Pour Julien, hommage funèbre suivi de poèmes d'André Chénier
Me Jacques Larochelle a eu l’amabilité de nous transmettre ce poème, que nous publions avec joie.
Tu m’as vidé de ma substance.
Ton souvenir me hante, et malgré mes efforts
Je doute de mon existence,
Ou je pense habiter le royaume des morts.
Je vivais heureux et tranquille.
Je croyais tout comprendre, et, fier de ma raison,
Il me semblait peu difficile
D’expliquer l’être, Dieu, même leur liaison.
C’était avant que ta souffrance
Éclate à mon regard et me crève les yeux.
Car ton mal est sans délivrance!
Il accuse le Ciel, il condamne les dieux.
Tu m’apparus sur une chaise,
Ainsi qu’un condamné que l’on allait tuer.
Et des tourments que rien n’apaise
Se lisaient dans tes yeux et te faisaient suer.
De ta bouche un flot de salive
Coulait si tristement que le cœur m’en fendait.
De ta gorge une voix plaintive
Disait tant de douleur que mon cœur se rendait.
Ton corps, difforme et immobile,
N’avait de réconfort que celui prodigué
Par une mère un peu fragile,
Et par un père aimant, mais combien fatigué!
La douleur t’arrachant des plaintes,
L’homme te murmura : « Julien, tout ira bien ».
Il le dit pour calmer tes craintes,
Pauvre être infortuné qui reçut moins que rien.
Il le dit avec la tendresse
D’un parent ébloui par les dons de son fils,
Ou d’un amant pour sa maîtresse.
Je l’ai vu le dix août de l’an deux mil vingt-six.
L’amour sublime de ce père
Au vrai n’a pas de temps, car il l’égale à Dieu.
Je fus témoin d’un saint mystère,
Et j’en fus transporté hors du temps, hors du lieu.
L’homme, tiré de la poussière,
Peut pourtant s’élever jusqu’à l’immense amour
Qui l’affranchit de la matière
Et suggère qu’au Ciel il doit faire retour.
J’ai vu que parce qu’il était homme
Julien était mon frère : et parce qu’il souffrait
Il fallait que moi je le nomme.
Je n’ai pu faire plus et j’en meurs de regret!

Ïambes (XI) d’André Chénier
Comme un dernier rayon, comme un dernier zéphire Anime la fin d’un beau jour, Au pied de l’échafaud j’essaye encor ma lyre. Peut-être est-ce bientôt mon tour. Peut-être avant que l’heure en cercle promenée Ait posé sur l’émail brillant, Dans les soixante pas où sa route est bornée, Son pied sonore et vigilant, Le sommeil du tombeau pressera ma paupière ! Avant que de ses deux moitiés Ce vers que je commence ait atteint la dernière, Peut-être en ces murs effrayés Le messager de mort, noir recruteur des ombres, Escorté d’infâmes soldats, Ébranlant de mon nom ces longs corridors sombres, Où seul, dans la foule à grands pas J’erre, aiguisant ces dards persécuteurs du crime, Du juste trop faibles soutiens, Sur mes lèvres soudain va suspendre la rime ; Et chargeant mes bras de liens, Me traîner, amassant en foule à mon passage Mes tristes compagnons reclus, Qui me connaissaient tous avant l’affreux message, Mais qui ne me connaissent plus. Eh bien ! j’ai trop vécu. Quelle franchise auguste, De mâle constance et d’honneur Quels exemples sacrés doux à l’âme du juste, Pour lui quelle ombre de bonheur, Quelle Thémis terrible aux têtes criminelles, Quels pleurs d’une noble pitié, Des antiques bienfaits quels souvenirs fidèles, Quels beaux échanges d’amitié, Font digne de regrets l’habitacle des hommes ? La peur blême et louche est leur Dieu, La bassesse, la fièvre… Ah ! lâches que nous sommes ! Tous, oui, tous. Adieu, terre, adieu. Vienne, vienne la mort ! que la mort me délivre !… Ainsi donc, mon cœur abattu Cède au poids de ses maux ! — Non, non, puissé-je vivre ! Ma vie importe à la vertu. Car l’honnête homme enfin, victime de l’outrage, Dans les cachots, près du cercueil, Relève plus altiers son front et son langage, Brillant d’un généreux orgueil. S’il est écrit aux cieux que jamais une épée N’étincellera dans mes mains ; Dans l’encre et l’amertume une autre arme trempée Peut encor servir les humains. Justice, vérité, si ma main, si ma bouche, Si mes pensers les plus secrets Ne froncèrent jamais votre sourcil farouche, Et si les infâmes progrès, Si la risée atroce, ou plus atroce injure, L’encens de hideux scélérats, Ont pénétré vos cœurs d’une large blessure, Sauvez-moi. Conservez un bras Qui lance votre foudre, un amant qui vous venge. Mourir sans vider mon carquois ! Sans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois ! Ces vers cadavéreux de la France asservie, Égorgée ! ô mon cher trésor, Ô ma plume, fiel, bile, horreur, dieux de ma vie ! Par vous seuls je respire encor, Comme la poix brûlante agitée en ses veines Ressuscite un flambeau mourant. Je souffre ; mais je vis. Par vous, loin de mes peines, D’espérance un vaste torrent Me transporte. Sans vous, comme un poison livide, L’invisible dent du chagrin, Mes amis opprimés, du menteur homicide Les succès, le sceptre d’airain, Des bons proscrits par lui la mort ou la ruine, L’opprobre de subir sa loi, Tout eût tari ma vie, ou contre ma poitrine Dirigé mon poignard. Mais quoi ! Nul ne resterait donc pour attendrir l’histoire Sur tant de justes massacrés ! Pour consoler leurs fils, leurs veuves, leur mémoire ! Pour que des brigands abhorrés Frémissent aux portraits noirs de leur ressemblance ! Pour descendre jusqu’aux enfers Nouer le triple fouet, le fouet de la vengeance Déjà levé sur ces pervers ! Pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice ! Allons, étouffe tes clameurs ; Souffre, ô cœur gros de haine, affamé de justice. Toi, Vertu, pleure si je meurs. |
La jeune Tarentine
Pleurez, doux alcyons, ô vous, oiseaux sacrés, Oiseaux chers à Thétis, doux alcyons, pleurez. Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine. Un vaisseau la portait aux bords de Camarine. Là l’hymen, les chansons, les flûtes, lentement, Devaient la reconduire au seuil de son amant. Une clef vigilante a pour cette journée Dans le cèdre enfermé sa robe d’hyménée Et l’or dont au festin ses bras seraient parés Et pour ses blonds cheveux les parfums préparés. Mais, seule sur la proue, invoquant les étoiles, Le vent impétueux qui soufflait dans les voiles L’enveloppe. Étonnée, et loin des matelots, Elle crie, elle tombe, elle est au sein des flots. Elle est au sein des flots, la jeune Tarentine. Son beau corps a roulé sous la vague marine. Thétis, les yeux en pleurs, dans le creux d’un rocher Aux monstres dévorants eut soin de le cacher. Par ses ordres bientôt les belles Néréides L’élèvent au-dessus des demeures humides, Le portent au rivage, et dans ce monument L’ont, au cap du Zéphir, déposé mollement. Puis de loin à grands cris appelant leurs compagnes, Et les Nymphes des bois, des sources, des montagnes, Toutes frappant leur sein et traînant un long deuil, Répétèrent : « Hélas ! » autour de son cercueil. Hélas ! chez ton amant tu n’es point ramenée. Tu n’as point revêtu ta robe d’hyménée. L’or autour de tes bras n’a point serré de nœuds. Les doux parfums n’ont point coulé sur tes cheveux. André Chénier
Bucoliques, 1819.
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