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    Dossier: Lieu commun

    Politesse et lieu commun

    Alain

    (...) Mais dans nos cercles de bourgeoisie, où les femmes sont assises, où le timide trouve respect et asile, où la parenté, les intrigues, les intérêts tendent leurs invisibles fils, où la première loi n'est pas de plaire, mais bien de ne pas déplaire, on comprend que la prudence soit la règle constante de tous les discours, et que les pensées d'aventure soient ordinairement coulées à fond, même dans le secret de chacun, par le souci de n'en point montrer le moindre signe. En pensant donc à ces assemblées de timides, qui parlent comme on chante, attentifs à l'air et aux paroles, Stendhal a pu écrire ce terrible mot : « Tout bon raisonnement offense. » Raisonner est comme bousculer. C'est pourquoi l'ordinaire des hommes, même avec une solide instruction, arrive promptement au lieu commun, sans pensée aucune, et même sans changer les termes auxquels chacun est accoutumé, par cette crainte de déplaire qui est au fond de la politesse. Et l'on sent bien que le plus timide et le plus ignorant est celui qui donne le ton, par sa seule présence. Ce n'est pas qu'on le considère tant ; encore moins est-on disposé à subir sa loi. Mais il s'agit ici d'un tact qui s'exerce sans qu'on y pense, et qui, comme celui de l'aveugle, sent l'obstacle avant le choc. Aussi ces visages défiants, et d'avance fermés à toute idée étrangère, apportent-ils tout à fait autre chose qu'une arrogance promptement punie de ridicule. Contre la commune attente, ils gouvernent aussitôt ; ce n'est que sur la scène comique qu'ils sont ridicules. C'est ce qui fait que la pensée des cercles descend aussitôt au niveau le plus bas. D'où un noir ennui, auquel le jeu de cartes sert de remède. Il est même beau de voir que le besoin de combiner, d'improviser, de prendre parti, enfin de penser librement et d'oser, se jette tout là. Si l'on veut sentir le poids de l'homme et les liens de prudence, il suffit de retarder un peu l'ouverture du jeu par quelque conversation sur les murs, les caractères, et les passions. Quoique ces sujets éveillent tout homme, ou plutôt justement par cela même, vous verrez de l'impatience, et tous les yeux se porter vers les cartes et les jetons.

    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    L'auteur

    Alain
    Mots-clés
    politesse, ignorance, ennui
    Extrait
    En pensant donc à ces assemblées de timides, qui parlent comme on chante, attentifs à l'air et aux paroles, Stendhal a pu écrire ce terrible mot : « Tout bon raisonnement offense. » Raisonner est comme bousculer. C'est pourquoi l'ordinaire des hommes, même avec une solide instruction, arrive promptement au lieu commun, sans pensée aucune, et même sans changer les termes auxquels chacun est accoutumé, par cette crainte de déplaire qui est au fond de la politesse.

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