Nouvelle

Aperçu des avant-gardes

Nicolas Bourdon

Mon jeune ami Christian vit dans ses rêves comme Don Quichotte dans ses imaginations. Figurez-vous qu’il s’est mis dans la tête de faire revivre le Montréal du XIXe siècle dans un recueil d’histoires intitulé Montréal au temps jadis. Je lui ai dit qu’avant toute chose il devait connaître le Montréal d’aujourd’hui et j’ai tenté de lui faire subtilement comprendre que le Montréal d’aujourd’hui ne voudrait peut-être rien savoir du Montréal du passé.    

Photo de Olivier Gosselin, Pexels.

« Bonne idée ! me répondit-il avec son habituel enthousiasme. Qui sont les écrivains qui donnent le la ? Je veux lire l’avant-garde de l’avant-garde ! Je suis un Ancien ; je veux rencontrer les Modernes. Je veux connaître mes opposés ! Au fait, qui sont-ils ces écrivains ? Je les ai méprisés sans les connaître. Grande faute ! À n’en pas douter, mon opinion changera à leur rencontre ! Quo scimus plus, eo amamus[1]

Cette entreprise était dangereuse : je pense que le fait de constater l’immense distance qui le séparait de ses contemporains pouvait annihiler chez Christian tout désir d’écrire. Trouverait-il sa place ? Cet amant du passé serait-il entendu par ceux qui rêvaient d’avenir ?

Ses recherches lui firent rapidement découvrir le recueil de la poétesse Ugoline Lidenskap, autrice bien connue dans le milieu littéraire. Son nom véritable est Marie-Ève Riendeau et son père Alfred Riendeau est garagiste à La Pocatière. Lors d’un voyage dans les fjords norvégiens qu’elle qualifia « d’initiatique », elle avait pris le nom d’Ugoline Lidenskap. « Lidenskap, ça signifie "passion" en norvégien et Ugoline, c’est bien sûr un clin d’œil à Victor Hugo, avait-elle expliqué à l’animatrice culturelle de Radio-Canada. Et c’est aussi une revendication : les femmes ne se contenteront pas d’être reléguées au rang de seconds violons ; nous aspirons à occuper la place d’un Hugo. »

« Chez Ugoline, disait la quatrième de couverture de son recueil Corps azuré, le charnel est aussi spirituel que matériel et l’Éros se déploie autant dans l’ouverture que dans la déchirure ; le trou noir de la sexualité est à fois commencement et achèvement. »

J’ai sous les yeux le recueil d’Ugoline Lidenskap et je vous livre quelques-uns de ses textes qui se présentaient sous la forme d’haïkus ou de courts récits poétiques:

Éternité

Éternité de l’instant

Alors que l’esprit oublie

Le corps se souvient

Liberté

N’enclos jamais ma nudité dans les barrières de ton regard, dans les pièges de tes gestes routine. J’ai soif de la fenêtre ouverte, je déserte la volière, je dévale l’écume des vagues, je voyage jusqu’au bout de moi-même, jusqu’à la cime acérée de ma liberté.

Corps spirituel

Les embruns salés de la cyprine ne me satisfont pas ; je veux tressaillir dans la pâmoison de la corolle qui s’ouvre ; je rêve d’un sexe qui chevauche l’extrémité des deux pôles pour me retrouver enfin nue et vraie aux confins de l’absolu.

Ma voix

Vidée de ma substance, déchiquetée, en miettes, en larmes, il reste tout de même ma voix. Ma voix sauvage, rauque, ma voix rude aux accents destructeurs, ma voix qui vous dit « non ! », qui vous chahute, qui vous retourne comme la terre au printemps, ma voix tempête, ma voix raz-de-marée qui en un instant métamorphose le paysage. Dans la fureur rouge de mon cri, je poursuis inlassablement ma quête de liberté.

Je me souviens que Christian m’a dit avec un grand sourire : « Quelle passion chez cette Ugoline ! Quel désir d’absolu ! On ne s’imagine pas qu’elle puisse vivre des petites journées ennuyantes. Je ne l’imagine pas faire le ménage de son appartement, partir une petite brassée ou se plonger dans un des casse-têtes de la série paysages de Suisse. »

Il avait eu l’idée de la chercher sur Facebook et l’avait trouvée en un clic. Elle était merveilleusement belle et publiait une photo d’elle à chaque jour. Chaque photo était artistement travaillée et elle parvenait à susciter le désir tout en demeurant dans les limites du bon goût. On l’entrapercevait dans de mystérieux clairs-obscurs portant d’élégantes robes festonnées ou d’aguichants hauts à cols licou ; on la contemplait avec son énigmatique sourire de Joconde parmi ses livres, « ses amis les plus précieux ».

« Elle est formidable ! me dit Christian avec un fin sourire. Elle a accompli un miracle : elle a donné envie de lire aux hommes ! » C’était une litanie chez Chistian ; il me disait sans cesse : « L’homme québécois ne lit pas. »  Pourtant, la majorité du public d’Ugoline était constitué d’hommes qui la complimentaient à l’envi ! 

Elle était en couple, mais une de ses publications Facebook, qui était accompagnée d’une photo d’elle en camisole de nuit s’achevait par une question : « Qui voudra me suivre dans mon délire étoilé ? Qui marchera sur les braises de la nuit avec moi ? Qui voudra soigner ma peau meurtrie et la recouvrir d’une bruine d’amour ? 

- Moi ! Moi ! répondait un certain Paulo.

- Comment ne pourrais-je pas suivre jusqu’au bout du monde une si belle poétesse ? demandait Thomas.

- Je connais des pansements de mon invention qui pourraient guérir tes blessures, lui disait Francis. Un emoji esquissant un clin-d’œil accompagnait sa publication. 

- Je bande ! Mon pénis est dur comme du béton ! disait plus brutalement un certain Moïse007. » Son commentaire fut rapidement effacé par Ugoline.

Une jeune femme qui répondait au nom de Mégane Riendeau avait écrit : « Wow ! Tu as tellement une belle plume couz ! J’étais tellement contente de te voir au party de mamy ; merci pour tes betteraves marinées ; faut que tu me donnes ta recette ! » Ugoline n’avait pas semblé apprécier le ton trivial de la publication et s’était contentée de la commenter d’un petit « j’aime ». Elle aimait en effet qu’on emploie le même registre langagier qu’elle pour répondre à ses envolées poétiques.

Christian se tourna ensuite vers la très populaire MyHo, l’autofiction de Mister Ginger, un slammeur très en vogue qui avait vécu sa jeunesse à Hochelagua-Maisonneuve. C’était un choix intriguant, car Christian détestait le slam et disait à la blague appartenir à Société des libertins anti-médiocrité (SLAM). Cette introduction de la maison d’édition Uppercut aurait aussi dû agir comme un répulsif sur mon ami : « Sous une apparence trash, la bio de Ginger est une ode à la résilience et à l’amour en même temps qu’un pied de nez à tous les conservatismes. Sa langue qui décoiffe, qui groove, qui slame, sa raw tongue qui gets down to brass tacks sans pourtant se départir de sa charge poétique; son fuck off à l’Académie du Bon Parler, son franglais assumé, son joual qui fait chier les puritains, est un appel à toutes les rencontres, à tous les métissages. »  

« Le vin est tiré, il faut le boire ! » me dit Christian avec un grand sourire et il se plongea dans MyHo.

« Today, toute est aseptisé, écrivait Mister Ginger. La gentry est débarquée à Hochelag. On a bleaché toutes les surfaces, on a vidé les cendriers pis on a crissé les fumeurs dans trash. On a shiné les planchers, on a vaporisé du puish-puish qui sent bon pis on a posé une ostie toile de Monet dans bathroom.

Mais moi, buddy, j’te parle d’une époque révolue, une époque qui existe pu. C’était trash en ostie, mais j’peux pas en parler sans frissons ni heartbeats. C’est ugly, c’est messy, mais c’est ma vie. HoMa, c’est my home. 

Yesterday, quand j’étais ti-cul pis que je me levais la nuite, j’voyais de ma window des putes faire des pipes à des gangsters dans ruelle. Y’avait d’la garbage tout autour, mais ces gars-là, man, c’étaient des jouisseurs professionnels, y venaient pareil. 

Très tôt, j’me suis demandé si j’étais good ou evil ou plutôt si, comme Anakin Skywalker, je devais aller dans la good ou dans la evil force ? Laquelle me donnerait le plus de fun ? Se faire chier à la fucking school avec des profs incompétents qui ça leur tentait pas d’être là pis des morveux du quartier qui eux non plus ça leur tentait pas d’être là ? Les boys qui avaient quit la school pour voler des dépanneurs, les boys qui se faisaient faire des blow jobs dans ruelle, qui étaient drunks les trois quarts du temps avaient l’air à avoir ben du fun. Mais y se faisaient mettre en dedans pis y mouraient jeunes. Makes you think.

Boring long life ou exciting short life ? That is the question. J’sus rendu à ma mid-life pis j’ai pas encore réussi à répondre à cette question. Faut te dire, man, que dans famille (là, j’parle de mon père pis moé, c’était juste ça ma famille ; ma mère est morte quand j’sus né), on est plus des thinkers que des doers. Mon père y pensait, y rêvait, mais y faisait rien. Nothing. Quand y se levait de son lazy-boy, c’était pour aller se chercher une beer.

J’me suis toujours demandé si y avait plus de books que de beers dans maison ? Buddy, j’aimerais te dire qui avait plus de books, mais j’sus pas sûr. Quand j’think back à ma jeunesse, j’vois mon père. Soit y reads, soit y drinks. En fait, y fait les deux en même temps. Une grosse sip à chaque page.

Y’a rien qui a de l’allure dans notre appart. Le mobilier est tout croche, pas une chaise, pas une table qui est au fucking level ; le plancher est sale, les poubelles débordent de cannes, on n’a pas washé la cuvette des bécosses depuis la dernière glaciation, y’a des trous pis du mildew su les murs, la toilette keeps running, le flapper est fucké. Tout est fucké dans cet ostie d’appart ! Mais demande pas à mon père de réparer kek chose ou d’appeler le proprio, y est assis sur son sofa pis y bougera pas de là avant d’être six feet under ! Quand mon père se lève, c’est pour aller se chercher une beer. » Quand mon père se lève, c’est pour aller se chercher une beer : cette phrase était d’ailleurs répétée plusieurs fois dans le recueil et soulignait la fatalité déprimante qui avait plombé l’enfance de Mister Ginger. 

Pour couronner le tout, Christian se plongea dans le recueil d’Antoine Peyrousse, professeur bien connu et aimé (voire adulé) de l’UQAM. Il était apprécié pour son « progressisme radical » et ses expérimentations littéraires dans lesquelles il avait revisité les classiques de la poésie. Citons ici deux poèmes bien connus de Peyrousse : 

Iel est où ?

Iel est où la mer ?

Iel est où l’éternité ?

À la maison, à l’épicerie, à l’école, au parc.

Dans tous les gestes du quotidien.

Dans ta main qui prend la mienne.

Iel est retrouvé.e

Quoi ? - L’éternité

C’est la mère allé.e

Avec le soleil. 

 

Iel fait son miel

À André.e Saint.e-Marie

Iel s’est échappé.e du carcan

Iel s’est enfui.e du chemin tout tracé

Iel a pris le sentier le moins fréquenté

Et ça a fait toute la différence

 

Iel a donné l’exemple

D’autres iels ont quitté leur prison

Ont quitté leur vieux corps unidimensionnel

 

Iels ont emprunté le sentier que iel a débroussaillé

Iels se sont libéré.es des chaînes

Iels ont enfin rencontré d’autres iels

 

À mon avis, ce bref aperçu des avant-gardes aurait dû convaincre Christian d’abandonner son projet irréaliste de se tailler une place parmi les grands noms de la littérature québécoise contemporaine et de revenir à  ses anciennes amours : je pense notamment à son emploi de vendeur à commission dans une compagnie de climatisation. Mais non ! Il s’entêta !

« Plus on connaît une personne, plus on l’aime ! s’écria-t-il à nouveau. Ugoline Lidenskap me touche personnellement. Je comprends son âme passionnée et avide d’absolu. Elle veut s’élever vers les cieux, mais elle est aux prises avec la terne réalité. Tout le monde n’a pas la chance comme moi d’avoir une femme merveilleuse à ses côtés. Son conjoint est sans doute courtier en assurance. Il travaille avec des chiffres et des formulaires. Il fait du neuf à cinq ; le soir, il regarde le hockey. » 

Et on se doute que cet amant de la langue de Molière, ce partisan d’un français pur et élevé appréciait peu le franglais de Mister Ginger, mais le combat que le célèbre slameur et son père avaient mené contre leurs lourds atavismes l’avait ému. Il avait presque versé une larme après avoir lu la dernière phrase de MyHo : « Un jour, mon père s’est levé et il est allé se chercher une job. »  

Quant à Antoine Peyrousse, sa manie de l’écriture inclusive n’était pas sans l’énerver, mais il admirait tout de même sa persévérance : « Hé ! Habituellement, les gens se fatiguent ; même les plus maniaques commencent en écriture inclusive puis ils se fatiguent et retournent à la bonne vieille écriture standard. Mes collègues féministes écrivaient par exemple : "Mes étudiant.es seront jumelé.es avec d’autres étudiant.es ; ils pourront ainsi vivre une expérience…" Bon, tu vois, à un moment donné, elles se fatiguent. Mais Peyrousse est une espèce de tardigrade de la littérature : il est extrêmement résistant ! »

Christian avait aussi entendu des choses très positives au sujet d’Antoine Peyrousse. Son grand ami du groupe funk Léopard zébré, le décrivait ainsi à l’animatrice culturelle de Radio-Canada : « C’est fou ! Je n’ai jamais vu ça : Antoine n’a pas une once de méchanceté en lui ; il aime tout le monde, il inclut tout le monde même ceux qui ont des opinions totalement opposées aux siennes. Dans une soirée, je le vois discuter très relax avec un conservateur, un nationaliste réactionnaire ; il était capable de garder son calme, moi, je lui aurais sacré un bon coup de poing dans les dents ! Et c’est un gars d’une sensibilité extrême : il voit un papillon se poser sur une fleur et il pleure ! Des fois, c’est too much ; on a déjà loué un chalet avec lui et des amis communs… le chalet était rempli de coccinelles, mais lui, il ne les tuait pas ; il les prenait délicatement dans ses mains et les sortait une à une à l’extérieur du chalet. »  

Deux ans plus tard, il envoya son recueil Montréal au temps jadis à une vingtaine de maisons d’édition. Aucune ne voulut le publier.

 

[1] Plus on connaît, plus on aime.

Vient de paraître

Lever le rideau, de Nicolas Bourdon, chez Liber

Notre collaborateur, Nicolas Bourdon, publie en octobre son premier recueil de nouvelles, qui paraîtra chez Liber. Le recueil compte douze nouvelles qui sont enracinées, pour la plupart, dans la réalité montréalaise. On y retrouve un sens de la beauté et un humour subtil, souvent pince-sans-rire, qui permettent à l’auteur de nous faire réfléchir en douceur sur les multiples obstacles au bonheur qui parsèment toute vie normale. Ceux qui lisent déjà Nicolas sur L’Agora, dans Argument ou encore dans L’Action Nationale, reconnaitront l’écrivain qu’ils aiment. Les autres en découvriront un !
Georges-Rémy Fortin)

Disponible chez Renaud-Bray

 

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