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    Dossier: Terre

    Le goût de la terre

    Andrée Mathieu
    Compte rendu d'un livre de René Vézina intitulé Le goût de la terre.

    L'écologisme est un élan qui ne peut se suffire à lui-même: il doit avoir ses porte-étendard, voire ses séducteurs, qui lui permettent de rallier l'adhésion générale. C'est la vision écologique de vingt-deux «porte-étendard» de chez nous dont René Vézina fait état dans son livre Le goût de la Terre.

    Au-delà du contenu remarquable des entrevues qu'il nous présente, René Vézina nous charme par son style poétique. Tantôt «l'hirondelle interprète la beauté du monde et sa sensibilité à fleur d'ailes nous ravit»; tantôt il a des mésanges chez lui et «du coup, la ville est plus légère»...

    Mais Le goût de la Terre nous retient avant tout par la qualité des témoignages qu'on peut y lire. Il s'en dégage une vision de l'environnement qui transcende les considérations matérielles, car: «il importe aujourd'hui de retrouver notre véritable place dans l'Univers», comme le souligne Sœur Estelle Lacoursière.

    L'auteur regroupe les personnes interviewées en fonction de leur principal champ d'intérêt. Ainsi, il nous invite à «goûter la Terre» par la science, par le récit, par la conscience, en militant, en ville ou avec les animaux. Toutefois, les témoignages se recoupent et il est possible d'en dégager quelques grandes lignes.

    Pour Pierre Dansereau, les mots injustice et pollution «englobent au fond une même réalité: un mal né du déséquilibre». Selon le géologue Claude Hilaire-Marcel: «C'était inévitable, parce que le premier mouvement des sociétés a été d'exploiter les ressources pour en tirer un maximum de bien-être.» «Les êtres vivants se partagent les ressources de la planète selon l'offre et la demande. Mais les consommateurs à quatre pattes ou à deux ailes n'ont pas de pouvoir d'achat. Ils sont progressivement exclus dudit marché», comme le souligne Pierre Béland, fondateur de l'Institut national d'écotoxicologie du Saint-Laurent. Or, selon le cinéaste Magnus Isacsson, «la meilleure perception de notre monde vient de ceux et celles qui manquent de ressources, et qui sont pour ainsi dire exclus du monde». Ainsi, «c'est avec le regard du tiers-monde qu'on saisit le mieux l'ampleur du gaspillage qui perdure ici». «Réduction», tel est le mot-clé de Normand Maurice, pédagogue qui «mène depuis plus de quinze ans une campagne contre le gaspillage, qu'il s'agisse de vieilles canettes d'aluminium ou de jeunes décrocheurs scolaires». Vue comme un déchet, toute personne ou toute chose est une nuisance dont personne ne veut. Vue comme une ressource, elle reprend de la valeur. «Tout dépend de l'angle et de la largeur de vues», dirait Christian Roy, pionnier de la pyrolyse.

    «Un des grands drames de notre présence sur la Terre, c'est que nous avons perdu la notion d'identification à un lieu donné. Or, si l'humain ne développe pas d'attachement, voire de tendresse envers son milieu, le confort et l'indifférence prennent le dessus.» Cette opinion du géographe Luc Bureau se reflète dans les propos de Louise Roy, ex-p.d.g. de la STCUM: «Notre société privilégie les choix individuels et l'automobile représente l'apothéose de l'individualité et du confort. Il en résulte malheureusement une organisation de l'espace allant à l'encontre de la ville idéale, qui serait calme, conviviale, verte, respectueuse des piétons.» Alors les gens fuient vers la banlieue. Pierre Bourque croit: «que la solution est de revenir au pacte originel avec la Nature, de respecter le fleuve, la montagne, l'air, les arbres, et trois millions de Montréalais redécouvriront qu'il fait bon vivre en ville». En outre, «dans un milieu aussi multiculturel, cosmopolite que Montréal, il y a très peu d'éléments de convergence». Monsieur Bourque pense: «que la Nature nous offre justement un formidable élément de consensus social». À cet effet, il «[se] promène dans le monde à la recherche d'idées et de plantes qu'il vient ensuite transplanter au Québec. Ambassadeur de bonne entente, il pratique un art promis à un bel avenir, la diplomatie verte».

    À la campagne, «les méthodes agricoles productivistes ont entraîné une dégradation marquée des sols et des répercussions néfastes sur les cours d'eau». Ce qui amène le producteur agricole Pierre Gaudet à se demander: «Aurions-nous parcouru tout ce chemin pour revenir au point de départ, pour retrouver la sagesse du temps passé, quand elle ne s'apprenait pas uniquement dans les livres?» Mais, «rien ne sert de regretter un hypothétique paradis perdu», nous dit l'historien
    Jean Provencher. Par ailleurs, «si les régions dites périphériques du Québec pouvaient parler, elles raconteraient (aussi) des histoires d'épouvante. Il suffit de survoler les vastes contrées boisées pour découvrir l'immense damier qu'est devenue cette forêt, avec de grandes cases dégarnies par la coupe à blanc». Selon Mgr Gérard Drainville, l'évêque d'Amos: «la forêt est encore considérée comme une vulgaire réserve de bois». «Au fond, il y a un grand problème de perception environnementale», comme dirait Claude Villeneuve, directeur du Centre Éco-conseil de l'Institut de Strasbourg. L'environnement est trop souvent perçu comme extérieur à nous. «Mais c'est là une vision fragmentaire. Nous faisons partie intégrante de la biosphère. La qualité de notre vie dépend de notre rapport intime avec cet environnement.» «Dès l'instant où l'être humain comprend qu'il a une responsabilité à l'égard du monde, il ne peut s'en abstraire ni prétendre se définir comme la seule norme à partir de laquelle on définirait le monde», nous dit André Beauchamp, ex-président du BAPE. Mais, «rejeter sur l'individu la nécessité d'accomplir les gestes sans assumer collectivement les responsabilités est une grossière erreur, et c'est pourtant ce qui se passe plus souvent qu'autrement», selon le médecin toxicologue Albert Nantel. La pollution planétaire est causée par nos institutions planétaires. «La riposte devra donc être planétaire», lance le militant Harvey Mead.

    Pouvons-nous garder espoir? Oui, de dire Hubert Reeves: «Il faut être réaliste, ne pas cacher sous le tapis les dangers qui existent. Mais les êtres humains ont beaucoup d'imagination, ils ont surmonté d'innombrables problèmes.» Le géologue Michel Bouchard partage cet optimisme: «Les jeunes ont devant eux une grande mission, celle de sauver l'espèce humaine, avec leurs cerveaux, leur imagination, leur ingéniosité. Mais avec la connaissance comme arme décisive, nous allons trouver ensemble les solutions.» «Beaucoup de Québécois sont en route vers une plus grande conscience. Ils s'informent, et, chose importante, ils vont sur le terrain», constate le poète Pierre Morency. «Il faut sortir, aller voir de quoi a l'air la planète Terre. On défend mieux ce qui nous est cher.» Mais avant de rétablir nos liens privilégiés avec la Nature, il faudra: «entreprendre le changement au fond de nous», comme le suggère le chanteur Michel Rivard, et suivre le conseil de l'Attikamek Charles Coocoo: «Nous avons tous notre forêt personnelle au plus profond de nous. Il faut redécouvrir notre forêt intérieure et ses beautés. C'est la meilleure façon d'harmoniser nos relations avec l'environnement.»
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Andrée Mathieu
    Extrait
    «Un des grands drames de notre présence sur la Terre, c'est que nous avons perdu la notion d'identification à un lieu donné. Or, si l'humain ne développe pas d'attachement, voire de tendresse envers son milieu, le confort et l'indifférence prennent le dessus.» Cette opinion du géographe Luc Bureau se reflète dans les propos de Louise Roy, ex-p.d.g. de la STCUM: «Notre société privilégie les choix individuels et l'automobile représente l'apothéose de l'individualité et du confort. Il en résulte malheureusement une organisation de l'espace allant à l'encontre de la ville idéale, qui serait calme, conviviale, verte, respectueuse des piétons.»
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