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    Dossier: Matriarcat

    La victoire du patriarcat sur la gynécocratie

    J.-J. Bachofen

    Troisième partie de la préface à l'ouvrage de J.J.Bachofen intitulé Le droit de la mère. Source Gallica. La première partie de cette préface se trouve à l'intérieur du dossier Matriarcat, auquel le présent document est associé. La seconde partie se trouve dans un document associé intitulé: Histoire de la gynécocratie.

    Il y a peu de moments aussi heureux, dans la vie d'un chercheur, que celui qui m'a conduit à la découverte du texte que nous vous présentons ici: la préface à Das Mutterrecht, Le droit de la mère, de J.J. Bachofen. Si un livre mérite d'être appelé fondateur c'est bien celui-ci. Je ne savais pas qu'il avait été traduit, en 1903, par les soins du Groupe français d'études féministes. La préface seulement a été traduite, mais cette préface a, dans tous les sens du terme, la dimension d'un livre. L'érudition de Bachofen était telle qu'il n'estimait pas nécessaire de traduire en allemand les citations en langues anciennes qu'il multipliait dans ses oeuvres. Sa préface est à notre portée et elle résume bien l'ouvrage. Elle jette une inestimable lumière sur l'influence qu'exerça Bachofen sur Nietzsche (Ils enseignèrent tous deux à Bâle) aussi bien que sur Klages, Freud et sur la psychanalyse dans son ensemble. Mais Le droit de la mère est avant tout le livre qui fonda les études féminines et révéla au monde que l'ére patriarcale n'est pas un fait de nature, mais un fait de culture. On sait grâce à Bachofen qu'elle eut un commencement, somme toute assez récent, et qu'elle pourrait avoir une fin.

    Cette préface a été numérisée en 2007 par les soins de Google. On peut trouver une version texte de meilleure qualité sur le site Gallica de la BNF.

    Et maintenant que nous avons examiné ces degrés inférieurs de l’évolution humaine, nous sommes capables de comprendre, avec leur portée véritable, les degrés supérieurs, et de mettre à la place qui lui est due la victoire du patriarcat sur la gynécocratie.

    Le progrès qui a consisté à accorder la prépondérance au principe paternel indique un changement très important dans l’histoire des rapports des sexes. Dans l’hétaïrisme comme dans la gynécocratie démétrique domine toujours le principe de la maternité créatrice : la seule différence réside dans le plus ou moins de pureté avec laquelle on le conçoit. Au contraire, la transition au système paternel nous fait assister à l’anéantissement complet de ce principe. Un point de vue tout nouveau se fraye une route. Si l’union de la mère avec l’enfant repose sur un lien matériel, qui tombe sous les sens et reste toujours une vérité naturelle, il en est autrement de la paternité, qui n’a aucun rapport visible avec l’enfant et ne peut dépouiller son caractère factice, même dans les relations conjugales. Ne participant à la naissance que par l’intermédiaire de la mère, elle porte, dans sa causalité créatrice, un caractère immatériel par opposition auquel la mère, dans sa gestation et son enfantement, se présente comme l’ulé [1], la chora kai dexaméné généseos [2], la tithéné [3]. Cette manière d’être du principe paternel nous conduit à la conclusion que sa prépondérance indique le détachement de l’esprit des exigences de la nature, et sa propagation victorieuse une élévation au-dessus des lois de la vie matérielle. Si le principe maternel est commun à toutes les sphères de la création, l’homme, en faisant prévaloir la puissance génératrice, devient conscient de sa vocation plus noble. La vie métaphysique se montre au-dessus de la vie physique, aux besoins de laquelle sont restreints strictement les rapports des créatures intérieures. Le principe paternel intellectuel n’appartient qu’à l’homme ; grâce à lui, il rompt les liens qui le retenaient à la terre et lève son regard vers les régions supérieures. La paternité victorieuse se rattache aussi certainement à la lumière céleste que la maternité féconde à la terre productrice. Le rapport entre le patriarcat et les dieux solaires et uraniens est aussi étroit et certain qu’entre le matriarcat et les divinités mères clitoniques. C’est ainsi que la mythologie nous dépeint, lorsqu’elle nous représente Oreste et Alcméon assassinant leur mère, la lutte de l’ancien principe contre le nouveau, et nous montre la connexion entre ce grand revirement dans les moeurs et le progrès de la religion.

    II nous faut aussi reconnaître dans ces traditions le souvenir d’événements réels qui accompagnèrent la décadence du matriarcat et sont aussi indubitables que le matriarcat même. Les destinées d’Oreste sont l’image de l’ébranlement et des luttes qui ont précédé la victoire du patriarcat. Quelque influence que nous accordions aux charmes de la poésie, ils ne suffisent pas pour expliquer le contraste et la lutte des deux principes, tels que nous les représentent Eschyle et Euripide. Le point de vue de l’ancien droit est celui des Erynnies (Furies) ; donc Oreste est coupable, le meurtre de la mère inexpiable. Mais Apollon et Athéné font triompher une loi nouvelle, celle de la paternité supérieure de la lumière céleste. Ce n’est pas une lutte dialectique, mais historique, dont les dieux mêmes tranchent l’issue. Une ère s’éclipse, une autre se lève sur les ruines de l’ancienne, l’ère d’Apollon. La civilisation qui se prépare est diamétralement opposée à l’ancienne. Ce n’est plus la mère qui est déifiée, c’est le père ; le jour est désormais préféré à la nuit et le côté droit au côté gauche. La comparaison des deux conceptions de vie en fait seule bien ressortir la différence. La civilisation pélasge tire ses caractères distinctifs de la prépondérance du principe maternel ; la civilisation hellénique, de celle du principe paternel. D’un côté, asservissement à la matière, de l’autre, essor de l’intelligence : là, soumission inconsciente aux lois naturelles, ici, individualisme ; là, abandon aux propensions instinctives, ici, élévation au-dessus d’elles, rupture des anciennes entraves de l’existence. Les aspirations et les souffrances des nouveaux Prométhées remplacent l’immobilité, la paix et les jouissances d’une minorité perpétuelle dans un corps vieillissant. Le libre don de la mère constitue l’espoir suprême du mystère démétrique, comparable à la destinée du grain, de semence ; l’Hellène, au contraire, veut tout gagner en combattant. En combattant il devient conscient de sa nature de père et s’élève au-dessus du principe maternel, auquel il était resté d’abord attaché ; en combattant il se divinise. La source de l’immortalité, qu’il avait placée dans la femme, il la trouve maintenant dans le principe actif masculin et, en conséquence, transporte d’un sexe à l’autre les attributs de la divinité. Le peuple attique a la gloire d’avoir élevé à l’apogée de son développement le principe paternel personnifié en Zeus. Quoique Athènes soit issue des Pélasges, elle a, au cours de son évolution, complètement subordonné l’idée démétrique à l’idée apollonique. Elle a vénéré en Thésée un second Héraclès, ennemi des femmes ; en Minerve elle a substitué la paternité sans mère à la maternité sans père. La législation a même assuré à la paternité cette inviolabilité dont l’ancien droit des Erynnies avait fait le privilège de la maternité. La déesse-vierge, en laquelle l’amazonisme guerrier de l’époque antique revit intellectuellement, se montre bienveillante envers les hommes, secourable à tous les héros du droit paternel apollonique. Au contraire, la ville qu’elle a fondée est hostile et fatale à toutes les femmes qui, défenseurs des droits de leur sexe, attachent les cordages de leurs vaisseaux aux rives de l’Attique, où elles viennent chercher secours. L’opposition des deux principes apollonique et démétrique paraît ici dans son jour le plus vif. Cette même ville qui offre dans son histoire primitive des traces d’un état gynécocratique, a donné le plus grand développement au principe paternel et, avec une partialité poussée à l’extrême, a condamné la femme à une subordination qui surprend surtout par son contraste avec la base fondamentale des mystères d’Eleusis. L’antiquité est surtout instructive en ce qu’elle a suivi jusqu’au bout son évolution, presque dans tous les domaines, et a donné à chaque principe son plein développement. Quoique les documents qui nous en restent soient fragmentaires et incohérents, elle forme tout sous ce rapport très important. Son étude nous offre donc un avantage unique : elle assure à notre science une conclusion. La comparaison du point de départ et du point d’arrivée jette la plus vive lumière sur l’un et sur l’autre ; le contraste seul rend intelligibles les particularités de chaque époque. Ce ne sera donc pas donner à mon travail une extension déplacée, mais nécessaire, que de traiter plus à fond du patriarcat et de la transformation sociale qui s’y rapporte. La différence des principes paternel et maternel attirera notre attention surtout à deux égards : l’usage de compléter la famille par l’adoption, et la mantique [4]. L’adoption, qui n’a aucune raison d’être avec l’hétaïrisme, doit prendre, avec le matriarcat, une forme toute différente de celle que lui a donnée le patriarcat. Avec le matriarcat, elle ne peut s’éloigner de la vérité naturelle ; par contre, elle s’élèvera, par l’importance attachée à une paternité fictive, à la supposition d’une procréation purement spirituelle, sans mère, dégagée de toute matérialité ; elle portera à cette perfection qui conduit à l’immortalité apollonique d’une race l’idée de la succession en ligne directe, qui manque au matriarcat. La même théorie, surtout dans le développement de la prophétie jamidique, peut être démontrée pour la mantique. Empreinte de tellurisme à son degré inférieur et mélampodique, elle prend en s’élevant le caractère apollonique et s’unit à l’idée de la ligne directe, qu’elle fait enfin ressortir, à son plus haut degré de spiritualisation, de l’adoption. L’étude de la mantique est doublement instructive parce qu’elle nous met en rapport avec l’Arcadie et Elis, deux des sièges principaux du matriarcat ; elle nous fournit ainsi l’occasion de voir de près comment le droit de famille a évolué parallèlement à la mantique et à la religion en général. L’histoire du développement logique de l’esprit humain reçoit, par la comparaison de ces divers usages, un haut degré de certitude objective. Partout la même élévation de la terre vers le ciel, de la matière vers l’immatériel, de la mère vers le père. Partout ce principe orphique qui, suivant la direction de bas en haut, purifie successivement la vie, et marque ainsi son contraste avec la doctrine chrétienne et son aphorisme :

    Ou gar estin anêr ek gynaikos, alla gynê ex andros [5].

    La seconde partie de mon étude, que je nomme la partie historique et qui a trait à la lutte du matriarcat contre les principes inférieur et supérieur, se fonde sur l’examen des rapports intimes qui existent entre le progrès successif de l’intellect humain et la gradation des phénomènes de l’univers. Nulle part ne se manifeste d’une manière aussi surprenante l’opposition entre notre manière de voir et celle des anciens. Subordonner le monde intellectuel au monde physique, le développement de notre espèce aux puissances cosmiques, nous parait si étrange, qu’on est tenté de reléguer une telle entreprise au rang de rêverie philosophique, voire d’hallucination fiévreuse ou de stupidité transcendante. Et pourtant ce n’est pas une aberration, ni une vaine assimilation, ni, en général, une théorie ; c’est plutôt, si je puis m’exprimer ainsi, une vérité objective, empirique et spéculative à la fois, une philosophie révélée par le développement historique du monde ancien même. Elle a pénétré la vie antique, dans toutes ses parties, à tous ses degrés d’évolution religieuse, elle en est la pensée conductrice ; d’elle ont surgi les divers perfectionnements du droit de famille. Elle porte et domine tout ; elle est la clef d’un grand nombre de mythes et de symboles qui n’ont jamais été expliqués.

    Notre exposé antérieur nous fournit déjà le moyen de comprendre le point de vue antique. En nous montrant comment les diverses conceptions de la famille répondent à autant de conceptions religieuses, il nous amène à la conclusion que la même subordination doit exister entre les phénomènes de la nature et l’état de la famille. L’étude de l’antiquité confirme cette vérité à chaque instant. Tous les modes de la vie sexuelle, depuis l’hétaïrisme aphroditique jusqu’au patriarcat apollonique, ont leur image dans la nature où la végétation sauvage des marais représente la maternité sans règle des premiers âges, tandis que les lois harmonieuses du monde uranique et la lumière céleste qui luit sans se consumer (flamma non urens) sont le prototype de la paternité éternellement rajeunie. Le rapport est si constant que de la seule prédominance dans le culte de l’un ou l’autre des grands corps célestes on peut inférer la situation respective des sexes. Ainsi, dans l’un des centres les plus importants du culte de la lune, la dénomination masculine ou féminine de l’astre nocturne passait pour le signe certain du règne de l’homme ou de la femme. Des trois grands corps cosmiques, la terre, la lune et le soleil, le premier est le symbole de la maternité, et le dernier préside au développement du principe paternel. Le degré le plus inférieur de la religion, le tellurisme pur, comporte la suprématie de la mère, exalte le sein maternel et transporte le siège de la virilité dans les eaux terrestres et dans la force des vents qui, faisant partie de l’atmosphère de notre globe, jouent un rôle plus marqué dans le système chtonique ; enfin, il subordonne la puissance virile à celle de la femme, l’Océan au sein de la Terre génératrice (gremium matris terrae). Avec la terre s’identifie la nuit qui, envisagée comme puissance chtonique, au sens matriarcal, est mise en rapport spécial avec la femme et dotée du sceptre le plus ancien. En face d’elle le soleil élève nos regards à la contemplation de la splendeur supérieure de la force virile. L’astre du jour conduit le patriarcat à la victoire. Son ascension s’accomplit en une triple évolution dont deux degrés représentent exactement les phénomènes naturels tandis que le troisième s’efforce de surpasser les deux premiers. Les anciennes croyances rattachaient au lever du soleil l’idée du triomphe sur l’obscurité maternelle, et les mystères y ramenaient celle des espérances de l’au-delà. Mais à cette heure matinale de sa vie, le fils lumineux est entièrement dominé par sa mère. Le jour est désigné par les termes « hêméré nyktérinê » (jour nocturne) ; il est l’enfant sans père de la mère Matuta (déesse de l’aurore), cette grande Illthye (déesse de la naissance) ; il porte les traits caractéristiques du matriarcat. L’affranchissement complet de l’influence maternelle ne se montre que lorsque le soleil a déployé toute sa magnificence lumineuse. Parvenu à son zénith, à égale distance de la naissance et de la mort, de l’heure où le berger fait sortir, de celle où il fait rentrer les troupeaux, le soleil représente la paternité victorieuse à la splendeur de laquelle la maternité se subordonne. Telle est la conception dionysienne du patriarcat, tel est le rôle de Bacchus que l’on mentionne comme la personnification la plus complète de la puissance du soleil et en même temps comme le fondateur du patriarcat. Ces deux façons de le désigner présentent d’ailleurs une exacte analogie. De même que le soleil au plein épanouissement de sa virilité, le patriarcat dionysien est surtout la force génératrice cherchant partout le récipient où il veut déposer l’étincelle de vie. Le troisième degré de l’évolution du Soleil, le degré apollonique, se présente tout autrement et sous une forme bien plus pure. Ce n’est plus ce soleil qui, conçu suivant le principe phallique, se meut sans cesse entre le lever et le coucher, entre le progrès et le déclin : c’est un dieu qui s’élance sans retour vers la source immuable de la lumière, laissant au-dessous de lui toute idée de génération et de fécondation, tout désir d’union avec la substance féminine. Dionysos avait élevé le père au-dessus de la mère, Apollon l’affranchit de toute liaison avec la femme. Sa paternité purement morale, telle que nous la voyons dans l’adoption, est par conséquent immortelle et n’a point à redouter la nuit de la mort que Dionysos, à cause de sa nature phallique, doit toujours craindre. La relation des deux puissances cosmiques et des deux espèces de paternité fondées sur elles ressort bien dans le « Ion » d’Euripide qui, se rattachant exactement aux idées delphiques a, plus encore que le roman érotique d’Héliodore, une importance capitale pour mon étude.

    Entre la terre et le soleil, la lune occupe cette place intermédiaire qui était, pour les anciens, la frontière entre les mondes. Étant le plus pur des corps terrestres et le moins pur des corps célestes, elle devint l’image de la maternité élevée par le principe démétrique à sa plus grande pureté. Terre céleste, elle s’oppose à la terre terrestre comme l’épouse à l’hétaïre. Aussi le matriarcat démétrique est-il toujours symbolisé par la préférence accordée dans le culte à la lune sur le soleil ; et de même, le fond des mystères démétriques, qui forment la base de la gynécocratie, est considéré comme le don de la lune. Luna est mère et aussi fondatrice de religion, de même que dans le mystère dionysien, mais elle reste, dans les deux cas, le prototype de la femme gynécocratique. II serait inutile de suivre ici les idées de l’antiquité sur ce point ; je montrerai qu’elles sont indispensables à l’intelligence de mille détails. Pour le moment, la pensée principale suffit. Ce n’est point une théorie fantaisiste qui fait dépendre l’évolution des rapports sexuels des phénomènes cosmiques : il y a là un fait historique. L’homme, le plus grand de ces phénomènes, serait-il seul soustrait aux lois générales ? Subordonnée à la gradation des grandes planètes qui ont successivement occupé la première place dans le culte et dans les préoccupations des anciens peuples, l’évolution du droit de famille démontre irréfutablement sa nécessité intrinsèque et sa légitimité. Les événements passagers de l’histoire deviennent alors le développement de l’idée créatrice divine, qui sert de fondement à la religion.

    Les réflexions dont nous venons de formuler la conclusion nous mettent en état de bien apprécier l’histoire des relations sexuelles jusque dans sa dernière partie. Après l’avoir examinée dans ses phases diverses, depuis l’hétaïrisme le plus désordonné jusqu’au concept le plus immatériel de l’apollonisme, après en avoir étudié la partie religieuse et cosmique, il reste un problème à résoudre pour épuiser notre sujet. Quelle est la forme dernière que l’antiquité a su donner aux moeurs à cet égard ? Quel a été son dernier mot ?

    Le principe patriarcal semblait pouvoir attendre de deux puissances sa réalisation et son maintien : c’était le culte de l’Apollon de Delphes et l’idée romaine de l’imperium masculin. L’histoire nous enseigne que l’humanité est moins redevable à Apollon qu’à Rome. Il se peut que la conception politique romaine fût intellectuellement inférieure à celle de l’Apollon de Delphes, mais elle trouvait dans sa structure juridique et dans ses rapports intimes avec la vie publique et privée un appui qui manquait à la force toute morale du dieu. Tandis que celle-là put résister à toutes les attaques et ne se laisser entamer ni par la décadence des moeurs ni par le matérialisme croissant des idées, celle-ci ne fut pas capable de sortir victorieuse de l’assaut que lui préparait le flot montant de la corruption. La paternité retombe de la pureté apollonique à la sensualité dionysienne, et prépare ainsi de nouveaux triomphes au culte de la maternité et à la prépondérance féminine. Dans l’union étroite conclue à Delphes par les deux puissances, l’impudique Dionysos aurait du être purifié, ennobli, élevé pour ainsi dire au-dessus de lui-même par la sérénité lumineuse d’Apollon : ce fut au contraire le charme troublant du dieu phallique qui l’emporta sur la beauté plus intellectuelle de son compagnon et lui ravit son empire. C’est Dionysos qui règne, c’est à Dionysos seul que Jupiter cède son sceptre. Il subordonne à son culte tous les autres et devient enfin le centre d’une religion universelle qui domine le monde ancien tout entier. Nonnus nous fait voir Apollon et Dionysos se disputant le prix devant l’assemblée des dieux. Au moment où, sûr de sa victoire, Apollon lève un regard assuré, son adversaire verse le vin généreux ; alors Apollon rougit et baisse la tète, car ii n’a rien d’équivalent à offrir. Cette anecdote symbolise la supériorité, en même temps que la faiblesse, de l’idée apollonique et nous livre le secret de sa défaite. La rencontre du monde grec et du monde oriental, provoquée par Alexandre, en reçoit une signification particulière. Les deux grandes formes de civilisation en viennent aux mains et se réconcilient, pour ainsi dire, ensuite, dans le culte de Dionysos. Nulle part ce culte n’a trouvé de plus fervents disciples que parmi les Ptolémées, auxquels il facilita la fusion de l’élément étranger de la population avec l’élément indigène.

    Nous accorderons une attention spéciale à cette lutte mémorable, en tant du moins qu’elle a trait à la prédominance d’un sexe sur l’autre. Nous suivrons aussi dans ses traces isolées et multiples la résistance opiniâtre qu’opposa le culte indigène d’Isis à la théorie patriarcale grecque. Deux traditions, l’une mythique, l’autre historique, doivent nous retenir. Dans le conte qui nous représente Alexandre luttant de sagacité avec la Candace indo-égyptienne, les anciens ont exprimé leur opinion sur les rapports existant entre le principe viril-intellectuel, qu’Alexandre personnifiait dans toute sa beauté, et le principe maternel égypto-asiatique. Ils ont rendu hommage à la grandeur divine du premier et indiqué en même temps que le jeune héros qui, aux regards étonnés de deux mondes, traversait rapidement la scène, n’avait pas réussi à soumettre d’une manière durable au droit de l’homme celui de la femme, qu’il s’était vu forcé de reconnaître partout. La seconde tradition, purement historique, nous reporte au temps du premier Ptolémée ; elle est fort instructive pour la connaissance du point de vue que la dynastie grecque fut forcée d’accepter dès l’abord pour consolider son règne ; elle nous indique les motifs qui ont présidé au choix du Sarapis de Sinope, à son introduction en Égypte, et surtout ceux qui ont fait exclure à dessein la divinité delphique et sa paternité, libérée de toute union avec la femme. On ne peut donc nier que les témoignages de l’histoire politique ne s’accordent entièrement avec ceux de l’histoire religieuse. Le principe immatériel de l’Apollon de Delphes n’a pas été capable de marquer de son empreinte l’ancien monde et de détruire la conception matérielle des rapports sexuels. C’est à Rome que l’humanité est redevable de l’établissement solide du patriarcat ; c’est Rome qui, en lui donnant une forme rigoureusement juridique, en a fait l’application rationnelle à toutes les situations de la vie, dont il devint la base. Par là même, il resta indépendant de la décadence religieuse, inaccessible à la corruption des moeurs et au revirement de l’esprit public enclin de nouveau aux idées gynécocratiques. Rome a défendu victorieusement le patriarcat contre les attaques et les périls dont il était menacé par l’Orient, à cause des progrès du culte d’Isis, de Cybèle et même de Dionysos. Elle l’a défendu victorieusement contre les transformations de la vie privée, inséparables de la décadence de la liberté ; contre le principe de la fécondité féminine, à laquelle Auguste, pour la première fois, rendit hommage dans la législation ; contre l’influence des femmes et mères impériales qui, se moquant de l’ancien régime, briguaient, non sans succès, les fasces et signa [6] ; enfin contre la forte prédilection manifestée par Justinien pour une conception plus naturelle des rapports sexuels, pour l’égalité des droits des femmes et le respect de la maternité. Les provinces de l’Orient n’avaient jamais partagé le mépris de leurs vainqueurs pour la femme : Rome sut étouffer ou rendre vaines ces dissidences.

    La comparaison de cette ténacité indestructible avec le peu de consistance du principe delphique, purement religieux, démontre la faiblesse extrême de la nature humaine lorsqu’elle est abandonnée à elle-même et ne trouve pas un solide tuteur dans la rigidité des lois. L’antiquité a salué en Auguste, vengeur du meurtre de son père adoptif, un second Oreste et a rattaché à sa personne le commencement d’une ère nouvelle, de l’ère d’Apollon. Mais ce stage supérieur où elle est parvenue, l’humanité le doit bien moins à la force intrinsèque de l’idée religieuse dominante qu’à la force même de l’État romain, qui n’abandonna jamais entièrement ses principes fondamentaux. La preuve la plus remarquable de cette assertion, c’est le rapport qui existe entre la propagation du droit romain et celle de la religion matriarcale égypto-asiatique. En même temps que l’Orient se soumettait et que tombait la dernière Candace, l’idée gynécocratique, anéantie sur le terrain civil et politique, se relève avec une force nouvelle pour entreprendre une expédition triomphale et reconquérir en Occident, sur le terrain religieux, ce qu’elle avait perdu sur l’autre. Ainsi la lutte, finie sur un point, se transportait ailleurs, pour revenir par la suite au point de départ. Les victoires nouvelles que le principe maternel sut remporter, même alors, sur la paternité purement intellectuelle, prouvent combien il est difficile à l’homme de tous les temps et de toutes les religions de s’affranchir des liens pesants de la matière et d’atteindre le but suprême de sa destinée, l’élévation de cette existence terrestre jusqu’à la sublime région de la paternité divine.

    Le cercle d’idées que nous allons parcourir trouve sa conclusion dans cette dernière considération. Les limites que nous nous sommes tracées ne sont pas arbitraires, non plus que la méthode employée dans mes recherches et dans mon exposition. Un travail historique qui doit, pour la première fois, tout rassembler, tout examiner, tout coordonner, est forcé de s’appuyer sur les détails et de ne s’élever aux généralités que peu à peu. Le succès dépend de la possibilité de se procurer la matière complète de l’ouvrage et de la façon d’en tirer parti. Telles sont les deux idées directrices de l’auteur. Il classe les éléments de son étude d’après les peuples auxquels ils ont trait, et commence chaque paragraphe par l’énoncé des preuves les plus importantes. D’après la nature même de ce procédé, le matriarcat ne sera pas exposé suivant son développement logique, mais nous en présenterons selon les cas tantôt un côté, tantôt un autre et nous reviendrons plus d’une fois sur la même question. Ces divisions et ces répétitions ne sont ni blâmables ni regrettables en un sujet si neuf ; elles sont au contraire inséparables d’un système qui se recommande par des avantages certains. La vie des peuples nous offre partout richesse et variété. Sous l’influence de circonstances locales, les idées fondamentales d’une certaine période de civilisation se manifestent différemment chez les différents peuples. Les divergences vont en s’accentuant à mesure que certains traits s’atrophient pendant que d’autres s’exagèrent. Seule l’étude séparée des divers peuples peut mettre en relief cette variété de formations historiques et en même temps préserver l’auteur d’une partialité dogmatique. Ce n’est pas une vaine et creuse spéculation, c’est la science de la vie, de son mouvement, de ses manifestations multiples qui peut nous aider à élargir, comme nous nous le proposons, le domaine de l’histoire. La synthèse a ses mérites, mais à la condition d’être étayée sur une base suffisante de faits. L’âme humaine, qui aime l’uniformité en même temps que la variété, ne trouve pleine satisfaction que lorsque le général est uni au particulier, le caractère universel d’une période de civilisation au caractère spécial de civilisation propre à chaque peuple. C’est ainsi que toutes les nations dont nous nous occuperons contribuent pour leur part au tableau de la gynécocratie et de son histoire, soit par des éléments nouveaux, soit par des éléments connus mis dans un nouveau jour. Ainsi les lacunes sont comblées, les observations antérieures sent confirmées, modifiées, élargies par d’autres observations. Notre science se complète peu à peu, nous dominons des horizons toujours plus vastes et plus étendus qui finissent par se réunir et se fondre en un seul. Plus grande que la joie du résultat est celle qui accompagne sa formation graduelle. Pour que ce travail conserve tout son charme, il devra donc s’appliquer surtout à indiquer, non les solutions obtenues, mais la manière dont on y parvient. II réclame partout le concours du lecteur, et l’auteur évitera soigneusement de se placer entre ce dernier et le sujet antique qu’il propose à ses réflexions. Nous n’estimons que ce qui nous a coûté de la peine à acquérir ; un objet que l’on nous offre tout fait et parfait perd son prix. Ce livre n’a d’autre prétention que de lancer dans le champ de l’investigation scientifique une matière nouvelle qui ne sera pas facilement épuisée. S’il a la vigueur nécessaire pour donner l’impulsion, il rentrera volontiers au rang modeste d’oeuvre préparatoire et acceptera avec résignation la destinée commune à tous les premiers essais, savoir d’être dédaigné par ceux qui en profiteront ensuite, et d’être jugé seulement d’après ses défauts et ses imperfections.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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