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    L'Encyclopédie sur la mort


    Chronique d'une mort oubliée.

    La lettre d'adieu fictive permet à son auteur de livrer aux lecteurs sa perception du suicide d'une personne connue ou fictive et d'imaginer les sentiments qui habitent une personne avant l'accomplissement de son geste fatal, de suggérer les raisonnements qui ont précédé sa décision et d'expliquer ses motivations en cherchant les causes de son état suicidaire. Elle donne un certain éclairage sur la sensibilité culturelle de son auteur relative à la vie et à la mort, au sens du suicide en général et à certaines fragilités particulières auxquelles sont exposées les personnes suicidaires.


    Mon nom est Francis.

    Je suis né dans les années 1970, et mort dans les 1990. Quand on m'a trouvé, je m'étais accroché dans mon garde-robe d'appartement. Mes rideaux étaient fermés, tout était propre. J'étais parti comme j'aurais voulu vivre : en accord avec mes principes de rectitude et de perfection. Je laissais dans le deuil, outre ma sœur et ma mère que j'aimais bien, un père violent et paranoïaque.

    Comme j'étais issu d'une famille dysfonctionnelle, j'ai pris la mauvaise voie, assez jeune, du temps où je résidais en banlieue de Québec. Je rêvais d'être architecte, j'aurais voulu bien faire les choses. J'étais intelligent, sensible (trop sensible pour vivre dans la violence qui m'entourait).... et j'avais un secret que je ne pouvais partager avec personne sous peine d'être crucifié et expulsé de ma famille par un père qui aimait les armes et la violence. Aujourd'hui je vous dirais que mon père était un peureux qui terrorisait les plus faibles.

    La raison de mon suicide : mon incapacité à me laisser aimer de ceux qui m'entouraient, la haine que j'éprouvais envers CE que j'étais – que j’étais devenu – et qui allait à l'encontre de QUI j'étais vraiment. Bien sûr ma sœur et ma mère m'aimaient, mais moi je ne m'aimais pas. Je m'entourais donc la plupart du temps de gens qui ne m'aimaient pas afin de ne pas trop questionner cette incapacité d'être aimé pour qui j'étais. J'ai eu quelques blondes mais ça n'allait jamais avec elles. Elles étaient toutes assez jolies, mais mon incapacité à me laisser aimer me les aura fait perdre (perdre signifiant être laissé par elles ou les laisser, moi, mais perdre concrètement) l'une après l'autre. J'étais légèrement excentrique : j'avais de magnifiques longs cheveux blonds, et il m'arrivait de souligner mes yeux d’une petite ligne de crayon noir. Mon visage était harmonieux et mes traits fins... J'étais un «dur » pareil. La drogue et la boisson ont fini par me faire perdre tout ce que j'avais : mon travail (que je détestais, qui n’était pas à la hauteur de mes ambitions), mes amis, ma famille (eh oui notre famille, on l'aime pareil, même si elle est toute croche). En cette fin d'été 1996, j'ai pris mon désespoir à deux mains et j’ai accroché ce qui restait de moi dans mon garde-robe.

    Aujourd'hui, quelqu'un me prête sa voix pour exprimer mon regret d'avoir commis ce geste : j'étais trop jeune pour mourir. J’avais trop de talents pour être laissé comme ça, à l’abandon. J'avais beaucoup à donner mais perdu depuis longtemps les moyens de le faire. Dans les mois qui ont précédé, j’avais lancé quelques appels à l'aide ; sans réponses. Après tout j'étais un dur, et tout le monde sait qu’un dur, c'est fait fort... Ma fragilité intérieure, m'avait conduit là... Mais aussi, le monde dans lequel je vivais ne m'a pas donné le droit d'être la personne que j'étais. La société des années 70 et 80 avait complètement abandonné les jeunes hommes. Les points de repères en tant qu'homme durant ces années-là faisaient cruellement défaut... et mon père aussi. Il ne restait plus pour être accepté qu'à être soit un « dur », soit un homme rose...

    Je n'étais ni rose, ni « tapette », j'ai donc été un « dur ». Un « dur » intelligent au cœur trop tendre. Mais je savais bien qu'à l'intérieur de moi-même je n'étais pas ce que je projetais... Plusieurs fois j'ai entr'aperçu ma vérité, mais cette vérité, inacceptable pour moi, je me dépêchais de la refouler au plus profond de moi-même. Après tout, je n'avais aucune attirance envers les hommes, je ne pouvais pas être homosexuel... mais il y avait autre chose. Non, la vérité était ailleurs, et je ne l'ai jamais vraiment cernée de mon vivant.

    Aujourd'hui, celle qui me prête une voix prétend avoir compris qui j'étais : une femme. Une femme prisonnière d'un corps d'homme... L'étais-je depuis ma naissance ou bien la violence m'entourant en bas âge m'avait-elle déséquilibré (e) à ce point ?

    Allez savoir : tous les psychiatres et autres « lologues » des années 2000 ne le savent pas eux-mêmes ! Au Québec, pour des soucis d'économie – économie soutenant une fonction publique démesurée où on n'a même pas les moyens de se payer l'hélico pour transporter les traumatisés graves de Mont-Tremblant à Montréal – imaginez ce qu'on a comme ressources pour un jeune homme de 24 ans qui commence sa vie, et qui n'a d'un homme que le physique... Être une femme dans un corps d'homme, mais aimer les femmes et avoir des relations sexuelles avec elles, sans jamais avoir eu envie d'être avec un homme, c’est possible. Oui, ce phénomène existe.

    Je sais que certains d'entre vous me traiteront de fausse lesbienne etc., et je vous entend d’ici... Après tout, pourquoi une femme dans un corps d'homme, attiré(e) par les femmes ne se contente-t-elle pas d'être un homme aux femmes ?

    La vraie question, la vraie réponse... Nous ne sommes bien que quand nous voyons la femme qui est en nous... Le miroir ne nous projette pas la bonne image de nous, tout simplement. Parce qu'il y a d’une part l'image de soi que l'on projette et d’autre part ce que l'on est intérieurement. De toute façon: notre extérieur, lorsqu'on y porte plus d'attention, trahit celle que nous sommes.

    Je suis mort aujourd'hui. Beaucoup de gens qui me connaissaient « mieux » que celle qui aujourd’hui me prête une voix vous diront que tout ceci est archi-faux... ...et c'est possible ! Mais rappelez-vous de moi comme il se doit. Pour un instant, oubliez mes moments de révolte, de violence et regardez, attardez-vous à ces photos de moi que vous avez encore. Vous me reconnaitrez, vous la découvrirez, vous saurez qui j’étais...

    Bien sûr le milieu social dont j'étais issu ne permettait pas qu'on change de genre comme on change de chemise. Je crois même qu'il eut été impossible d'émettre la moindre opinion à ce sujet. Je suis morte d'avoir choisi la mort, insulte suprême, comme ultime refuge.

    Mais si j'avais eu la chance de pouvoir exprimer un tant soit peu la femme que j’étais, il serait possible que je sois quand même morte aujourd'hui. Mais pas mort.

    Aujourd'hui, Nicole, qui ne m'a jamais parlé mais seulement vu(e) en photo car elle et moi avons eu une amie en commun, vous transmet sa perception de « celui » que je fus, qui brilla assez fort pour venir la toucher 13 ans encore après ma mort. Mais surtout, elle vous révèle celle que j'étais en réalité. Nicole a toujours voulu me connaitre et souvent, elle me demande pardon de ne pas être venue vers moi. De ne pas m'avoir connu(e) avant ma mort.

    Car elle croit qu’elle aurait pu m'empêcher de commettre ce geste, même sans avoir compris qui j'étais à ce moment-là, et m’apporter le support dont j’avais besoin. Nicole déteste la mort, la souffrance. Et c’est contre cette mort et cette souffrance qui nous ravit des vies injustement (comme la mienne) qu’elle a choisi de se battre, jusqu'à son inévitable propre mort.
    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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