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    L'Encyclopédie sur la mort


    Les mots qui font mal

    Jacques G. Ruelland

    Les mots font exister les êtres et les transforment. La tradition enseigne que donner son nom est une marque de confiance, car prononcer le nom de quelqu’un donne vie à son porteur.Par contre, dire qu’untel est un imbécile entache l’identité de celui que l’on qualifie ainsi et le réifie dans l’esprit de son interlocuteur comme un imbécile. C’est pourquoi certains mots peuvent faire mal, briser une vie ou une carrière.

    Parmi les écrits de l’Antiquité, le début du prologue de l’évangile selon saint Jean m’a toujours fasciné : «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu.» Ce qui confirme ce passage plus ancien de la Genèse: «Dieu dit: Que la lumière soit ! Et la lumière fut.» Le verbe est ainsi créateur et la parole fait exister l’être vivant, car sans nom, celui-ci n’est rien. Après avoir créé Adam, et avant même de créer Ève, Dieu «forma de la terre tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel, et il les amena vers l’homme pour voir comment il les appellerait, et afin que tout être vivant portât le nom que lui donnerait l’homme». Les mots font exister les êtres et les transforment : «Je vous déclare unis par les liens du mariage » ; «Je vous déclare coupable» ; «Je vous bénis» ; «Je te crée chevalier». La tradition enseigne que donner son nom est une marque de confiance, car prononcer le nom de quelqu’un donne vie à son porteur. Dans le film Laurence d’Arabie , le scheik Ali demande, d’un ton menaçant, son nom à Laurence , et celui-ci lui répond: «Mon nom n’est que pour mes amis.» Lors d’une commémoration, ne redit-on pas le nom du défunt, comme pour le faire revivre ? Ce que l’on dit d’une personne fait exister celle-ci avec les attributs que contient cette déclaration. Dire qu’untel est un imbécile entache l’identité de celui que l’on qualifie ainsi et le réifie dans l’esprit de son interlocuteur comme un imbécile. C’est pourquoi certains mots peuvent faire mal.

    Depuis l’Antiquité, le sentiment s’oppose à la raison. En Occident, le dualisme platonicien entre l’esprit et le corps est si bien ancré dans l’inconscient collectif que nous ne voyons aucun problème à refuser de ressentir les mots avant de les dire, comme si les mots n’étaient que du vent et n’avaient aucune incidence sur l’esprit ou le corps. La raison dicte parfois des pensées, des réflexions que l’on s’empresse de taire pour ne pas blesser l’interlocuteur, alors que la logique aurait incité à les proférer ; à l’inverse, les émotions spontanées – toutes charnelles – sont parfois refoulées par la raison.

    Combien de fois n’avons-nous pas été tentés de qualifier un étudiant de stupide? Heureusement, nous n’en faisons rien: nous tempérons la raison, la logique, par le sentiment. Nous laissons le cœur réchauffer le cerveau et adoucir la pensée. Il faut résister à la fois à la raison, qui invite à traiter cet étudiant d’ignare, et au cœur, qui incite à rire de lui. On ne sait trop quoi faire devant une idiotie. C’est alors que nous nous gaussons de l’idiot en privé, entre nous, hypocritement.

    Mais que se passe-t-il lorsque nous perdons le contrôle de notre cœur, lorsque les difficultés de la vie nous ont habitués à agir avec une froide logique et à ne plus écouter nos sentiments ? Lorsque les abus, les désillusions, les espoirs déçus, les déceptions amoureuses ou autres ont miné notre capacité d’écouter le langage du cœur? Que se passe-t-il, au contraire, lorsque nous laissons délibérément les passions enflammer nos sentiments et que nos mots «dépassent notre pensée»? C’est là que nous disons les mots qui font mal: les insultes, les injures, les mensonges, les calomnies; c’est là que nous étalons nos remarques basses et mesquines.

    Un jour qu’elle était fâchée sur son fils Marcel, âgé de 16 ans, sa mère lui lança : «Ah ! Que je regrette de t’avoir mis au monde ! C’était un accident ! Je n’aurais jamais dû… » Marcel n’a plus jamais regardé sa mère de la même façon. Il l’a quittée un jour sans se retourner. Vingt ans plus tard, en colère, la femme de Marcel lui dit : «Tu me dégoûtes ! Tu sens mauvais.» Ce jour-là, Marcel décida de divorcer. Il avait, d’un seul coup, perdu tout amour, toute estime pour cette femme cruelle qui lui rappelait sa mère.

    La mesquinerie empoisonne, ici comme ailleurs, la vie de ceux pour qui les mots signifient quelque chose. Pour parvenir à leurs fins misérables, obtenir une promotion insignifiante, satisfaire une jalousie féroce et irrationnelle, des individus sont prêts à salir n’importe qui, à dénigrer n’importe quoi, à briser des vies et des carrières simplement en mentant ou en colportant des calomnies ou des préjugés.

    Dans certaines institutions, un professeur qui fait exister sa pensée en publiant un livre est assuré d’en vendre un exemplaire à chacun de ses collègues; ailleurs, personne n’en achète un seul et quelques-uns se permettent même de le critiquer sans l’avoir jamais lu. L’absence de mots peut être aussi pénible que les pires grossièretés. On peut bien vous décorer ou vous remettre un prix d’excellence, vous ne trouverez qu’une poignée d’amis sincères pour vous féliciter. Voilà les mots qui font mal: ceux que l’on dit et ceux que l’on tait.

    Une bonne éducation est celle qui, couvrant à la fois les arts et les sciences, sollicite les deux hémisphères du cerveau . Hippocrate croyait que la santé – tant physique que mentale – résidait dans l’équilibre des humeurs et en particulier entre le sang et la pituite, le feu et l’eau, le cœur et le cerveau, le sentiment et la raison. Il est vrai que l’équilibre procure une sorte de bien-être, une assurance que ne peut donner la dissymétrie. C’est l’équilibre qu’il faut rechercher pour se sentir bien .

    Celui qui sait écrire et parler est un créateur extraordinairement puissant. L’écrivain (comme le professeur) a le devoir sacré de faire grandir son lecteur (ou son élève), d’attiser en lui le désir de savoir et la capacité de réfléchir, en dirigeant son esprit vers tout ce qui peut améliorer le sort de l’humanité. Qui ne comprend pas cela ne peut endiguer le flot des émotions et laisse ses mots créer le mal, car toute parole qui ne contribue pas à faire grandir l’homme contribue un jour ou l’autre à le détruire, comme une déclaration de guerre ou une publication haineuse.

    Il n’est pas toujours aisé d’endiguer ses passions au profit de la raison ou d’écouter parler son cœur en lieu et place de la logique. Néanmoins, il existe un moyen : en prenant le temps, dit-on, de tourner sept fois la langue dans la bouche – d’examiner qui, du cœur ou du cerveau, vous parle à cet instant, et de laisser délibérément parler celui qui, des deux, s’adresse à vous avec le moins de force, avec le moins d’évidence ; ainsi, vous ramènerez peut-être l’équilibre en vous et vous serez d’un commerce agréable et heureux. Vos mots deviendront alors créateurs de bien ; ils ne feront plus mal. Vous comprendrez soudain l’allégorie des trois tamis que raconte un apologiste anonyme de l’Antiquité :

    « Un jour, quelqu’un vint voir Socrate* et lui dit :
    – Écoute, Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit.
    – Arrête ! interrompit le sage. As-tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ?
    – Trois tamis ? dit l’autre, rempli d’étonnement.
    – Oui, mon bon ami: trois tamis. Examinons si ce que tu as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est celui de la vérité. As-tu contrôlé si tout ce que tu veux me raconter est vrai ?
    – Non, je l’ai entendu dire et...
    – Bien, bien. Mais assurément tu l’as fait passer par le deuxième tamis, celui de la bonté. Ce que tu veux me raconter, si ce n’est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ?
    Hésitant, l’autre répondit : Non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire...
    – Hum ! dit le sage, essayons de nous servir du troisième tamis, et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as envie de me dire...
    – Utile ? Pas précisément…
    – Eh bien ! dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier ... »

    Oublions les mots qui font mal et souvenons-nous, chaque fois que nous desserrons les lèvres pour parler, que le plus beau, dans toutes les langues, est le verbe «aimer».
    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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