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    L'Encyclopédie sur la mort



    Itinérants

    Le phénomène de l'itinérance dans nos sociétés modernes se construit par la combinaison de facteurs sociaux et individuels. Dans l'introduction de L'itinérance en questions (Presses de l'université du Québec, 2007), Shirley Roy et Roch Hurtubise distinguent trois types d'explications de l'itinérance:

    1. Les explications de nature structurelle
    «un processus d'appauvrissement engendré par les modifications de politiques publiques et du marché de l'emploi et qui s'est accentué au cours des vingt dernières années; des mesures sociales adoptées au Québec afin de réduire le déficit et qui ont conduit à supprimer ou à diminuer les prestations pour certains groupes de bénéficiaires, gonflant, de ce fait, le bassin des plus démunis; la crise du logement, la précarité résidentielle et l'absence de logements abordables et salubres, causées notamment par la diminution radicale du parc de logements à prix modique, l'insuffisance de logements avec soutien communautaire, les préjugés de certains propriétaires.»

    2. Les explications de nature individuelle
    «le cumul des problèmes relationnels ou des carences d'apprentissage social et affectif résultant de traumatismes de l'attachement: deuils*, conflits familiaux* ou divorces problématiques, [victimes*de] violence conjugale. agressions sexuelles ou inceste, négligence ou maltraitance, placements répétés, désengagement parental.»

    3. Les explications de nature institutionnelle
    «[celles-ci] se concentrent autour de la désinstitutionnalisation psychiatrique et sur le fait que les personnes ayant des problèmes de santé mentale ne reçoivent pas toujours le soutien nécessaire leur permettant de vivre de manière autonome* dans la société. Enfin, on constate que la judiciarisation et la criminalisation de l'itinérance sont de plus en plus présentes et qu'elles apparaissent parfois comme la réponse la plus adéquate pour mettre fin aux tensions dans l'espace public. [...] Par exemple, l'emprisonnement [prison*], généralement considéré comme une réponse à l'itinérance, est aussi un facteur expliquant la venue à l'itinérance, puisqu'il entraîne souvent la perte des biens personnels et la rupture des liens sociaux ou encore le phénomène des jeunes* qui, à la suite d'une fugue de la maison familiale ou du centre jeunesse, se retrouvent à la rue.» (op. cit., p. 12-13)

    Un profil d'itinérant
    À partir de mon expérience personnelle d'un an de résidence (1979-1980) à la Maison Nazareth à Montréal, je tenterai d'esquisser un profil - sans doute plusieurs autres profils sont possibles - de l'itinérant. Fondée par Dennis et Lucile Hadley avec le concours de feue soeur Georgette Côté, la Maison Nazareth est une maison d'accueil pour ceux que l'on osait encore appeler «clochards», même si, en ce temps-là, les euphémismes les plus courants étaient les «sans abri» ou les «sans domicile fixe (SDF)». À la tombée du jour, des hommes de la rue - exceptionnellement des femmes et des jeunes - y venaient se faire soigner les pieds meurtris, prenaient une douche et recevaient des habits neufs. S'ils le désiraient, ils pouvaient causer avec un des membres de l'équipe et se recueillir dans la chapelle. Puis, le soir même, ils reprenaient le chemin de l'itinérance. Ils étaient invités à souper à la table familiale des Hadley, devenue progressivement communautaire. La plupart d'entre eux, cependant, refusaient cette invitation. Et encore plus rares étaient ceux qui acceptaient un gîte pour la nuit. Plus nombreux étaient ceux qui revenaient pour la toute dernière étape de leur itinérance, leurs funérailles dans la Maison Nazareth. Par un arrangement particulier avec la ville, la paroisse Notre-Dame et une entreprise funéraire, Dennis organisait sur place des obsèques auxquelles assistaient des compagnons de la rue et parfois une soeur, un neveu du défunt ou un autre membre de la famille plus éloigné que l'on avait pu retracer.

    La fréquentation quotidienne de ces personnes - bénéficiaires des services offerts par la maison, convives à table ou résidents temporaires - et les multiples conversations que j'ai eues avec elles à la Maison ou dans la rue m'ont appris tant de choses sur elles, sur moi et sur la société. En faisant appel à mes souvenirs, je tenterai ici de dessiner un portrait de l'itinérant tel qu'il m'est apparu durant cette année de ma résidence.

    Puis-je commencer d'abord, à esquisser certains aspects de leur comportement extérieur qui dissimulait souvent une profonde détresse faite de désarroi ou de solitude parfois indescriptibles. L'alcoolisme*, accompagné dans certains cas par l'usage abusif de stupéfiants, fut le lot d'un nombre important des personnes accueillies dans la Maison. L'abus de l'alcool et de la drogue, à l'origine de leur itinérance ou acquis dans rue, indiquait déjà chez eux l'existence d'un état de dépression* qui, dans certains cas, était lié à des troubles bipolaires (maladie maniaco-dépressive).

    Leur potentiel d'agressivité pouvait être très élevé et se manifestait dans la violence verbale entre eux et parfois à l'égard du personnel de la Maison. J'ai été témoin de quelques-unes de ces colères dont certains anciens combattants de la guerre de Corée avaient le monopole. La violence physique s'exerçait presque exclusivement dehors entre eux: lutte d'espace, de territoire ou de pouvoir, explosion d'une hostilité latente devenue ingérable. J'en ai vu plusieurs revenir à la Maison pour faire soigner leurs plaies à la fois physiques et morales suite à des rixes. Par ailleurs, ces mêmes personnes agressives avaient aussi des élans de générosité à l'égard de leurs compagnons de fortune, de ceux mêmes avec qui ils avaient des conflits. J'entendais L. dire à des copains: «G. va être malheureux s'il apprendra ça!» ou je voyais F. apporter à J. un carton pour son abri et V. réparer la chaîne du vélo de C. Des instants de compassion* ou de solidarité s'enchaînaient dans la roue sans issue des prises de bec, des invectives et des coups de poings solides. Heureusement, il s'agissait d'une minorité, mais qui occupait beaucoup d'espace.

    D'autres, par contre, étaient très doux, ayant l'air absent ou rêveur, le visage triste ou mélancolique*, replié sur eux-mêmes, portant parfois un lourd passé criminel, ou encore des émigrés victimes de la guerre en Europe ou en Asie n'ayant pu s'intégrer au pays d'accueil par le travail, des intellectuels ou des professionnels ayant connu le congédiement ou la disgrâce, ayant vécu un divorce ou une rupture tragique, ayant éprouvé une honte* abyssale. Ces gens étaient un puits de silence et de solitude, peu enclins à se livrer. De l'un ou de l'autre, j'ai eu quelques brins de confidences, parfois ai-je eu droit à un long récit se passant dans un ailleurs inaccessible ou à une heure zéro où leur monde et leur vie ont basculé. Je recevais parfois des bribes d'explications de la bouche d'un copain dont je ne pouvais pas vérifier la crédibilité. Exceptionnellement, j'ai reçu quelques renseignements complémentaires après leur décès de la part d'un proche.

    D'autres encore étaient volubiles et avaient le coeur sur la langue. En vrais conteurs, ils nous faisaient le récit de leurs exploits et de leurs aventures, photos et extraits de journal à l'appui. Les larmes aux yeux, ils nous montraient des photos de leurs «petites» filles qu'ils n'avaient pas vues depuis plus de trente ans. Noël était pour eux le temps de la nostalgie d' un passé que, pour une part, ils s'inventaient heureux, quelques fois «glorieux» pour se créer l'image du héros ou l'illusion du père responsable. Fabulateurs et manipulateurs, ils se révélaient bons comédiens Des clowns tristes? Sans doute. Il y avait là une confusion ou une ambiguïté de sentiments dans un ensemble de situations aussi tragiques que complexes!

    J'ai cru détecter chez certains d'entre eux un sentiment de culpabilité* liée à un passé trouble. Plusieurs avaient déserté leur femme et leurs enfants, d'autres avaient été chassés par leur femme à cause de violence, d'alcoolisme, de gaspillage et d'endettement - parfois tous ces facteurs étaient liés. J'en ai connu un dont le fils qui l'hébergeait, l'avait mis à la porte, parce que, selon le témoignage même du fils, le père avait vendu les pneus de la voiture du fils pour acheter de la boisson. Une de mes étudiantes, ayant appris que j'avais vécu «proche des hommes de la rue», comme elle me disait, me confiait que son père en était un et que peut-être je l'avais connu. Grâce à sa description et aux informations recueillies à la Maison Nazareth, j'ai pu me rappeler de lui comme étant un être hostile et peu accessible. J'ai dit à la fille que je pouvais organiser une rencontre avec son père s'il le désirait. Elle a refusé pour la bonne raison: «cet homme a fait trop souffrir ma mère et il ne s'est jamais occupé de ma soeur et de moi». J'ai pu observer, dans les deux cas que je viens de citer, l'indifférence, voire même la haine du père. Que se cachait-il derrière cette indifférence et cette haine? Comment juger du degré de responsabilité du père, de la famille, de l'entourage, de la société? Je me rends compte que ces mêmes conduites et attitudes, ces mêmes situations et ces mêmes états d'âme se rencontrent dans le milieu carcéral où j'ai donné pendant quelques années des conférences aux prisonniers, sans en conclure pourtant que tous les itinérants sont des criminels, même s'ils vivent hors normes.

    Ce qui m'a frappé le plus chez les itinérants que j'ai fréquentés, c'est leur grande capacité de métamorphose. Je choisis ici un cas parmi plusieurs, car il me paraît exemplaire. Un gars d'à peu près 40 ans s'annonce à la Maison fort mal en point, des bleus au visage, du sang à la tête et aux mains, le pantalon déchiré. Apparemment il a fait une chute. Dennis le prend en mains, il lui fait prendre une douche et le soigne. À l'heure du souper, le gars monte au deuxième étage en «monsieur» portant un complet bleu foncé, chemise blanche et cravate grise et prend place à table. Dennis nous le présente comme Monsieur X. Celui-ci répond poliment à nos salutations et se comporte durant toute l'heure du repas comme un homme poli et réservé. Intervenant une ou deux fois dans la conversation d'une façon très sensée, il s'exprime dans un français impeccable. Il passera la nuit chez nous et restera pour quelque temps comme pensionnaire. De sa bouche, on apprendra progressivement qu'il était «représentant d'une compagnie», mais qu'il avait perdu son emploi. Il s'est intégré rapidement dans le groupe et se montrait très à l'aise avec les membres de l'équipe et les autres pensionnaires. Ceux-ci, par contre, gardaient leurs distances, ne lui adressaient que peu la parole, répondaient à peine aux questions que lui leur posaient. J'interprétais leur gêne comme le signe d'un certain complexe d'infériorité ou de jalousie.

    Signe de sa réhabilitation, c'est que Monsieur X acquit très rapidement un emploi dans les environs immédiats de la Maison grâce aux démarches de Dennis. En plus, il commença à courtiser une dame de son âge qui travaillait dans le même secteur que lui. La petite équipe commença à croire au miracle. Soeur Côté, qui ne jugeait jamais personne, mais qui avait pour principe «de ne pas chercher à réintégrer les itinérants, mais de les accepter et de les accompagner tels qu'ils étaient», restait silencieuse. Pour être bref, une douzaine de semaines plus tard, un bon matin Monsieur X manquait à l'appel. Après le déjeuner, Dennis me dit sans état d'âme, ni jugement: «Monsieur X est retourné dans la rue». Il me racontait que cet homme autrefois très prospère avait gaspillé tout l'argent de la famille. Quelques jours plus tard, je retrouve assis sur le perron d'un édifice public. Il faisait piètre figure. J'essayais de le saluer discrètement, mais il faisait semblant de ne pas me reconnaître. Il avait troqué son complet pour des guenilles, sa pension pour la rue, son emploi pour la misère, sa sécurité pour un état d'extrême vulnérabilité.

    Le potentiel suicidaire de l'itinérant
    On dispose de quelques données sur le taux de suicide chez les jeunes de la rue. En ce qui concerne le taux de suicide des itinérants adultes, les quelques informations que nous avons pu recueillir renvoient automatiquement à l'alcoolisme, à la toxicomanie* et à la maladie mentale*. Le profil d'tinérant que je viens de tracer ci-dessus me porte à situer le potentiel suicidaire de «l'homme de la rue» dans la rue-même. Idéalement, la rue est un lieu de sociabilité et de liberté, de mobilité et d'échange, de divertissement et d'apprentissage. Pour l'itinérant, elle est un lieu de risque extrême, car l'itinérant est, à cause de la rue, un être exposé à toutes les formes de violence: accident, exploitation, abus sexuel, intimidation, invective, rixe, meurtre, suicide. De toutes ces violences, il peut devenir aisément la victime ou le bourreau, le sujet ou l'objet, le mobile ou l'instigateur, le provocateur ou le provoqué.

    L'état d'exclusion* dans lequel il est entré volontairement ou dans lequel il a été poussé, malgré lui, par un cumul de circonstances et de facteurs d'ordre familial et social, physique et psychique, par son mode de vie et son style de comportement ou par la répression des autorités policières, est un état d'exposition au risque et de dépendance. La rue a peut-être été pour l'itinérant un choix volontaire, mais elle n'est pas un lieu d'autonomie* sauf pour des personnalités très fortes disposant d'une liberté intérieure à la limite du possible. Sauf exception et lorsqu'ils sont dans état d'ébriété, ils gardent une certaine fierté. Leur estime de soi, souvent rétréci par leurs conditions de vie, veille en eux comme un dernier ressort d'un possible rebondissement. On ne parle pas ici de résilience* ou de réhabilitation à long terme, mais dans un soubresaut de dignité qui les sauve d'une dégénérescence totale et permanente. Rares sont d'ailleurs les personnes qui m'ont inspiré dégoût ou mépris. Oui, peut-être momentanément lors d'une crise aiguë, mais pas pour longtemps. Oui, parfois il y a des affinités électives avec l'un ou l'autre, pas nécessairement avec le «meilleur», mais avec le plus «coloré» dans sa conduite, le plus «savoureux» dans sa parole ou le plus «lucide» dans son regard sur le monde.

    L'itinérant dépend du degré de la tolérance des autorités municipales et policières, des marchands et des citoyens du quartier. Exposé aux intempéries, au bruit et à la poussière, à la pluie et au soleil, à la neige et au vent, à la nuit et ses dangers plus élevés que ceux du jour, il est contraint de se protéger et de se mettre à l'abri, de trouver un refuge précaire et temporaire. L'air pollué de la ville et la promiscuité urbaine l'expose à toutes sortes d'infections et de maladies. Sans le sou, il est soumis à une dépendance financière quotidienne. Voué à la mendicité, il est, en outre, victime de tenants de taverne et de propriétaires de logement plus ou moins honnêtes qui «gèrent» leur chèque du bien-être social ou qui l'encaissent, en bonne partie, pour des dettes déjà encourues mais dont les chiffres sont parfois manipulés. Il dépend aussi des institutions d'accueil qui lui procurent ses repas et son gîte pour la nuit, mais dont il doit respecter les consignes et la promiscuité souvent contre son gré. C'est pourquoi, plusieurs préfèrent la rue à une place ou à un lit dans la Mission.

    Toutes ces formes d'exposition au risque, de dépendance et d'exclusion sociale, toute cette vie hors des normes courantes font que l'itinérant habite mal la ville, habite mal son existence et mal son être. Et ce mal habiter le monde peut mener au suicide. Dehors, il n'ont pas pu trouver un de-dedans. Cependant, ce mal habiter le monde est notre vision que nous projetons sur l'itinérant. Et si nous, les bien-pensants, nous les intervenants habitions mal le monde? La parole de Lech Kowalski peut nous faire réfléchir: «Le politiquement correct ne m’intéresse pas. Sa valeur historique est très limitée. Les personnages marginaux sont plus proches de la réalité. Ils sont plus proches de leur perte. Les gens qui sont aux commandes de leur vie paient le prix fort. Le prix de perdre leur plus grande raison de vivre. Pour vivre, il faut risquer la mort. La mort a plusieurs aspects. La plupart des gens sont des morts-vivants. Ils vivent confinés dans leurs petites histoires. Tous les marginaux ne sont pas des héros mais, me frotter à eux me procure un vif plaisir.» (Lech Kowalski, «Dépasser les bornes», Entretien par Karine Boulanger, Hors champ, http://www.horschamp.qc.ca/ le vendredi 10 avril 2009 )









    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-17
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