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    Dossier: Joliette Barthélemy

    Biographie de l'honorable Barthélemy Joliette

    Alphonse-Charles Dugas
    L'HONORABLE BARTHÉLEMY JOLIETTE,
    Fondateur de l'Industrie (Joliette).
    (1789-1850)

    Par son noble courage, Il a fondé, fait croître et fleurir ce village.
    (M. N. BARBETTE, ptre.)

    M. Joliette, par ordre chronologique et dans l'enchaînement de l'histoire, se place aussitôt après la famille de Lanaudière.

    Dans la livraison des Mélanges religieux du mois d'octobre 1901, les éditeurs, MM. Cadieux et Derome, libraires de Montréal, ont présenté la photographie de l'hon. B. Joliette, laquelle devra s'ajouter à leur splendide galerie de portraits de nos hommes célèbres au double point de vue de la religion et de la patrie.

    Cette figure imposante est chère à tous ceux qui l'ont connue, aux citoyens de Joliette et aux élèves qui ont passé par le collège qu'il a fondé et dans lequel ils se sont familiarisés avec les portraits en peinture de M. Joliette et de son épouse, Marie-Charlotte Tarieu de Lanaudière. Ces deux peintures qui, jusqu'à la mort de Mme Joliette, ornaient les murs du salon du manoir, furent apportés au collège où elles occupent une place d'honneur, parmi les collections de l'entrée principale.

    La figure de notre héros est pour plusieurs peu connue ou complètement ignorée et cependant, elle mérite de sortir de l'obscurité et d'apparaître au grand jour de la renommée.

    Il est utile et nécessaire pour le bien public de reproduire de fois à autre, les traits de ces figures intéressantes et historiques, afin que leur souvenir vive à jamais dans la postérité. Mais il est également nécessaire, si non plus, de multiplier les études sur ces grands hommes, pour que leur caractère, émergeant de l'oubli, puisse encore jouer un rôle dans la société, servir de modèle à la jeunesse et lui apprendre la valeur et la bravoure de nos ancêtres.

    Le village de l'Industrie devenu Joliette en 1864, attire aujourd'hui plus que jamais l'attention publique; tous les regards se portent de ce côté-là; on parle de Joliette, des travaux de son fondateur, des édifices épanouis sous son souffle bienfaisant, de la famille de Lanaudière du grand malheur qui vient de frapper la population Joliettaine par le renversement du clocher de l'église (1901), il est donc opportun de montrer au peuple, en même temps que la photographie du grand citoyen, sa vie, ses oeuvres et les exemples d'honneur et de vertu qu'il a laissés comme un héritage impérissable aux enfants de sa grande famille.

    Il y a des hommes qu'on hésite à présenter à l'imitation de leurs semblables; malgré de grandes qualités; leur réputation n'est pas intacte, leur caractère prête à la critique sous plusieurs rapports; célèbres sous certains aspects, ils sont répréhensibles sous d'autres; mais il n'en est pas ainsi de M. Joliette; il fut un grand chrétiens, en même temps qu'un parfait citoyen et il est également cher à la religion et à la patrie qu'il servit aussi fidèlement l'une que l'autre. Cette figure m'apparaît donc dans le tableau de notre histoire, comme une des plus belles, des plus brillantes et des plus aimables.

    Ce n'est pas le patriote étroit qui mesquine avec la religion; ce n'est pas non plus le chrétien qui se meut avec peine, dans le cercle restreint de ses idées à lui, non, c'est un personnage plus grand, plus noble, plus éclairé qui comprend sa religion et le service de sa patrie.

    A la religion, la première place dans son cœur, à la patrie la seconde, mais toutes deux s'y rencontrent à l'aise, ayant chacune sa place respective. On l'a bien dit
    «Son nom est immortel, son mérite et sa gloire Inscrits en lettres d'or, brilleront dans l'histoire.»
    (M. l'abbé Norbert Barrette, protégé de M. Joliette, fit une élégie sur la tombe de son protecteur, laquelle fut publiée dans la Biographie de M. Joliette et dont nous empruntons quelques vers.)

    Fonder une ville bien organisée – entreprise noble et quelquefois hasardée, en ce sens que ce but dépasse ordinairement les limites de la volonté d'un seul – bâtir une église, un collège, – un presbytère, des moulins, des ponts, un chemin de fer, un marché, deux superbes manoirs dont l'un devint la proie des flammes et l'autre, après avoir été la résidence du seigneur, se transforma en couvent des sœurs de la Congrégation de Notre Dame; voilà, bien ce qu'a fait notre héros sans compter le défrichement des terres de sa seigneurie qu'il poursuivit sans cesse avec son activité dévorante.

    Nous avons raison de dire que ce fut un grand chrétien, un patriote éclairé et illustre qui alluma à Joliette deux ardents foyers où la religion s'alimente et se soutient, et où se renouvelle sans cesse la vie patriotique.

    Depuis plus de trente-cinq ans déjà, un élève de Joliette, M. Joseph Bonin, ancien curé de Saint-Charles de Montréal, demeurant à présent à Berthier, épris d'un si beau sujet, voulut éterniser la mémoire de M. Joliette dans une biographie dédiée à Mgr Ignace Bourget, évêque de Montréal, l'ami intime et le confident du fondateur de l'Industrie.

    Nous allons escompter largement ce précieux petit volume écrit dans un style charmant, pour jalonner notre étude et l'appuyer au besoin.

    Né à Saint-Thomas de Montmagny le 9 septembre 1789, fils d'Antoine Joliette, notaire, et de Catherine Faribault le jeune Barthélemy appartient à cette famille qui devint célèbre dans tout le Canada et dont la souche première se trouve séparée de lui par une chaîne de six générations.

    Son père s'établit d'abord à Berthier-en-haut où un de ses oncles était curé, M. Basile Papin qui desservit Berthier de 1767 à 1784. C'est là qu'il épousa en 1785 une demoiselle Faribault alliée à ceux de l'Assomption. Après quatre ans de ménage, le notaire Joliette mourut à Montmagny et sa veuve revint à Berthier, puis se fixa définitivement à l'Assomption auprès de l'hon. J.-E. Faribault, tuteur des enfants. De longue main, notre jeune orphelin se prépara, d'abord à l'école du village et ensuite en l'étude de son oncle, M. Faribault, à exercer la profession de son père. A vingt-et-un ans. le 3 octobre 1810, il fut admis à l'exercice de sa profession qu'il pratiqua longtemps à l'Assomption où son bureau devint le rendez-vous de tous ceux que des affaires épineuses embarrassaient et qu'il sut toujours attirer à lui, par ses manières douces, calmes et frappées au coin de la plus scrupuleuse honnêteté.

    Mais il fut appelé à servir plus efficacement son pays sous les armes et il fit les campagnes de 1812 et 1813, avec le titre de major.

    Entre temps, un autre champ de bataille s'ouvrait; une autre conquête l'attendait au manoir de Lavaltrie, dans la personne d'une jeune fille, belle et noble de dix-huit ans, fille de l'hon. Gaspard Tarieu de Lanaudière et de Suzanne-Antoinette Margane de Lavaltrie, arrière-petite-fille de l'héroïne de Verchères, et héritière d'une brillante fortune en même temps que d'un grand nom. Le mariage du jeune notaire et de Mlle de Lanaudière fut célébré à l'église paroissiale de Lavaltrie, le 27 septembre 1813. Dès le lendemain et pour voyage de noce, notre militaire entre dans sa seconde campagne qui prit fin à la bataille et à la victoire de Châteauguay. En 1814, un héritier vint prendre place au foyer et ajouter au bonheur des deux époux, mais cet enfant qu'on avait appelé Charles, comme ses ancêtres, espoir de sa famille, ne fit que sourire à la vie, pour disparaître à l'âge de six ans, causant par son départ pour le ciel, cette peine cuisante que fait la mort d'un fils unique. Et ce deuil se prolongea toujours et ce vide ne fut jamais comblé. Cependant cet ange qu'était devenu leur Charles bien-aimé, ne cessait de planer dans cette demeure à jamais déserte d'enfants, autour de sa mère pour lui parler et lui raconter son bonheur.

    Mais après avoir servi son roi sur les champs de bataille, M. Joliette fut appelé par les électeurs du comté de Leinster (l'Assomption), à le servir au parlement, en 1820. Après deux parlements, ne voulant plus briguer les suffrages de ses commettants, il abandonna son siège à la chambre.

    Cependant, dans les hautes sphères, on pouvait difficilement se passer de son expérience et de ses lumières, et, le 10 février 1838, il fut nommé membre du Conseil spécial qui précéda l'Union et dura un peu plus de deux ans. Enfin il fut appelé à siéger au Conseil législatif le 9 juin 1841, poste qu'il n'abandonna qu'à sa mort.

    M. Georges Baby, dans un discours prononcé peu de temps après la mort du grand citoyen, disait de sa carrière parlementaire: «M. Joliette se fit estimer par son jugement profond et ses principes invariables. Il n'était pas doué d'une brillante éloquence, mais il savait par sa prudence et sa sagesse produire l'effet qu'il désirait.»

    Nous touchons au moment le plus intéressant pour Joliette. Notre notaire nourrit d'autres aspirations, il, veut se sacrifier lui-même, sa santé et ses biens, pour étendre le domaine de la patrie. Il a probablement, dans un rêve de jeunesse, entrevu la rivière de l'Assomption, serpentant à travers les domaines de son épouse, des moulins, des ponts, des terrains défrichés, des maisons élevées, et une ville bâtie, avec son église, ses maisons d'éducation. Eh bien! ce rêve si beau, il voulut lui donner des suites, le transformer en réalité.

    C'était en 1823, remontant la rivière, à travers les épaisses forêts, jusqu'à l'endroit où Joliette fleurit; il y fit abattre des arbres, bâtir un moulin, après avoir jeté sur la rivière une digue puissante et forte dont parlait M. Barrette lorsqu'il disait «Ah ! quand je reverrai la rapide rivière, Qu'une digue retient dans son lit prisonnière, Quand j'entendrai rouler ces machines bruyantes, Et tourner sourdement tant de meules ronflantes.»

    Dans l'espace de quelques années et par ses soins, l'Industrie fut dotée de trois moulins, s'enrichit d'un beau manoir de 100 pieds sur 40, qui encore aujourd'hui attire les regards des étrangers et qui avait un pendant en tout semblable à lui-même, dans le manoir de M. C.-P. Léodel, construits tous deux en 1830. Ce qui faisait dire au prêtre reconnaissant (M. Barrette)
    «Ah quand je reverrai ce palais magnifique, Où le grand homme assis au foyer domestique.»
    Mais notre fondateur, par un coup d’œil juste et un jugement qui le distingue entre tous, veut faire marcher de pair les intérêts de la religion et ceux de la patrie et en 1841, il demande à Mgr Bourget la permission de bâtir une église; en attendant, il sollicite la faveur d'avoir la messe au moulin qui s'élevait à droite du manoir seigneurial. Monseigneur le lui permet de gon coeur et, enseignant sa lettre, le 8 décembre, Sa Grandeur disait:
    «J'espère que la Vierge Sainte bénira ce village et qu'elle en fera un village de saints.»
    M. Joliette prépare donc ses matériaux et, dès le mois de juin 1842, Mgr l'évêque de Montréal va bénir la première pierre de l'édifice qui fut terminé en 1843. Avec ses 110 pieds de long, 32 de haut, et 50 pieds de large, et une sacristie de 42 pieds sur 30 à deux étages, cette église passait pour élégante et confortable. Au bout de douze mois seulement, ce temple était prêt et fini, garni de vases sacrés et d'ornements de toutes sortes. Mgr l'évêque de Montréal, par un décret canonique en date du 23 décembre 1843, reconnut l'existence de l'Industrie et la mit, sous le vocable de saint Charles Borromée, patron de Mme Joliette.

    Déjà le clocher résonnait d'un beau carillon de trois cloches données par la famille de Lanaudière au prix de $1,071. Une si grande générosité et un si beau zèle pour la religion ne pouvaient rester dans l'ombre. Rome l'apprit et le Pape fit écrire à M. Joliette par le cardinal Franzoni, préfet de la Propagande, la lettre suivante en date du 25 juillet 1844
    «Très illustre monsieur,

    C'est avec la plus grande satisfaction que la Sacrée Congrégation de la Propagande a appris que, parmi les sacrifices que fait votre Seigneurie, pour le soutien de la religion, sacrifices que vous continuez encore avec la même ardeur, vous avez bâti à grand frais une magnifique église, pour y célébrer dignement le culte divin et procurer le salut des âmes. Quoique nous sachions bien, qu'en tout cela, vous avez recherché non les louanges des hommes, mais la plus grande gloire de Dieu et que votre zèle bien connu n'a pas besoin d'être excité, cependant, nous ne pouvons nous empêcher, au nom de la Sacrée Congrégation, de louer dans le Seigneur, votre amour ardent et votre piété, de vous témoigner notre affectueuse estime et de vous exhorter en même temps, à continuer de protéger et soutenir de toutes vos forces, la sainte religion catholique. A cela, nous ajoutons un petit cadeau en argent, savoir : une médaille de l’œuvre précieuse de la propagation de la Foi, que vous recevrez volontiers comme gage de notre attachement et de notre considération. Nous prions Dieu qu'il conserve longtemps votre Seigneurie et la préserve de tout danger.

    De votre Seigneurie

    Le très affectionné,

    J.-TH. FRANZONI,
    Rome, 25 juillet 1844.
    Préfet.»

    Cette lettre si précieuse se conserve au musée du collège Joliette.

    Mais le plan de M. Joliette n'est pas tout exécuté; la religion a son sanctuaire, mais la science n'a pas encore le sien. Il fait bâtir un collège en pierre, de 80 pieds sur 40 à deux étages et il demanda à Monseigneur de Montréal d'en confier la direction à une communauté religieuse.
    Ce qui fit dire à M. Barrette :
    «Et quand je reverrai ce collège orgueilleux De porter à jamais un nom si glorieux.»
    La bénédiction en fut faite en 1846 par Mgr Prince, évêque de Martyropolis, coadjuteur de Montréal, qui dit en finissant son discours:
    «En quittant ce collège, j'emporte dans mon coeur la douce pensée qu'il ne cessera de prospérer et qu'il deviendra plus tard une des plus florissantes maisons de cette province.»
    Si M. Joliette revenait dans sa ville, il verrait que les paroles de Mgr Prince se sont réalisées de point en point.

    Mais l'Industrie se trouvait encore isolée et M. Joliette voulut la mettre en communication avec le fleuve dont elle est distante de quatre lieues et il bâtit pour cela son chemin de fer en 1848, pour la construction duquel, il dépensa plus de $55,000.00 et qui fut, malgré sa lenteur proverbiale, la clef du succès de Joliette.

    Ce fut le deuxième réseau de chemin de fer dans la province; le chemin de Laprairie à Saint-Jean, l'avait précédé de quelques années.

    Qui n'admirerait la générosité de M. Joliette, son désintéressement, son amour de la religion, de l'Église et de l'éducation, et toutes ses oeuvres: le collège et l'Église et leurs terrains avaient coûté plus de 28,000 dollars desquels il faut retrancher seulement la somme de $733.00 fournis par les paroissiens.

    On dit que M. L.-A. Derome fit don d'une grande partie du terrain où s'élève aujourd'hui Joliette au fondateur, pour lui aider dans son entreprise.

    Après tout cela, M. Joliette veut lui-même tenir les comptes de la fabrique jusqu'en 1849; puis, quand tout l'établissement religieux fut terminé et débarrassé de dettes, il en fait don pur et simple à la religion et à l'éducation, par l'entremise de son premier pasteur. Ce fut le 3 février 1850, quelques mois avant sa mort, qu'il offrit ce don à Mgr Bourget, après l'avoir fait ratifier par la famille de Lanaudière.

    Mgr l'évêque de Montréal, à cette scène grandiose d'un seigneur qui offre à Dieu un temple magnifique, bâti de ses deniers, et à la patrie, un collège pour la formation de la jeunesse, laissa parler son coeur et dit
    «Quoique ce don soit gratuit et sans aucun espoir de redevance, cependant l'église fera chanter, chaque année, une messe le jour de la Saint-Charles pour Mme Joliette, et le collège une autre, le jour de la Saint-Barthélemy, pour le généreux donateur»
    et il termina par cette apostrophe :
    «Monsieur le seigneur, Mme la seigneuresse : La bouche ne doit s'ouvrir, dans l'église que pour louer Dieu, mais la reconnaissance est un devoir de la religion; je puis donc m'en acquitter dans le lieu saint et l'offrir à Dieu comme un hommage qui Lui appartient et dont Il est jaloux.»
    M. Joliette ne devait plus rester longtemps sur la terre et il semble qu'il ait voulu se faire précéder là-haut de cet acte héroïque de charité et de religion. En effet, il dut le retrouver inscrit en lettres d'or, dans le livre de sa vie, au tribunal du souverain Juge.

    Mais avant de laisser disparaître ce bienfaiteur, examinons un peu cette couronne de vertus qui brille sur son front; elle n'est pas sans parfum pour ceux qui s'en approcheront, afin d'étudier cette vie si pleine de bonnes oeuvres.

    Que dire de sa charité pour Dieu et ses frères, de son amour de l'Église? toute sa vie fut employée à promouvoir les intérêts de l'un et de l'autre. Ce sont les deux pivots autour desquels se meut son existence entière; ce que nous venons d'en dire suffit à rendre cette vérité dans tout son éclat et à établir qu'il aima Dieu comme son créateur, l'Église comme sa mère et le prochain comme lui-même.

    Sur sa couche de souffrances, on l'entendait s'écrier :
    «Laissez-moi maintenant travailler pour Dieu seul. Oh! qu'elle est belle la religion! qu'elle est douce à l'âme cette religion d'amour!»
    Et c'est consolé par les sacrements de l'Église qu'il s'endort dans le baiser du Seigneur le 21 juin 1850, à l'âge de 62 ans.

    Quelque temps avant sa mort, il envoie son cocher monté sur le riche équipage du château, chez le plus humble prêtre des environs, le bon et vénérable M. J.-R. Paré, curé de Saint-Jacques-de-l'Achigan, pour le prier de venir au manoir seigneurial, pour y recevoir ses derniers aveux. Mais M. Paré ne veut pas monter dans un si beau carrosse; il fait atteler son cheval à sa petite charrette et il va recevoir les dernières confidences de M. Joliette et le fortifier pour son voyage de l'éternité.

    Personne ne lui tendait la main sans recevoir l'aumône, et le manoir fut toujours l'endroit chéri des pauvres. Selon cette parole de la Sainte Écriture, M. Joliette «comprenait la misère de l'indigent et les besoins du pauvre»; il les a secourus, aussi le Seigneur a dû le délivrer au jour du jugement.

    Une fois, raconte sa biographie, Mme Joliette donna aux pauvres, dans une seule journée, quatorze minots de blé. Craignant les reproches de son époux, elle veut le prévenir en sa faveur; aussitôt celui-ci la félicita en lui disant: «Fais à l'avenir selon ton coeur généreux, tout ceci t'appartient», en lui désignant du geste le manoir et les environs.

    Ami de la justice et de la paix, par suite ennemi-né des querelles, des injustices et des procès, son bureau fut sans cesse comme une cour d'audience, non seulement lorsqu'il pratiquait sa profession, dans sa jeunesse, mais encore lorsqu'il en eut abandonné la pratique. Là se déroulaient les affaires les plus embrouillées; là les conseils les plus délicats étaient distribués à demande; là les jugements les plus sages se rendaient, M. Joliette entendait tout, jugeait et mettait les parties d'accord, et quand on voulait connaître la note de son tarif, il disait, seulement: «Mes amis, ce n'est rien, soyez toujours unis; je serai assez récompensé, si j'apprends que vous vivez en paix et que vous êtes toujours de bons citoyens et de bons chrétiens.»

    «Heureux du seul plaisir de semer les bienfaits!» Ces scènes nous transportent au temps où le bon saint Louis de France, sans huissiers ni gardes, entendait et jugeait les différends de ses sujets sous le chêne de Vincennes.

    Son amour du travail nous est aussi d'un précieux exemple. Sans cesse en activité depuis les premières années de son enfance, à l'école du village de l'Assomption jusqu'à la fin de sa vie, où malade, il se fait encore porter sur le théâtre de ses travaux, afin d'encourager une dernière fois, par sa présence, ceux qu'il avait toujours accompagnés et même devancés à l'ouvrage. Et sur son lit de mort, faisant allusion à cet emploi consciencieux de tout son temps, il disait: «J’ai assez travaillé pour la terre, laissez-moi travailler pour le ciel.»

    Et cette maladie qui l'emporte au tombeau et cette cécité qui l'affligea si profondément ne lui sont-elles pas causées, par un travail continuel et excessif?

    Sa douceur et sa patience furent remarquables. Dans le panégyrique de M. Joliette prononcé quelques jours après sa mort, M. Georges Baby, alors élève du collège Joliette nous en laisse ces quelques traits : «M. Joliette était d'un abord facile et possédait quelque chose d'entraînant. Il avait un tempérament doux et sensible. Toute personne, après l'avoir vu, était frappé de son caractère affable, de ses manières aisées, franches et honnêtes. Tous trouvaient en lui un coeur ouvert à tous les chagrins et à toutes les infortunes.»

    D'ailleurs un homme qui commande toute sa vie à une armée d'ouvriers et qui ne cesse d'en être aimé et respecté, doit assaisonner tous ses ordres d'une grande douceur, savoir dorer toutes ses pilules pour leur ôter toute amertume; pour cela il doit être absolument maître de lui-même; tel fut M. Joliette.

    Sa résignation et sa soumission dans les épreuves ne brillent pas avec un moindre éclat: Le bon Dieu lui donna un fils adoré et le lui ravit à l'âge de six ans. Il répond comme Job: «Que le saint nom de Dieu soit bénit», un incendie consume son manoir tout neuf, un autre jour il perd vingt mille billots et à ces dures épreuves, il ne prononce qu'une parole: «C'est Dieu qui l'a voulu.»

    Ce qui fait encore notre admiration et ce qu'on aime à entendre de sa bouche, c'est sa manière de voir et de juger les mauvaises lectures; ce qu'il en dit fait frissonner. De son temps les mauvais livres semblaient être la plaie corrosive de la classe instruite; bien peu n'en subissaient pas la maligne influence; voilà pourquoi son témoignage acquiert tant de valeur à nos yeux - il se trouvait avec M. Ch. Panneton, son agent, à qui il a donné en mariage sa fille adoptive, et avec son neveu, M. Gaspard de Lanaudière. «Oui, dit-il, ce n'est que trop vrai, l'immoralité de la société a sa source malheureuse dans la lecture des mauvais livres. Rien n'est plus funeste pour les jeunes âmes. Une fois dans ma vie, et c'est trop, j'eus le déplorable malheur de promener mes regards curieux sur une - de ces productions séductrices du jeune âge. Cet écrit me faussa les idées, et il me fallut toute l'autorité des sages et paternels avis d'un inappréciable ami, tout l'ascendant de l'éducation religieuse de ma première jeunesse, pour ramener mon esprit au droit sentier de la vérité. Mes amis, ajouta-t-il, gardez-vous, comme du plus subtil poison, de la lecture des écrivains impies et immoraux.»

    À sa mort, on pleura sur ce citoyen vertueux, mais nul ne le fit avec plus de regrets, que son protégé, M. N. Barrette, prêtre, dans une élégie, que nous exploitons largement
    «Pleurez, riches, pleurez sur cet homme estimable,
    Le meilleur citoyen, l'ami le plus aimable,
    Vengeur de l'opprimé, défenseur de la paix,
    Digne ami du savoir, protecteur de l'étude,
    Comprenant tout l'état dans sa sollicitude,
    Pleurez surtout, pleurez O fils de l'indigence,
    Le vieillard en lambeaux a vu mourir son frère,
    La veuve, son époux, et l'orphelin, son père,
    L'infirme, le soutien de ses pas incertains,
    Le malheureux, l'ami qui lui tendait les mains.»
    Voici le portrait physique de M. Joliette tel que son biographe l'a tracé d'après les contemporains :
    «M. Joliette, était de taille moyenne, presque petite, ajoute M. Baby, mais d'une charpente fortement constituée; épaules larges, membres musculeux, poitrine bombée, tête élevée et majestueuse; c'était un bel homme dans toute l'acception du mot. Il avait l'allure assez dégagée et sa toilette toujours propre et soignée, ne dénotait pourtant chez lui aucune affectation ni vanité. Des traits réguliers, mais très accusés, des yeux bruns et pleins de feu révélaient son énergie, son courage et la perspicacité de son esprit. Sa chevelure était abondante et d'un noir d'ébène, se relevant sur le front en fort toupet", dit encore M. Baby; son teint brun clair disparaissait légèrement sous les couleurs plus vives du tempérament bilieux-sanguin. Sur son large front rayonnait l'intelligence, tandis que la douceur et la bonté se lisaient sur les contours de sa bouche souriante. En un mot, sur cette figure douce, calme, sereine, ouverte, expressive et pleine de noblesse se reflétaient comme dans un miroir fidèle, la beauté de son âme, la générosité de son coeur, l'élévation de ses sentiments et la grandeur de son génie.»
    Monseigneur l'évêque de Montréal qui tant de fois était venu à l'Industrie, visiter son ami, vint encore lui rendre les derniers devoirs. Sa Grandeur fit l'éloge de l'illustre défunt et, prenant les paroles de saint Ambroise dans l'oraison funèbre de Théodose, il dit, d'après M. S.-O. Perrault, prêtre, témoin auriculaire: «J'ai aimé ce héros miséricordieux et clément et c'est pourquoi je le pleure du fond de mes entrailles. J'ai aimé cet ami ; mes prières et mes larmes ne cesseront point d'être offertes au ciel, pour qu'il soit introduit dans la véritable terre des vivants».

    Toute la paroisse, le clergé et le peuple s'associèrent aux regrets du vénérable évêque, et la mémoire de M. Joliette vit encore dans tous les esprits.

    Voici l'acte de sa sépulture tel qu'il se trouve dans les registres de l'église de Joliette
    «Ce 25 juin 1850, nous Ignace Bourget, évêque de Montréal, avons inhumé dans l'église de cette paroisse, le corps de l'honorable Barthélemy Joliette, membre du Conseil législatif de cette province et seigneur de Lavaltrie, décédé le 21 du courant; à l'âge de 62 ans. Présents: Ch.-P. Léodel, Ecr., Gaspard de Lanaudière, Ecr., Ant. Voyer, Messieurs Gagnon, curé de Berthier; H. Mar cotte, curé de Lavaltrie; T.-L. Brassard, curé de SaintPaul; Ant. Thibaudier, c. s. v., Cyprien Lebel, curé de Saint-Thomas; Ig. Guyon, curé de Sainte-Elisabeth; M. Limoges, curé de Sorel; A. Lemay, curé de Sainte-Victoire; C. Champoux, curé de Sainte-Anne des Plaines ;, M. Jos. Balthazar, curé de Lanoraie; J.-O. Giroux, ptre,, N. Barrette et A. Dupuis, prêtres de l'Assomption, et A. Manseau, vicaire général, curé.

    + IG., évêque de Montréal.»
    Cette mort eut aussi un douloureux écho dans le pays; ce fut un deuil national et les journaux du temps sont remplis d'éloges à l'adresse du vertueux défunt.

    M. Baby avait parfaitement raison de prononcer, à la distribution des prix de l'année 1850, ces belles paroles dont l'application à M. Joliette était frappante:
    «Le pays perd en lui un de ses plus beaux ornements;. la religion, un de ses membres les plus utiles ; l'éducation, un de ses bienfaiteurs les plus constants; l'industrie, le commerce et les arts, un protecteur infatigable;, mais surtout le pauvre, l'infirme, la veuve, l'orphelin: ont vu disparaître leur support et leur consolateur».

    Cependant, malgré de généreux élans et de constants. efforts, M. Joliette n'a pas encore de monument public et cette parole d'un poète citée dans sa biographie est, restée jusqu'à présent sans écho (1901). Pour honorer un nom si cher à la patrie, Qu'on répète souvent par toute l'Industrie, Il faut un monument où l'on fasse exposer Les travaux que cet homme a voulu s'imposer Qu'on y grave ces mots : Par son noble courage Il a fondé, fait croître et fleurir ce village.

    Espérons que bientôt ces désirs se réaliseront et qu'un monument de bronze et de pierre fera revivre M. Joliette au milieu des siens.

    Une année plus tard, le 30 septembre 1902, le vœu de M. Barrette et celui des élèves de Joliette se réalisait. (M. Louis Bélair fut un des promoteurs du projet de ce monument.). Voici comment Wilfrid Ferland, élève de Philosophie, dans un discours de la Saint-Jean-Baptiste, le 24 juin 1879, s'exprime au nom de ses condisciples. «Joliette verra-t-elle jamais la statue de son illustre fondateur dominer une de ses places publiques? Sur son piédestal de bronze ou de marbre, ce grand citoyen pourra-t-il voir un jour la ville qu'il aimait, s'agiter, sous l'impulsion du commerce? Pourra-t-il applaudir à ses progrès rapides dans la voie de l'industrie? Qu'il soit permis aux élèves du collège qu'il a fondé d'en formuler ici le vœu et les enfants de cette localité s'écrieront en voyant la noble image du grand patriote: «Voilà notre père, le bienfaiteur de notre ville natale, le valeureux pionnier canadien, l'illustre Barthélemy Joliette!»

    Le monument s'élève au centre du parc Renaud (M. Adolphe Renaud était maire de Joliette au moment de l'érection du monument Joliette), tout près du manoir seigneurial.

    La messe solennelle fut chantée à l'église paroissiale par le R. P. C. Beaudry, c.s.v., et l'hon. juge Baby, président du comité, offrit le monument à la garde du maire de la ville de Joliette. Son discours très élaboré fut prononcé avec une chaleur et une émotion communicatives. Grand canadien, ami de l'éducation, bienfaiteur de l'humanité, homme de caractère, soutien de la religion, bras droit de son évêque dans Joliette, fondateur de ville, tel fut, au dire de M. Baby qui le connut bien, l'hon. B. Joliette.

    Mme Joliette survécut longtemps à son mari; elle ne décéda que le 28 janvier 1871, à 75 ans.

    M. Edouard-Charles Fabre, chanoine de la cathédrale de Montréal, fut délégué par son évêque, pour présider aux funérailles de la noble épouse de M. Joliette.

    Il appartenait vraiment à l'Église de Montréal de bénir les tombeaux de ces deux bienfaiteurs de la religion. M. Fabre érigea à Mme Joliette et à son époux, un splendide monument dans l'acte de sépulture qui suit :
    «Ce 30 janvier 1871, par nous, prêtre soussigné, chanoine de la cathédrale de Montréal, a été déposé, dans le charnier, après un service solennel, pour être transporté au printemps, dans un tombeau placé dans la cave de l'église de cette paroisse, le corps de Dame Charlotte Tarieu-Taillant de Lanaudière, co-seigneuresse de Lavaltrie, épouse de feu l'honorable Barthélemy Joliette et sa généreuse coopératrice dans la fondation de la ville de Joliette, ainsi que de l'église, du collège, du couvent et du noviciat des Clercs de Saint-Viateur, en la dite ville de Joliette, décédée avant-hier, âgée de 75 ans et cinq mois.»

    E .-C. FABRE, ptre, chan.
    Terminons cette étude par un trait qu'on nous a souvent raconté et qui nous fera voir que Mme Joliette fut la digne épouse du fondateur de l'Industrie.

    Un jour, elle reçut une magnifique étoffe de soie des fabriques de Lyon, du R. P. Querbes, fondateur de la communauté des Clercs de Saint-Viateur, en reconnaissance des services rendus à sa communauté naissante. Mme Joliette accepte ce don avec joie, mais ne veut pas s'en confectionner une robe, à elle-même, selon la teneur du don; elle en fit confectionner une chape blanche qu'elle envoie gracieusement à l'église de sa paroisse.

    Voilà la carrière de ceux qui ont été les fondateurs de Joliette, ville à jamais fière de ses origines, car la gloire et l'honneur des parents sont le plus bel héritage de leurs enfants!
    Date de création : 2012-04-01 | Date de modification : 2012-04-01
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    Alphonse-Charles Dugas
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