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    Dossier: Maison

    Des maisons et des hommes

    Jean-Paul Audet
    Je voudrais que le lecteur me permette de dédier cette note à Jeann-Marie et à notre fille Isabelle, qui resteront toujours pour moi le véritable chemin vers la maison des hommes.
    Si l'on me demande où je "demeure", je comprends qu'on désire connaître mon "adresse".Celle-ci comporte un certain nombre de renseignements d'ordre géographique : village ou ville, province ou état, pays. Dans le système que nous connaissons, l'adresse fournit également, en règle générale, des indications plus ou moins précise sur les voies de communication par lesquelles j'accède à la route, rue, numéro civique, nom de la maison ou de l'immeuble. Lorsque je donne des informations de cette nature, je permets à mon interlocuteur de situer mon domicile habituel par rapport à des espaces d'habitation plus vastes, et généralement mieux connus, que je partage avec un nombre plus ou moins important d'individus dont la très grande majorité se perd bientôt pour moi dans le brouillard de l'anonymat.

    Si l'on pense à l'histoire des types successif de civilisation que notre espèce a connus, il va sans dire que ce modèle de localisation domiciliaire n'a pas toujours existé. Pour l'essentiel, il a été créé par la ville, dont il reflète d'ailleurs l'image physique aussi bien que sociale. Au-delà de la ville, notre modèle de localisation domiciliaire, hérité d'un très long passé, apparaît comme l'une des conséquences indirectes possibles d'un phénomène beaucoup plus profond: celui de la sédentarisation généralisée, qui impose de soi un modèle relativement statique d'appropriation et d'occupation de l'espace. Au surplus, il nous semble loisible de penser que la sédentarisation d'une proportion de plus en plus élevée d'individus et de groupes de notre espèce a entraîné à la longue une certaine forme d'auto-domestication de l'homme par l'homme, qui a modifié en profondeur l'équilibre de l'appareil instinctuel hérité de nos ancêtres préhominiens, et du même coup, l'exercice des comportements qui s'y rattachaient.

    Quoi qu'il en soit de cette dernière hypothèse, c'est dire tout de suite, à l'inverse, que les civilisations nomades ont pratiqué, et pratiquent encore aujourd'hui, un tout autre système d'appropriation de l'espace habitable. Ce système est fondé essentiellement sur l'accessibilité et l'utilisation saisonnières des ressources, et donc, en définitive, sur une exploration constante des hasards et des probabilités de survie des individus et des groupes dans un espace ouvert sur un nombre pratiquement illimité de possibles. En ce sens, on peut dire que l'espace d'habitation pratiqué par les civilisations nomades repose sur un certain aménagement toujours provisoire du probable, tandis que l'espace d'habitation adopté par les civilisations urbaines s'appuie sur l'aménagement relativement stable d'un nombre plus ou moins élevé de certitudes considérées comme acquises, parmi lesquelles il faut compter en premier lieu les approvisionnements en eau et en nourriture, la prestation de services spécialisés, le partage pa


    isible des voies de communication internes, le respect du découpage convenu des espaces d'habitation et, d'une manière générale, la sécurité intérieure et extérieure.

    On notera ici, en outre, que, de sa nature, le système pratiqué par les civilisations nomades intègre les variations secondaires de l'espace d'habitation aux variations primaires d'un temps sur lequel l'homme n'a pas de contrôle. Il s'agit, en réalité, d'un système le plus souvent annuel, donc cyclique, et dans cette mesure, plus ou moins étroitement refermé sur lui-même, dans lequel se déroule une "histoire" courte, précaire, dont le mouvement circulaire est suspendu, en définitive, aux hasards sauvages de l'abondance et de la pénurie, de la sécurité du moment et de l'inquiétude du lendemain. Comparé à ce système, le modèle urbain offre la caractéristique, tout aussi fondamentale, de tendre lentement mais sûrement vers une relative indifférence au temps brut du monde où nous sommes, et du même coup vers une attention compensatrice à un temps "retravaillé", qui se présente alors sous le visage d'un temps des institutions plutôt que des hommes. Ce ne sont pas les civilisations nomades mais bien les civilisatio


    ns urbaines qui ont donné naissance à cette image linéaire du temps qui a finalement permis d'écrire ce que nous appelons l'"histoire". Dans le même sens, on remarquera que ce sont également les civilisations urbaines qui ont inventé les chronologies, les calendriers et les horloges, de même que les "paramémoires" de l'écriture et des monuments, qui devaient à leur tour rendre possibles les longues "histoires". Il n'y avait d'ailleurs là, au fond, rien de fortuit. Le temps retravaillé des civilisations urbaines est devenu progressivement nécessaire au découpage, à l'exercice et au maintien de leurs innombrables fonctions. Les nouveaux besoins ont peu à peu créé les nouveaux organes.

    J'évoquais il y a un instant notre modèle courant de localisation domiciliaire. On aperçoit tout de suite ce qu'il montre. Il est en revanche beaucoup plus difficile de reconnaître ce qu'il recouvre en profondeur. Les remarques que je viens de faire autour des conséquences indirectes de la sédentarisation de plus en plus généralisée des individus et des groupes, puis autour de quelques traits distinctifs des civilisations urbaines et des civilisations nomades, n'avaient d'autre but que de permettre, au départ, de soupçonner quelque chose sous le quadrillage immédiatement apparent et déjà extraordinairement complexe du modèle d'espace d'habitation offert aujourd'hui par la civilisation urbaine. Mais de quoi s'agit-il? C'est ce que je voudrais à tout le moins tenter de préciser ici quelque peu.

    La relation d'habitation

    La tâche n'est d'ailleurs pas tout à fait aisée. Nous disposons depuis déjà quelque temps d'un bon nombre de données fort suggestives en ce qui concerne les comportements territoriaux de plusieurs espèces animales. Nous savons ainsi que le territoire joue un rôle décisif dans l'aménagement des contraintes spatiales que la présence des congénères, notamment, impose à tous les individus de l'espèce. La sélection et la reproduction, la protection et le soin des petits l'équilibre entre les couples et les groupes sociaux s'appuient, pour une part importante, dans leur exercice concret sur la relative stabilité de ce partage de l'habitat.

    Nous avons appris à distinguer également, dans le animal, des espèces "sténophiles", qui n'occupent et n'utilisent qu'un espace vital étroit, et des espèces "euryphiles", qui s'appuient, au contraire, sur un espace vital étendu. Si l'on songe, d'autre part, que nos plus proches parents dans l'arbre phylogénétique, les anthropoïdes, sont tous spécialisés dans l'utilisation d'un espace vital étroit, et que l'homme est manifestement devenu, au cours de son évolution, le plus grand utilisateur d'espace vital étendu, on est conduit à penser, avec Lorenz, qu'une mutation extrêmement profonde, et relativement rapide, de l'ensemble du rapport de l'homme à son espace d'habitation a dû se produire en route, et peut-être beaucoup plus près de nous que nous ne serions tentés de l'imaginer à première vue. Les traces d'une mutation de cette importance et de cette ampleur sont sans doute enfouies pour nous dans les profondeurs encore inexplorées du rapport que nous établissons tous, au cours des différents stades de notre d


    éveloppement ontogénétique, avec cet espace d'habitation très particulier que, pour faire court, nous conviendrons d'appeler ici la "maison" de l'homme.

    Enfin, grâce aux patientes observations des éthologues, nous avons aujourd'hui quelque idée des "images-guides" et des mécanismes déclencheurs qui conduisent un bon nombre d'espèces animales à construire des nids, à creuser des terriers, à aménager des tanières, ou même à bâtir de véritables huttes. Dans chaque cas, il est évident que, du succès relatif obtenu par l'individu, ou le couple, dans l'établisse son espace d'habitation spécifique, dépend en définitive la survie de l'espèce elle-même.

    Qu'en est-il, après cela, de la "maison" de l'homme? Certes, nous disposons d'innombrables données de diverse nature sur notre espace d'habitation à la fois le plus typique et le plus fondamental. L'archéologie, l'histoire, l'architecture, le droit, la sociologie et la psychologie, notamment, ont apporté d'importantes contributions à cet immense capital de connaissances. Chaque discipline continue à commun de ses observations propres.

    Mais, en même temps, il est pour le moins curieux d'observer que personne ne semble avoir eu la curiosité de s'attaquer à l'étude de la relation d'habitation elle-même. Cette relation, chez l'homme, est pourtant spécifique, aussi spécifique sans doute que peut l'être celle de l'épinoche à son territoire nuptial, ou celle de l'hirondelle des granges à son nid. Sur la base des connaissances que nous possédons déjà sur le destin particulier d'un certain nombre d'autres relations, qui ont attiré davantage l'attention des chercheurs, on peut a tout le moins, au départ, faire l'hypothèse globale que la relation d'habitation, chez l'homme, doit requérir des conditions spécifiques d'établissement, suivre un certain itinéraire de maturation, être exposée à un certain nombre d'accidents de parcours et, du même coup, à diverses formes distinctives de pathologie. Mais, de tout cela, que savons-nous en ce moment? Si je ne me trompe, à peu près rien. Nous savons très bien dire où nous "demeurons", mais nous ignorons ce que


    cela peut vouloir dire, pour chacun de nous, d'"habiter" la maison où nous sommes " logés ". La surface du phénomène nous est bien connue, mais le fond des choses nous échappe.

    C'est pourtant cela qui, aujourd'hui plus que jamais sans doute auparavant, devrait retenir notre attention et notre curiosité, car il n'est pas dit que le malaise actuel de l'"habitation" urbaine, en particulier, n'est pas le symptôme d'une atteinte grave portée par la ville à la relation fondamentale de l'homme à son espace d'habitation. Il serait tout de même déconcertant que nous finissions par mieux connaître les huttes des castors que la "maison" des hommes. Ajoutons que, dans le cas présent, l'ignorance pourrait surtout s'avérer de plus en plus périlleuse, à mesure que le développement encore passablement sauvage de la civilisation urbaine augmentera sa pression sur ce qui reste de l'espace domestique.

    De l'abri à la maison

    Je n'ai certes pas la prétention d'éclairer ici d'un seul coup un aussi vaste et aussi obscur domaine. Je voudrais seulement poser quelques jalons, avec l'espoir que d'autres chercheurs entreprendront peut-être de tracer une meilleure voie.

    Pour l'instant, à titre provisoire, je commencerais donc par poser la question suivante: Qu'est-ce que la "maison" de l'homme, dans le cadre plus général de ce que nous savons déjà du comportement animal en ce qui concerne l'"abri"?


    Question simple en apparence, mais en apparence seulement. Car je suppose qu'on se retiendra d'y répondre sans plus tarder en évoquant les murs, le toit, la porte et les fenêtres. Il s'agit d'autre chose. En termes plus abstraits, la question tourne autour de l'espace et de la relation d'habitation. Que signifie pour l'homme "habiter" cet espace particulier que nous appelons "maison"? Des choses forts différentes, sans le moindre doute, de celles que pourrait suggérer le simple fait de "se trouver dans". Mais quoi au juste?

    Je n'oublie d'ailleurs pas que la "maison", même la plus simple, est aujourd'hui parmi nous un objet que la culture a travaillé, et retravaillé durant des millénaires. Dans le Proche et le Moyen-Orient, l'archéologie retrace ce type spécifique d'espace d'habitation jusqu'à l'aube de la civilisation urbaine (époque néolithique: environ 10,000 ans). Au-delà, la préhistoire connaît des "abris". Ceux qui nous sont devenus le plus familiers parmi ceux-ci, sont des abris naturels, tels que les cavernes. Mais ce serait très certainement une erreur d'imaginer que ce genre d'abri a dominé de bout en bout toute la préhistoire jusqu'à l'avènement de la maison construite en dur.

    En fait, ce que nos plus lointains ancêtres ont emporté avec eux en traversant le très long et très large seuil de l'humanisation ne devait pas différer beaucoup de ces abris que leurs plus proches voisins, dans le monde animal, continuaient à construire et à aménager pour la satisfaction des besoins les plus élémentaires de leur survie. À cette époque, les huttes de branchages ont dû être de beaucoup les abris les plus courants de notre espèce.

    De la sorte, c'est autour du seuil même de l'hominisation qu'il conviendrait de placer, semble-t-il, le long processus de différenciation qui devait conduire l'homme de ses "abris" originels à la création de cet espace d'habitation spécifique qui, avec le développement de la culture, a fini par donner ce que nous appelons une "maison". On aperçoit dès lors la signification et la portée d'une telle différenciation. En fait, celle-ci devait s'avérer aussi décisive pour l'avenir de notre espèce que le passage du signe au symbole, de l'outil à l'outillage, des cris et des grognements au langage articulé; aussi décisive également que la "domestication" du feu, dont le rôle a été si considérable dans la structuration de J'espace d'habitation propre à la famille humaine. A bien des égards, si l'on se place dans la perspective de l'histoire, il n'est pas exagéré de dire que c'est le "foyer" qui a fait la "maison", jusqu'à s'identifier pratiquement avec elle.

    Ce bref rappel de la formation de l'espace d'habitation distinctif de notre espèce, la "maison", suffit à souligner l'ampleur et l'importance du phénomène. Il nous met à l'aise au surplus pour présenter, dans ce cadre élargi aux dimensions de l'histoire, quelques remarques plus spécifiques autour de la question que nous nous sommes posée: Qu'est-ce que la "maison" de l'homme?

    Habiter une maison

    Sans insister outre mesure, il ne sera peut-être pas inutile de souligner d'abord que l'espace d'habitation de l'homme, tout comme son espace global, se présente avant tout comme un espace visuel. Ce trait relève évidemment en premier lieu de notre organisation sensorielle. C'est la vue qui, chez l'homme, est la grande exploratrice du champ spatial. On sait qu'il en est autrement chez beaucoup d'animaux. Dans notre espèce, l'efficacité exploratoire du toucher et de l'ouïe vient très loin derrière celle de la vision. C'est dire immédiatement toute la place que les dimensions et les formes, notamment, doivent occuper dans une lecture correcte des caractéristiques fondamentales de notre espace d'habitation. En comparaison, la couleur est probablement très secondaire.

    À ce propos, nous serions bien avisés de nous méfier des apparences. La maison que nous connaissons, avec tous ses dérivés, fait un usage pratiquement exclusif de la forme rectangulaire. Des contraintes techniques et un souci compréhensible d'économie spatiale ont depuis longtemps imposé la domination de cette forme. On remarquera, cependant, que les arasements de maisons les plus anciens que nous connaissions, pour la période protourbaine, au Proche-Orient, suggèrent plutôt une nette prédominance de la forme ovale. On peut donc penser que c'est en premier lieu l'espace urbain qui a infléchi les préférences originelles, et sans doute spontanées, pour la forme circulaire ou ovale vers une adoption forcée de la forme rectangulaire.

    Mais si cette observation est exacte, il faudrait retenir ici qu'en dépit de toutes les apparences contraires, l'espace d'habitation de l'homme ne suit pas nécessairement le tracé rectiligne de nos maisons et de nos appartements. En fait, il est beaucoup plus vraisemblable de penser que la réalité humaine subit dans le cas présent une importante distorsion architecturale qui ne devrait pas nous induire en erreur. Cette précaution nous paraît d'autant plus utile, au surplus, que l'espace d'habitation de l'homme est régi par le symbole, contrairement au territoire et à l'abri du monde animal, l'un et l'autre régis par les représentations beaucoup plus fermées du registre des signaux.

    Les éthologues ont observé, d'autre part, que l'homme compte parmi les espèces "cosmopolites": le monde est son habitat. Aucune autre espèce, et de loin, n'a d'ailleurs réussi cette performance biologique à un égal degré. Or, ajoute-t-on, tous les animaux supérieurs sans exception qui ont réussi à devenir "cosmopolites" sont des êtres typiquement caractérisés par la curiosité et la non-spécialisation (Lorenz). Ce qu'il y a de remarquable, au surplus, dans la curiosité humaine, c'est qu'au lieu d'atteindre son sommet dans le tout jeune âge, pour se ralentir, sinon pour s'arrêter bientôt après, comme il arrive généralement chez les animaux, elle continue à se déployer, et même dans bien des cas, à progresser jusqu'à la fin de l'âge adulte.

    Il y a là, croyons-nous, un trait fondamental de l'héritage génétique de notre espèce qu'il est particulièrement intéressant de rapprocher de notre espace d'habitation le plus représentatif: "la maison". Celle-ci, on le sait par l'expérience courante, définit le premier espace du regard et de l'exploration de l'enfant. La curiosité qui s'exerce dans ce premier espace est intense et soutenue. C'est au cours de cette période d'exploration initiale que le milieu intérieur de la "maison" se construit dans la perception, l'affectivité et la mémoire de l'enfant. Des liens puissants se tissent ainsi dès le départ entre les personnes et les choses, qui deviennent peu à peu "familières" et, à ce titre, objets d'une constante "redécouverte". Ces liens, renforcés par la symbolisation profonde qui s'y attache, sont formés pour la vie. Quelle que soit la curiosité qui pourra ensuite s'exercer au-dehors, la "maison" restera, si j'ose dire, dans les cas ordinaires, comme l'"objet" de tous les "objets" qui assurent la perman


    ence du monde. Rien ne sera vraiment "nouveau" dès lors sans un appui secret emprunté à ce "familier".

    De là certains traits distinctifs du visage de l'espace d'habitati on" est pour celui-ci, non seulement le lieu par excellence du "familier", mais encore le lieu des premières stabilités et des premières certitudes, faute desquelles tout le dehors risquera de basculer dans le hasard et la menace. Stabilités et certitudes, très réduites en nombre, très peu exprimées et très peu exprimables, mais d'une puissance de diffusion pratiquement illimitée. C'est en bonne partie grâce à elles, sans doute, que l'homme a pu être ce "spécialiste par excellence de la non-spécialisation" qui, en déployant au-dehors les énergies investies dans ses premières certitudes, est devenu peu à peu le maître du monde. Un maître pas toujours très sage d'ailleurs! Mais cela est une autre histoire.

    Pour terminer, je voudrais rappeler également que l'espace d'habitation de l'homme, la "maison", a fort probablement été dès l'origine, et demeure le lieu premier de son langage comme instrument de la survie de l'espèce. Nous nous faisons certainement beaucoup d'illusions sur ce point. La parole "extérieure" a connu un développement si spectaculaire que nous en sommes venus à penser qu'elle contient à elle seule l'alpha et l'oméga de nos nécessités. Nous commençons à apprendre, à nos dépens, qu'il n'en est rien.

    La "maison" est non seulement le lieu privilégié de la "langue maternelle", elle est aussi le lieu le plus ordinaire des quelques paroles essentielles, peu nombreuses en vérité, qu'on peut estimer véritablement nécessaires à la continuité de notre espèce. Des choses comme: Je t'aime, Nous vivrons ensemble, Viens, mon enfant, Je prendrai soin de toi, Il ne t'arrivera aucun mal. La liste n'est pas longue, on pourrait l'allonger un peu. Cela dit, cependant, tout le reste paraît accessoire. C'est la "maison" qui a suscité et entretenu à travers les âges le seul dialogue qu'on peut croire indispensable.

    Loger n'est pas habiter

    C ' es remarques suffisent à avertir, s'il en est besoin, qu'il n'existe pas plus de relation d'habitation instantanée qu'il n'y a de fraternité, de maternité ou de paternité instantanées. La
    relation d'habitation, chez l'homme, est une relation longue, qui se construit avec lenteur, en utilisant des matériaux extrêmement complexes, empruntés pour une part à l'expérience et pour une autre part au vaste univers des symboles.

    Aussi bien n'y a-t-il pas de substitut à la relation d'habitation. "Loger" n'est pas "habiter". La clé de l'hôtel n'ouvre pas la relation d'habitation: elle ouvre la chambre où je passerai la nuit, ce qui est infiniment moins à tous égards. On soupçonne d'ailleurs que la relation d'habitation établie dès la petite enfance est le plus souvent décisive pour le reste de la vie. Si, en raison de circonstances adverses, cette première relation demeure à peine ébauchée, ou mal établie, il sera bien difficile de la refaire ultérieurement dans l'âge adulte. Bien des pathologies, parfois bénignes mais parfois sévères, de la relation d'habitation que les adultes traînent de domicile en domicile s'expliquent vraisemblablement par une carence initiale qu'ils n'arrivent ni à percevoir ni encore moins à combler. Il se peut, enfin, que la qualité du premier établissement de la relation d'habitation conditionne directement par la suite la qualité de la relation au "dehors".

    Je ne voulais qu'ouvrir un petit nombre de pistes autour d'un problème fondamental, et pourtant fort mal connu. "Habiter" appartient depuis toujours à l'expérience la plus quotidienne de chaque individu de la grande famille humaine. Quand on songe à ce que la grande urbanisation a fait de notre premier espace d'habitation, on se dit qu'il est sans doute temps que quelques-uns s'arrêtent à ce problème, essaient de le formuler, et peut-être de lui trouver un commencement de solution.

    La maison de l'homme ne pose pas d'abord un problème d'architecture ni un problème d'urbanisme. Faut-il dire qu'elle soulève avant tout un problème humain d'une importance capitale?
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Jean-Paul Audet
    Département de Philosophie, Université de Montréal.
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