doutes, lui qui est toujours resté un artisan inlassable de la confiance, ce même A. Grosser a su nous mettre en garde à propos d'une unification qui ne serait qu'une mainmise de l'Ouest sur l'Est, d'une unification qui ne correspondrait pas à un rapprochement des coeurs, d'une unification capable éventuellement de créer des régions prospères, sans pour autant y rendre les gens heureux, d'une unification faite uniquement d'illusions.

    Ce Prix de la Wartburg rend hommage à A. Grosser, l'Européen. Son européanisme ne s'épuise pas dans des déclarations d'intention, des articles de foi, il s'est, au contraire, forgé au fil des péripéties de sa vie, depuis son enfance, avec l'expérience douloureuse qu'il a faite alors de l'Allemagne. Il convient de le rappeler ici, beaucoup de ceux qui ont grandi dans cette partie de l'Allemagne ignorent, en effet, l'histoire d'A. Grosser; pour la plupart, il est même longtemps resté un inconnu.

    Alfred Grosser est né le 1er février 1925 à Francfort-sur-le-Main. Son père, professeur de médecine et pédiatre renommé, s'est vu interdire l'exercicede sa profession en 1933 parce qu'il était juif. En même temps, il était exclu de l'association des personnes décorées de la Croix de fer. Sans attendre, la famille a alors émigré en France, comme plus de dix mille autres réfugiés du Reich, en cette première année de malheur. Mais, en France, A. Grosser, qui avait alors huit ans, n'a pas gardé la mentalité de l'exil, ni son statut de réfugié. Dans ce pays qu'il découvrait comme pays voisin de l'Allemagne, Alfred Grosser s'est alors transformé en Alfred Grosser. La France est alors devenue sa nouvelle patrie; il s'est même engagé dans la Résistance, qu'il comprenait comme un combat contre cette irresponsabilité franco-allemande qui avait apporté tant de misère aux deux peuples et à l'Europe entière. Quand la France fut libérée non seulement de la terreur des autorités allemandes, mais aussi des collaborateurs, A. Grosser a forgé peu à peu le sens de son action pour laquelle la Fondation de la Wartburg l'a invité à venir recevoir ce prix a Eisenach, dans ce lieu si chargé d'histoire.

    À partir de 1945, nous le retrouvons, jeune homme d'à peine vingt ans, au sein d'un groupe hétérogène de Français, qui comprend quelques survivants des camps de concentration allemands; au sein de ce groupe, on trouve une femme remarquable, sa mère. À l'époque, ce n'est encore qu'une entreprise non-conformiste, mais qui allait vite s'inscrire dans l'histoire et qui portait alors le nom de Comité français d'échanges avec l'Allemagne nouvelle. Son but déclaré était d'oeuvrer en faveur d'une Allemagne démocratique renouvelée, d'en appeler, pour atteindre cet objectif, à une responsabilité française, et de favoriser une entente entre Allemands et Français où les deux peuples pourraient être réunis, au sens politique et humain, autour de valeurs communes. Un programme qui, aujourd'hui encore, n'a rien perdu de son actualité! A. Grosser devint le secrétaire général de ce comité et le directeur de sa revue, qui portait tout simplement le titre Allemagne. Il gardera cette fonction jusqu'en 1967, jusqu'au numéro 100 de cette revue, à une époque où il était, depuis longtemps déjà, un professeur d'université réputé et un expert reconnu sur le plan international. Mais l'européanisme d'A. Grosser ne l'a pas seulement poussé à être un transgresseur des frontières entre Français et Allemands, il l'a conduit également à prendre position dans les débats entre Allemands.

    En 1947, A. Grosser publie quelques pensées sur la jeunesse allemande, donc sur les jeunes de son âge qui, jusqu'en 1945, ont été ses ennemis. Il y écrit que l'hitlérisme n'y est pas encore mort, ni chez les jeunes, ni chez les anciens. Un homme avait été précipité hors d'un train en marche simplement parce qu'il était juif. Il était à craindre que les idées de jeunes capables de tels actes n'influencent l'opinion publique allemande dix ou quinze ans plus tard. Et A. Grosser demandait de tout faire pour éviter cette situation. C'était en 1947. (Ou bien étions-nous déjà en 1992 ou 1993?) Dès cette époque, A. Grosser avait mis en garde les partis ouest-allemands, qui venaient à peine de se constituer, contre leur tentation de faire de leurs partisans des électeurs disciplinés plutôt que de les éduquer pour en faire des citoyens libres et responsables capables de jugement. Cela signifiait pour lui que le penchant pour le totalitarisme, qui venait à peine d'être surmonté, était encore bien vivant et se montrait même dominant dans la partie Est de l'Allemagne. Par contre, A. Grosser s'y exprimait pour un élan de la jeunesse vers une indépendance intellectuelle dont devait tenir compte tant la politique que l'enseignement, malgré son scepticisme sur la capacité des enseignants et des professeurs d'université à accomplir cette tâche. A. Grosser refusait l'idée de la culpabilité collective engendrée par le passé. Sa conclusion était qu'il ne fallait pas rejeter la jeunesse allemande, ni l'isoler, sinon elle allait être tentée par la première idéologie venue, susceptible de lui promettre un avenir glorieux. Il concluait sur cette phrase: «Plus la distance temporelle grandira, plus le danger se fera menaçant.» Lors de sa réimpression en 1987, A. Grosser a eu lui-même l'occasion de rappeler l'actualité de ce texte.

    Entre 1947 et 1987, A. Grosser a publié des centaines de textes, est intervenu de multiples fois. De nombreux autres textes ont suivi depuis. Tous révèlent en lui le Français franco-allemand, l'initiateur européen, le critique, le provocateur, le médiateur. Hier comme aujourd'hui. Lorsqu'en Allemagne les discours se faisaient trop élogieux à son égard, j'avais le soupçon qu'ils servaient à apaiser la mauvaise conscience allemande, en faisant d'A. Grosser notre Français-alibi. Et souvent, je me suis dit qu'il aurait mérité mieux que de voir sa critique ensevelie sous les louanges. Mais A. Grosser n'a jamais déçu. Il n'a jamais répondu par une fausse reconnaissance.

    En tant qu'orateur, il a toujours su décocher ces flèches capables d'embraser la barbe de ses auditeurs. Comme par exemple en 1975, où, recevant le Prix de la Paix des libraires allemands, il se permit de critiquer, en direct à la télévision et à la radio, les lois anti-extrémistes que le gouvernement ouest-allemand venait de promulguer. Non pas en brandissant le spectre d'une soi-disant «République,fédérale faschiste», pour reprendre le terme à la mode, utilisé alors par la gauche parisienne. Il critiquait, pour sa part, la méthode même de «cet examen de systèmes de valeurs accompagné d'un pronostic sur le comportement supposé de la personne examinée», prenant pour sa part au sérieux et exprimant sa confiance en la démocratie allemande et en sa jeunesse. Pour lui, le plus grand danger menaçant la démocratie ne pouvait venir de quelques groupuscules hostiles mais bien plus du conformisme et de la passivité. Il ajoutait qu'une société devait s'interdire de favoriser ces deux dernières attitudes, surtout auprès de sa jeunesse.

    Mais il y a encore une autre raison, très personnelle, pour laquelle la remise de ce prix revêt pour moi un caractère exceptionnel. Il y a des années déjà que j'aurais aimé entendre un discours sur A. Grosser prononcé par l'un de ceux qui ont bénéficié de son enseignement et pour lesquels il est devenu un exemple à suivre, un discours de la part d'un représentant des jeunes générations pour lesquelles A. Grosser a si souvent combattu et souffert, auxquelles il a toujours tendu son oreille et ouvert son coeur. Je suis déjà trop établi et trop âgé: je ne peux décemment plus passer pour l'un des représentants de ces jeunes passionnés dont A. Grosser se sent sûrement beaucoup plus proche que beaucoup ne veulent le croire. Mais j'appartiens à l'une de ces générations qui lui doivent une reconnaissance particulière. Non pas par mauvaise conscience, puisque nous sommes ceux que Brecht appelait «ceux qui sont nés après». Mais depuis ces jours où nous découvrions douloureusement notre propre identité allemande et nous nourrissions d'identité française comme d'oxygène, depuis ces jours-là, il est resté un compagnon fidèle et attentif. Il nous a aidés à mieux comprendre la France en l'idéalisant moins, et il nous a aidés à mieux sentir notre propre pays. Lui qui était devenu Français parce que son ancienne patrie l'avait rejeté, il nous a aidés à nous rapprocher de notre propre pays et de son peuple. Lui qui combat contre l'oubli, mais qui a pardonné, il nous permet de réfléchir sur nous-mêmes. Il n'est pas question de dire qu'il nous a toujours convaincus, mais il est sûr qu'il a toujours fait avancer notre réflexion sur nous-mêmes, nous révélant toujours les dangers de l'idéalisation. Nous avons toujours pu compter sur lui pour secouer l'inertie du monde politique ou universitaire. Il suffisait de lui écrire ou de lui téléphoner. Il répondait, il aidait partout où il voyait de la nécessité, de la détresse ou bien une injustice. Il aidait en utilisant son nom et son influence. Il nous a toujours pris au sérieux, même si parfois nous le faisions sourire. Certes, il a écrit de très nombreux livres, quasiment un par an, et encore plus d'articles, mais vous m'épargnerez d'en faire aujourd'hui l'éloge, car l'essentiel s'y perdrait au profit de la quantité.

    Ce n'était pas tellement l'universitaire qui nous en imposait, mais plutôt la manière dont le «Professor Doktor Grosser» arrivait à conférer à ses écrits la marque «Alfred Grosser». C'est ce qu'on pourrait appeler la «méthode Grosser» dont le fonctionnement pourrait se décrire comme suit: a) Il ne s'est pas contenté de s'adresser à l'élite intellectuelle, se tournant au contraire vers l'ensemble des acteurs et multiplicateurs de tous les domaines de la vie intellectuelle, sociale, économique et politique des deux pays. Sans d'ailleurs tenir compte de leur aptitude à s'exprimer dans la langue du voisin. b) La culture, ce n'était pas pour lui simplement les fleurons de l'esprit produits par le passé, sous la forme de littérature ou de langue. C'était aussi le passé le plus récent, et même le présent flanqué de toutes ses composantes, de la politique au quotidien jusqu'à l'idée que chacun se fait de sa vie et de son propre avenir. c) Son ambition était, bien sûr, de faire connaître dans chacun des deux pays le meilleur de l'autre, mais son mérite principal aura été de naviguer systématiquement à contre-courant. Cela le conduisait évidemment à tenir un langage différent selon les interlocuteurs visés, méthode qu'il qualifiait lui-même de celle de la «double langue». Ainsi, dans le même temps où il mettait en garde les Français contre une peur exacerbée du mouvement pacifiste ouest-allemand, il demandait aux pacifistes allemands de ne pas condamner en bloc leurs critiques français et de mettre en cause leur propre conviction d'être les seuls à avoir raison.

    Car en fait le vécu historique avait poussé ces deux peuples vers des voies différentes, et apporté à chacun des deux une légitimation particulière quant à leurs attitudes. Et c'est bien ce qu'il fallait à la fois comprendre et faire comprendre. D'où le dernier principe de la «méthode Grosser», qui en constitue d'ailleurs une sorte de résumé: d) le contraire de «tous» n'est pas «personne», mais plutôt «les uns oui, les autres non». Et le contraire de «Jamais» n'est pas «toujours», mais bien «parfois oui, parfois non». Cette «méthode Grosser» nous a longtemps marqués, d'abord à l'occasion des tables rondes internationales que Werner Hôfer proposait à la radio puis à la télévision de la République ouest-allemande, où A. Grosser a eu souvent l'occasion de prendre la défense des jeunes, partisans de l'anti- autorité, contre leurs pères; mais également lors de discussions avec les étudiants, où il ne manquait pas de se faire des ennemis parmi les «Jeunes sauvages», à partir de 1968, pour avoir refusé de voir germer la liberté dans les camps du goulag, voire dans certains amphithéâtres universitaires de cette période. Cette méthode avait pour elle l'efficacité de l'inattendu, elle ne laissait pas de place à l'opportunisme. Elle a, en plus, forgé la réputation d'A. Grosser comme personnage jamais facile. Quant aux prix qu'il a reçus, ils l'ont aidé, bien sûr, à être encore plus efficace, mais aussi encore moins facile, selon le principe connu «qu'on n'emprisonne pas Voltaire».

    Certes, il y a eu des occasions où nous avons porté un regard critique sur son attitude, quand nous pensions qu'il pactisait avec les puissants de ce monde. Mais nous avons toujours discerné que sa méthode le préservait efficacement d'être à la botte du pouvoir en place, de n'être que le chantre des forces dominant la société ouest-allemande ou française. Dès 1957, on a pu voir A. Grosser, alors âgé de 32 ans, dans une attitude caractéristique, sur une photo prise lors de conférence de l'OTAN à Princeton: on le voyait, l'index levé, faire la leçon à la fois à Fritz Erler, du SPD, et au physicien Robert Oppenheimer. Mais la «méthode Grosser», qui irrite aussi bien à droite qu'à gauche, n'a rien, non plus, d'un opportunisme plus subtil, qui consisterait à lui faire se dire: «Je gagne en renommée si je dérange en toutes occasions». Car cette méthode a une réelle boussole dont le pôle nord reste imperturbablement l'homme, qu'il cherche à comprendre avec patience et passion, et qu'il confronte systématiquement à une nécessité d'éthique. Non pas au sens d'un moralisme rigide et opaque, mais à celui «d'un ensemble cohérent, et pourtant ouvert, de conceptions morales», telles que les a décrites Walter Dirks, et qu'il a essayé de résumer en ces quelques slogans: «Vérité, liberté et justice, paix, solidarité, joie».

    Sa méthode de pensée et d'action avait pour nous valeur d'exemple, car elle nous montrait que l'humour et un langage non figé permettaient d'exprimer le savoir tout aussi bien que la réflexion et la critique. Et c'est ce qui explique qu'A. Grosser a eu de nombreux disciples, plus que bien d'autres universitaires. J'étais moi-même devenu l'un de ses disciples, sans peut-être le savoir et sans même qu'A. Grosser me connaisse personnellement. Je sais qu'il en a été de même pour beaucoup de mes amis et de mes collègues, en Allemagne comme en France. J'aurais d'ailleurs donné beaucoup pour qu'un autre parle aujourd'hui à ma place, avec plus de verve et de légitimité que je ne puis le faire: notre ami commun - et le disciple le plus remarquable d'A. Grosser - Gerhard Kiersch, à la mémoire duquel A. Grosser prononcera un discours dans quelques jours. Je sais qu'il a plaisir à entendre son nom prononcé et honoré aujourd'hui à côté du sien. C'est d'ailleurs l'un de ses disciples lointains venus d'Allemagne qui occupe aujourd'hui, à l'Institut d'Etudes politiques de Paris, la chaire d'Etudes allemandes qui porte le nom d'Alfred Grosser. Je cite ce que disait récemment, dans une interview, le sociologue Werner Gephart, à propos de sa nomination: «Mon admiration devant ce médiateur de la culture allemande et de la culture française porte surtout sur son courage à présenter un miroir critique tant aux Allemands qu'aux Français sans se départir de sa sympathie pour eux, ni d'une prise de position pour leurs qualités respectives. Le fait qu'il ait pris, en France, la défense des Allemands devant une critique disproportionnée n'a pu que conférer un poids plus important aux mises en garde qu'il a adressées vis-à-vis de l'Allemagne. Personnellement, j'aimerais beaucoup pouvoir adopter une partie de cette "méthode Grosser"».

    Un dernier mot à propos de cette «méthode Grosser», où la transgression des frontières revêt une importance toute particulière. Dans le livre troublant et très personnel qu'il a publié sous le titre Mon Allemagne**, A. Grosser se pose lui-même la question: La dimension transnationale est-elle vraiment plus importante? Ou bien ne serait-ce pas plutôt que je la recherche, pour voir l'Allemagne et les Allemands sous un autre jour que celui de la réalité? Dans le but avoué- ou inconscient - de faciliter mon travail d'explication en France? Ou bien même pour rejeter ce qu'il y a d'allemand en moi, pour ne m'y attacher qu'à «l'humain trop humain»? Et il répond à cette question sous la forme de ce que je considère comme la plus belle description de sa propre attitude envers l'Allemagne, dont on ne saurait que recommander l'imitation. Il poursuit en effet: «Je me suis souvent posé cette question, surtout chaque fois qu'en France on parlait de mon amour pour l'Allemagne, soit pour l'apprécier, soit pour me le reprocher Mais la réponse que je me suis donnée, à moi-même ainsi qu'aux autres, est restée immuable: de même que j'ai toujours combattu des expressions telles qu "amitié franco-allemande", "réconciliation franco-allemande", ou, pire encore, "réconciliation germano-juive", je ne trouve en moi vraiment aucune raison de parler d"amour". Depuis 1945 il s'agit pour moi d'un inlassable sentiment de responsabilité, d'un devoir, d'une volonté et d'un pouvoir d'action. Ce sentiment s'accompagnant de la joie de voir des hommes, des institutions, des groupes et des évolutions correspondre à mes souhaits et nies espoirs. Mais aussi avec mes colères et ma douleur de voir d'autres hommes, d'autres groupes, d'autres institutions, d'autres évolutions correspondre en réalité à mes craintes. J'ai toujours voulu accompagner "de l'extérieur", tout en étant "à l'intérieur". Pas moins, mais pas plus. Pas plus, mais pas moins non plus.»

    Comment honorer un homme comme Alfred Grosser? Ne le couronnons pas des lauriers de la victoire, il ne les mettrait pas. N'essayons pas d'allumer une auréole au-dessus de sa tête, il l'éteindrait. D'aucuns voudraient faire de lui un monument, pour y figer une fois pour toutes son énergie.

    Mais c'est tout aussi impossible, A. Grosser ayant le don du rire! C'est en fait ce rire que ses ennemis apprécient le moins. Car il a le pouvoir de les désarmer. Ce rire lui permet de dire les choses les plus désagréables. Il ne fournit pas d'alibi pour esquiver la critique. Car sa critique ne blesse pas, ni par sa forme ni dans son contenu. On y voit la parole d'un homme profondément tolérant, sans toutefois faire preuve d'indifférence. D'un homme soucieux et en quête de justice, qui aurait horreur de vexer un plus jeune ou un plus faible. C'est pourquoi je pense qu'on ne devrait pas traiter A. Grosser de «Voltaire franco-allemand», ce dernier n'ayant utilisé, avec l'âge, que le venin de l'ironie. C'est le rire d'un bon vivant comme François Rabelais qui nous rend A. Grosser si sympathique. Comment rendre un réel hommage à A. Grosser, si ce n'est en continuant, voire en commençant à prendre au sérieux ses divers avertissements, même si nous ne sommes pas toujours d'accord avec lui? Le prendre au sérieux, c'est aussi prendre son rire au sérieux, car ce rire même nous signale: voilà quelqu'un qui aime la morale et la vie.

    Alfred Grosser a aujourd'hui 69 ans. Sa plume est plus alerte que jamais, sa voix incontournable, son jugement incorruptible, sans aucune marque d'euphorie ou de naïveté devant la fin de la guerre froide. Nous l'écoutons exprimer la joie de la France devant cet automne 1989, devant la chute du mur comme symbole de la liberté, nous l'écoutons aussi nous mettre en garde contre le mythe de nouvelles ambitions de grande puissance pour l'Allemagne, tout en nous appelant à assumer notre responsabilité à travers le monde. Nous sentons l'horreur qu'il a de l'extrémisme de droite, surtout chez la jeunesse, mais aussi la compréhension qu'il voue à leur situation, tout comme il y a cinquante ans, et son exigence d'en voir les causes écartées. On dirait même que la plume d'A. Grosser fait encore plus mouche que naguère, notamment à propos de ses réflexions sur les réalités de l'unification allemande. Il ne s'y laisse embarquer dans aucun camp préétabli, ni dans celui des «réunificateurs à tout prix», ni dans celui de ceux qui ont moins de considération pour la liberté de l'autre que pour leur propre emploi. Et lorsqu'en 1993 il prend la liberté de mettre en garde contre une condamnation outrancière du terme de «socialisme», c'est bien l'avertissement d'un homme qui a toujours su rappeler aux socialistes le bien-fondé des libertés civiques.

    «Une démocratie n'arrive à sa plénitude que lorsque les hommes à qui l'on a confié le pouvoir sont aussi capables d'apprécier des vérités dures à entendre. Ce qu'est véritablement une démocratie, c'est la Grande-Bretagne qui l'a montré en 1940-41». Ces mots, que prononçait A. Grosser en recevant le Prix de la Paix des libraires allemands en 1975, ont curieusement gardé toute leur actualité, décrivant déjà, avec des années d'avance, tout le dilemme de l'unification allemande, celui de l'incapacité à accepter des vérités dures à entendre, que ce soit à l'Est ou à l'Ouest. Et ce dilemme est à mettre en rapport avec une vertu que, dans un questionnaire, A. Grosser qualifiait récemment de «typiquement allemande»: «ce mélange habituel d'autodestruction, de pitié de soi et d'ambition morale». Avoir pitié de soi: n'est-ce pas un moyen subtil de ne pas se prendre au sérieux, de se soustraire à sa propre responsabilité, tout en refusant de prendre l'autre au sérieux? Comment rendre hommage à A. Grosser, si ce n'est en nous prenant nous-mêmes au sérieux, en ayant moins pitié de nous, mais en développant plus de raison et plus de chaleur? Et en n'abandonnant pas simplement à des gens comme lui le droit de dire des vérités inconfortables entre Allemands et Français, et même entre nous. Il ne doit pas devenir notre alibi. Comme Paul Frank le disait, il y a déjà presque vingt ans, il hait «les choses certaines ou figées, la paresse». Il les hait aujourd'hui comme hier, lui qui n'a jamais cessé de vouloir poser des passerelles entre nos deux peuples et entre nous autres Allemands.

    (Traduction de Bernard BONNERY)


    * Version rédigée du discours prononcé par Ingo Kolboom, le 4 novembre 1994.

    ** Publié en allemand (Alein Deutschland) chez Hoffmann und Campe, Hambourg 1994, 320 p.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Mots-clés
    Europe, démocratie, syndicalisme
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