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    L'Encyclopédie sur la mort



    La mort incontournable et inconcevable

    De la mort, on ne sait rien! La mort est indéniable, mais impensable! La mort est bien «quelque chose», chacun sait intuitivement que la mort est inévitable ou incontournable. Mais on ne peut jamais acquérir à son sujet un savoir qui nous la rendrait concevable. Selon Hans-Georg Gadamer, théoricien de l'herméneutique, les humains sont sans doute capables de «pressentir», de deviner ou de prévoir la mort. Le Code de la santé publique peut établir des critères pour une définition de la mort biologique*. Cependant, l’esprit humain ne pourra jamais descendre dans les profondeurs d’une mort annoncée ou présagée. Autrement dit, les humains ne pourront jamais comprendre la mort par la raison et prononcer sur elle un discours «rationnel». La mort demeure inconcevable. Cette ignorance avouée de la mort est partagée par des anciens comme Confucius* et Socrate*, par des modernes comme Kant* et Spinoza*, par des contemporains comme Wittgenstein* et Jankélévich*.

    Les Anciens

    L’agnosticisme que Confucius confesse à l’égard de la mort est plus difficile à cerner qu’il ne paraît à première vue. On lui attribue habituellement le dicton: «Quand on ne sait pas ce qu'est la vie, comment pourrait-on savoir ce qu'est la mort?» Mais est-ce que c’est bien cela qu’il a dit ou qu’il a voulu énoncer? Afin de mieux saisir sa pensée, examinons les Lun yu ou Entretiens de Confucius selon la traduction du chinois par le jésuite Séraphin Couvreur (1835-1919). Nous nous croyons en bonne compagnie car, auteur d’un dictionnaire chinois classique-français, il a traduit aussi un grand nombre d'œuvres littéraires, poétiques ou philosophiques de la Chine ancienne.

    Selon cette version, le Maître s’entretient au sujet de ses anciens disciples dont les uns sont dans leurs foyers, les autres, dans les charges. Les uns vivent encore, les autres sont morts. Parmi ceux qui sont morts, il y avait Ien Iuen, issu d’une famille pauvre. Ce disciple n’avait jamais ni doute ni difficulté et n’interrogeait pas son maître. Il était content de tout ce que son maître lui disait. Voici la description de cet entretien :

    XI.8. Ien Iuen étant mort, le Maître dit: «Hélas! le Ciel m’a ôté la vie! le Ciel m’a anéanti!»

    XI.9. Le Maître pleura amèrement la mort de Ien Iuen. Ses disciples lui dirent: «Maître, votre douleur est excessive.» Il répondit : «Ma douleur est-elle excessive? S’il y a lieu d’éprouver jamais une grande affliction, n’est-ce pas après la perte d’un tel homme? »

    XI.10. À la mort de Ien Iuen, les disciples de Confucius voulurent faire de grandes funérailles. Le Maître dit: «Cela ne convient pas.» Les disciples l’enterrèrent néanmoins en grande pompe. Le Maître dit: «Houei [Ien Iuen] me considérait comme son père; moi je n’ai pu le traiter comme mon fils [c’est-à-dire l’enterrer pauvrement comme mon fils Li]. Ce n’est pas moi qui en suis la cause, mais vous, mes disciples.»

    XI.11. Tzeu lou interrogea Confucius sur la manière d’honorer les esprits. Le Maître répondit: «Celui qui ne sait pas remplir ses devoirs envers les hommes, comment saura-t-il honorer les esprits ?» Tzeu lou reprit: «Permettez-moi de vous interroger sur la mort.» Le Maître répondit: «Celui qui ne sait pas ce qu’est la vie, comment saura-t-il ce qu’est la mort?»

    Couvreur interprète les paroles du Maître comme suit: Celui qui sait ce qu’est la vie, sait ce qu’est la mort. Celui qui remplit parfaitement ses devoirs envers autrui, remplit parfaitement ses devoirs envers les esprits.» Autrement dit, celui qui remplit ses devoirs envers les défunts par la simplicité des rites funéraires sait ce qu’est la vie et saura ce que c’est la mort. Dans ce contexte, il n’y a pas question d’une connaissance rationnelle de la mort, mais d’une juste saisie de la valeur de la vie et des devoirs qui en découlent. La juste manière de gérer la vie prépare à une juste relation à établir avec la mort ou à des bonnes attitudes à développer à son égard. La vie comme expérience, action ou conduite prépare à la mort comme épreuve ultime. C’est le savoir comment gérer son existence qui prépare au savoir comment mourir. Le Maître s'applique donc à enseigner un art de vivre qui conduira à l'art de bien mourir. Mais qu’est ce que la mort elle-même? Le Maître ne dit rien sur elle.

    Quant à l’approche socratique de la mort, elle se dévoile dans la première partie de Apologie de Socrate*. Platon* y fait dire à Socrate* s’adressant aux citoyens d’Athènes: «Qu'est-ce, en effet, citoyens, que craindre la mort, sinon s'attribuer un savoir qu'on n'a point? N'est-ce pas s'imaginer que l'on sait ce que l'on ignore? Car, enfin, personne ne sait ce qu'est la mort, ni si elle n'est pas par hasard pour l'homme le plus grand des biens. Et pourtant on la craint, comme si on savait qu'elle est le plus grand des maux. Comment ne serait-ce pas là cette ignorance vraiment répréhensible qui consiste à croire que l'on sait ce qu'on ne sait pas.» Dans la troisième partie de son Apologie, Socrate poursuit ses interrogations devant ses juges:

    «Voici encore quelques raisons d'espérer que la mort est un bien. Il faut qu'elle soit de deux choses l'une, ou l'anéantissement absolu, et la destruction de toute conscience, ou, comme on le dit, un simple changement, le passage de l'âme d'un lieu dans un autre. Si la mort est la privation de tout sentiment, un sommeil sans aucun songe, quel merveilleux avantage n'est-ce pas que de mourir?

    […]

    Si la mort est quelque chose de semblable, je dis qu'elle n'est pas un mal; car la durée tout entière ne paraît plus ainsi qu'une seule nuit. Mais si la mort est un passage de ce séjour dans un autre, et si ce qu'on dit est véritable, que là est le rendez-vous de tous ceux qui ont vécu, quel plus grand bien peut-on imaginer, mes juges?

    Car enfin, si en arrivant aux enfers, échappés à ceux qui se prétendent ici-bas des juges, l'on y trouve les vrais juges, ceux qui passent pour y rendre la justice, Minos, Rhadamanthe, Éaque, Triptolème et tous ces autres demi-dieux qui ont été justes pendant leur vie, le voyage serait-il donc si malheureux? Combien ne donnerait-on pas pour s'entretenir avec Orphée, Musée, Hésiode, Homère?»

    Dans la mesure où il ne sait pas suffisamment ce qui se passera aux enfers (chez Hadès*) après la mort, Socrate n’est pas porté à s’attendre à des maux là où il est confiant de pouvoir jouir de bonnes choses. En se posant la question «Qu’est-ce que mourir?», il tente de savoir: «Qu’est-ce qui peut bien m’attendre après la mort?» Et il répond : «Nul ne le sait!». Ou bien la mort est un sommeil éternel ou bien elle est un passage à une autre forme d’existence dont la différence qualitative déborde les critères de notre pensée. Si elle est un sommeil, nous ne souffrirons pas. Si elle est un voyage vers un séjour posthume, notre raison ne nous permet pas d’en dire plus, mais notre imagination nous invite à rêver et à désirer ce qu’il y a de meilleur pour nous.

    Les modernes

    Baruch Spinoza* croit au caractère éternel de l'homme (la mort arrache les parties extensives, mais ne concerne pas les parties intensives de l'être de l'homme. Il ne croit pas à son immortalité*. Cependant, il est d’avis que «l'homme libre* ne pense à rien moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation, non de la mort, mais de la vie.» Autrement dit, l’homme, qui se sert de sa raison, prend plaisir à la vie et ne se livre pas à la tristesse, car celle-ci réduit sa puissance d’agir. La mort est inévitable et elle vient du dehors. Les parties extensives (sens) de notre identité, nous les avons seulement pour un temps. Dans la mesure où nous développons les parties intensives (raison) de notre identité, la mort, quand elle survient, n’affectera que la plus petite partie de nous-mêmes. (Consulter dans la présente Encyclopédie les dossiers Spinoza* et Éternité*)

    Emmanuel Kant* affirme: «La mort, nul n'en peut faire l'expérience par elle-même, car faire une expérience relève de la vie, mais on ne peut que la percevoir chez les autres. […] La pensée que «je ne sois pas» ne peut absolument pas exister; car si je ne suis pas, je ne peux pas non plus être conscient que je ne suis pas.» Par la mort des autres vivants, nous savons que la mort existe. Mais nous ne pouvons pas avoir une expérience personnelle et intime de l’instant mortel et de ses souffrances ou douleurs, ni de ce qui suivra la mort. (Consulter dans la présente Encyclopédie le document associé au dossier «Kant»: «La mort, nul n'en peut faire l'expérience»).

    Dans ses considérations sur la «Mort et l'immortallté» à l'intérieur de son oeuvre La religion», Ludwig Feuerbach (1804-1872) pense que «l'homme actif sans cesse occupé des choses de la vie humaine n'a pas le temps de penser à la mort et par conséquent n'a pas besoin d'une vie future. S'il y pense, il ne voit en elle qu'un avertissement de bien placer le capital de vie qu'il a amassé, de ne pas dépenser un temps précieux à des futilités, mais de ne l'employer au contraire qu'à l'accomplissement de la tâche qu'il s'est imposée. Celui qui est sans cesse obsédée de l'idée de la mort et qui dans cette inutile méditation oublie et perd l'existence réelle, celui-là est bien obligé, soit comme fou spéculatif, soit comme imbécile croyant, de passer sa vie entière à se donner des preuves d'une autre vie.» (La religion, Paris, Vrin, 1987, p. 235-236)

    Nietzsche* se révèle l'héritier de Spinoza, lorsqu'il se dit «heureux de voir que les hommes se refusent absolument à vouloir penser à la mort. J'aimerais contribuer, écrit-il, à leur rendre l'idée de la vie encore mille fois plus digne d'être pensée.» (Le gai savoir, Paris, Gallimard, 1950, 277, p. 224).

    Les contemporains

    Wittgenstein* confirme l’observation kantienne: «Pour la vie dans le présent, il n'y a pas de mort. La mort n'est pas une expérience de la vie». «La mort n'est pas un événement de la vie. La mort ne peut être vécue», telle est la traduction habituelle, due à Pierre Klossowski, de la proposition de Wittgenstein. Jorge Semprun traduit la deuxième partie de cet énoncé d’une manière différente: «La mort n'est pas une expérience vécue.» Cette diversité tient à la difficulté de traduire en français le verbe allemand erleben et son substantif Erlebnis, difficulté qui ne se serait pas posée, s’il avait à traduire ces mots en espagnol par vivencia. (Consulter dans la présente Encyclopédie le dossier Wittgenstein*)

    La connaissance de la vie après la mort est refusée à la raison et à l'expérience des vivants que nous sommes. Notre imagination peut créer des fantasmes, l'espérance ou la foi peut fonder des croyances, mais elles ne nous renseignent pas sur la mort elle-même ni sur le comment de cette vie post-mortelle, dépeinte avec des images du ciel, du purgatoire ou de l’enfer. Norbert Elias*, l'auteur de La civilisation des moeurs, nous met en garde contre «les fantasmes collectifs et individuels entourant la mort» (La solitude des mourants, p. 88). Aux craintes engendrées, surtout chez les personnes âgées, par les incertitudes au sujet de leur vie au-delà de la mort - l'ignorance est source de peur - l'auteur oppose l’acceptation de «la réalité simple de la finitude de la vie». La mort, écrit-il, «est la fin de l'être humain.» Ce qui survivra après lui et ce dont on se souviendra, c'est ce qu'il aura «donné aux autres êtres humains».

    C'est d’ailleurs aussi l'avis de Vladimir Jankélévitch* qui, dans La mort écrit: «La mort joue à cache-cache avec la conscience: où je suis, la mort n'est pas; et quand la mort est là, c'est moi qui n'y suis plus. Tant que je suis, la mort est à venir; et quand la mort advient, ici et maintenant, il n'y a plus personne.» En Le je ne sais pas et le presque rien, il s'exclame: «La mort! Cet objet, hélas! si bien connu, et pourtant si inconnu, et par conséquent si méconnu, n'est-il pas le méconnaissable par excellence!» La mort est à peine pensable. «On ne trouve rien où se prendre, aucune prise à laquelle l'entendement puisse s'accrocher. La pensée du rien est un rien de pensée, le néant de l'objet annihilant le sujet: pas plus qu'on ne voit une absence, on ne pense un rien; en sorte que penser le rien, c'est ne penser à rien, et donc ne pas penser.»

    «La mort est décomposition; elle est le sans réponse», écrit Emmanuel Lévinas. La mort est un mystère impénétrable. De la mort, on sait qu'elle existe, on la connaît en tant que phénomène extérieur dans la mort des autres. «Nous rencontrons la mort dans le visage d'autrui» conclut-il. On expérimente sa propre vie et l’on éprouve ses limitations lors de la maladie et de la souffrance, lors de l'absence ou du départ de l'autre, dans toutes les petites morts qui traversent la vie et qui nous font découvrir la finitude de notre être. Ce sont des morts symboliques qui anticipent ou annoncent la mort à venir.

    Dans son cours de 1975/1976 Autrement qu’être; La Mort et le Temps, Lévinas décrit la négativité de la mort: «Un néant tel que celui de la mort, rigoureusement pensé, n’est gros de rien. Il est néant absolument indéterminé qui ne fait allusion à aucun être, et non pas chaos aspirant à une forme: la mort est mort de quelqu’un et l’avoir-été de quelqu’un n’est pas porté par le mourant mais par le survivant.»(cité dans l’édition, établie et annotée par Jacques Rolland, Dieu, la mort et le temps, Paris, Grasset, 1993, p.84).

    Dans son article «La mort en sa négativité», le même Jacques Rolland cite un texte de Françoise Dastur que Lévinas aurait pu signer lui-même:

    «D’Aristote* à Hegel cette négativité absolue, cette césure radicale, cet impensable pur et simple qu’est la mort se voient convertis en “non-être relatif” et “négativité déterminée”, en césure “relevable” et en simple limite du pensable : ce qui, en fin de compte, témoigne de l’incapacité de la métaphysique à affronter véritablement la mort. Ce qui est proprement impensable pour la métaphysique peut-il apparaître dans un autre type de discours ?» (Françoise Dastur, La Mort. Essai sur la finitude, Paris, Hatier, 1995, p. 36).

    Et afin de poursuivre la réflexion de Lévinas, Jacques Rolland cite le cours ci-haut mentionné à la page 83: «La mort tranche sur tout cela, inconcevable, réfractaire à la pensée, et cependant irrécusable et indéniable. Ni phénomène, à peine thématisable, ni pensable - l’irrationnel commence là. Même dans l’angoisse, même par l’angoisse, la mort reste impensée. Avoir vécu l'angoisse ne permet pas de la penser.»

    Jacques Rolland «La mort en sa négativité», Noésis, N°3 | 2000 : La métaphysique d'Emmanuel Levinas
    http://noesis.revues.org/index8.html#ftn39

    L'Anthropologie contemporaine

    Jusqu'à présent, nous avons donné la parole aux philosophes. Qu'en pensent les sociologues et anthropologues contemporains. Voici comment Jean-Marie Brohm décrit l'«impensable de la mort»:

    ... le savoir de la mort est quasi inexistant, crépusculaire, frappé d'incertitude. Que savons-nous de la mort?: quasiment rien, des bribes d'incertitude, d'autant qu'elle est excessivement difficile à penser clairement et distinctement. La mort est quasiment informulable, inimaginable, infigurable. [...] L'intuition de l'instant mortel chez le mourant est donc proprement indicible, mais aussi invivable, si l'on ose dire, en tant que vécu: le vécu de la disparition est à l'instant même la disparition de tout vécu! Ce qui est vrai de la conscience par rapport à la mort-propre n'est pas moins vrai par rapport à la mort d'autrui: les vivants assistent le moribond durant ses derniers instants, puis ils accompagnent le mort jusqu'à sa dernière demeure; mais le mourant lui-même, personne ne l'accompagne; personne ne lui fait escorte tandis qu'il accomplit le pas solitaire. Non d'aucune façon l'instant mortel n'est objet de connaissance ni matière à spéculation ou à raisonnement.
    («L'ontologie de la mort» www.philagora.net/philo-fac/brohm-2.htm)

    De la mort, la science peut définir des symptômes et des causes. Ainsi, la thanatologie*, science multidisciplinaire dont les approches sont sociologiques et anthropologiques, psychologiques et biologiques, philosophiques et éthiques, cherche - vainement?- à construire son objet et son épistémologie. On ne peut jamais apprécier assez l'oeuvre magistrale de Louis Vincent Thomas* qui, «sous l'apparente diversité des sources et des intérêts de recherche pointe l'unité ontologique fondamentale de la philosophie de la mort ». Cette philosophie de la mort, il la propose sous la forme de trois thèses:

    Thèse 1: Toute société se voudrait immortelle et ce qu'on appelle culture n'est rien d'autre qu'un ensemble organisé de croyances et de rites, afin de mieux lutter contre le pouvoir dissolvant de la mort individuelle et collective.


    Thèse 2 : La société, plus encore que l'individu, n'existe que dans et par la mort. 


    Thèse 3 : La mort, du moins l'usage social qui en est fait, devient l'un des grands révélateurs des sociétés et des civilisations, donc le moyen de leur questionnement et de leur critique.

    De ces trois thèses, découle «l'affirmation de l'unité organique de la vie et de la mort (la mort n'existe que parce qu'il y a la vie, la vie n'existe que parce qu'il y a la mort), l'affirmation de la mort comme unité de la finitude temporelle et de l'aspiration à l'éternité (amortalité, immortalité, survie), l'affirmation de la mort comme transversalité de l'être, fondement ontologique de l'être et de la pensée de l'être.» (J.-M. Brohm, op. cit.)

    Conclusion

    De la mort, on sait qu'elle existe, on la connaît en tant que phénomène extérieur dans la mort des autres. On expérimente sa propre vie et on éprouve ses limites, lors de la maladie et de la souffrance, lors de l'absence ou du départ de l'autre, dans toutes les petites morts qui traversent la vie et qui nous font découvrir la finitude de notre être, des morts symboliques qui anticipent ou annoncent la mort à venir. Nous avons étudié l'unité paradoxale de la vie et de la mort chez Héraclite*, comme nous avons réfléchi également sur la proximité de la mort ou la finitude de la vie*. Mais il demeure que de l'instant mortel d'autrui ou de notre propre acte de mourir, nous n'avons aucune expérience personnelle, intérieure ou intime.

    Le savoir sur la mort se limite donc à l'expérience de la finitude de la vie et aux diverses épreuves qui résultent de cette finitude. L'ultime manifestation de cette finitude est l'acte même de mourir, cet instant mortel que d'autres avant nous ont connu, que d'autres après nous et nous-mêmes connaîtront un jour. La mort demeure, à nos yeux, un inconnu redoutable et ineffable qui provoque l'interrogation et la créativité des humains, leur quête de sens et la production d'oeuvres scientifiques, philosophiques et littéraires autant qu'artistiques, leur désir de rendre la terre habitable et leur rêve d'immortalité. Paradoxalement, cette ignorance de la mort, qui traverse leur vie toute entière jusqu'à y mettre fin, provocatrice de la culture et de ses oeuvres, fait vivre et penser, aimer et agir les humains.

    © Éric Volant

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-12

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