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    L'Encyclopédie sur la mort


    Notre maîtresse la Mort

    Giorgio Voghera

    Ce livre révèle chez l'auteur l'intensité d'une proximité, discrète et attentive, à l'égard des êtres, proches et lointains, humains ou bêtes, vivants ou morts, qui croisent son destin. L'oeuvre est divisée en quatre parties dont la première raconte la mort de ses proches et sa façon de les accompagner dans leurs heures ultimes; la deuxième est consacrée à une réflexion sur le suicide à partir de son expérience de la fréquentation avec des personnes habitées par des idéations suicidaires; dans la troisième partie, il fait le récit de plusieurs de ses rêves dans lesquels une jeune fille, autrefois aimée, est éminemment présente; la quatrième partie nous fait part de sa correspondance assidue avec un ancien compagnon de classe, échange épistolaire qui, étonnamment, prendra des formes posthumes.
    PREMIÈRE PARTIE
    Une chambre à part
    Le secret de la vie est
    d'oublier la mort.
    Le secret de la mort est
    d'accompagner la vie comme une ombre.

    L'accompagnement du père
    Un jour, dans les premiers temps de cette ultime hospitalisation, il me dit:
    «Pauvre chéri, maintenant il te faut même "faire mourir" ton papa».
    Il faisait allusion au fait que j'avais dû tant de fois"le faire soigner", "le faire opérer", lui faire commencer ou poursuivre des démarches pour récupérer sa nationalité, sa pension, et ainsi de suite.
    (p. 20)

    Tout de suite après la première injection, les convulsions cessèrent. Mon père ne se réveilla plus qu'une seule fois de son assoupissement. Son râle, jusqu'alors continu, devint intermittent, et le lendemain, après une interruption qui ne semblait pas différente des précédentes, il cessa de râler.
    Je crois que je n'ai pleuré qu'une fois pour la mort de mon père. Et je ne pleurai pas parce qu'il était mort. mais parce qu'il avait vécu, parce qu'il y avait eu dans sa vie de trop lourdes et trop nombreuses souffrances.
    (p. 24)

    L'accompagnement de sa mère
    J'essayais d'aller la voir le plus souvent possible, jusqu'à cinq ou six fois par jour. Mais il m'était difficile de rester près de son lit plus de quelques minutes. Elle voulait me parler, mais de sa bouche, ne sortaient que des grognements. J'essayais de me dominer, mais je craignais que mon visage n'exprimât quelque chose qui pût la troubler. C'est pourquoi je ne restais dans sa chambre qu'un bref moment chaque fois, Il m'aurait été vraiment difficile de faire autrement, même si mon temps libre n'avait pas été aussi compté qu'il l'était. Depuis quelque temps, elle avait cependant pris l'habitude, quand elle me voyait entrer, de ne me faire qu'un sourire et un petit salut. Et si je m'attardais plus que de coutume, elle fermait les yeux comme si elle était fatiguée et voulait s'assoupir.
    (p. 39)

    L'accompagnement de sa tante
    Letizia ne faisait jamais de longs discours à caractère général, et n'avait jamais voulu, ni ne voulut le faire alors, parler expressément de la mort ni de l'au-delà. Mais j'avais compris, d'après certaines paroles fortuites qu'elle avait prononcées auparavant, que la mort était pour elle une chose naturelle, dont il était inutile, étant donné son caractère inéluctable, de faire une tragédie ou un problème; et qu'au fond il importait peu qu'elle survint un plus tôt ou un peu plus tard. Et elle ne sembla pas avoir changé de conception, même lorsqu'elle sentit sa mort prochaine. Bien sûr, pour elle, la mort ne signifiait pas la fin, le néant. Je crois qu'elle ne se posait jamais clairement le problème de ce qu'il y avait «après»; mais j'ai l'impression qu'elle n'attendait ni récompense, ni châtiment, pas plus qu'elle ne les avait attendus de la vie. Elle imaginait probablement que la vie continuerait sous une autre forme, et croyait qu'avec l'aide du Bon Dieu, en étant optimiste et sans révolte devant l'inévitable, elle continuerait à s'en sortir le moins mal possible.
    (p.48-49)

    L'accompagnement de son oncle
    À un moment donné, il me dit:
    «Vous aviez raison. Vous avez bien fait de me faire hospitaliser. À la maison ils n'auraient pas pu me faire tout cela. Mais qui sait si cela va servir à quelque chose.»
    Peu après, le docteur demanda à l'infirmière quelle était la pression artérielle maximum. Et celle-ci, sans penser que mon oncle pourrait entendre et comprendre, répondit à voix haute:
    «Quarante-six»
    Alors il dit:
    «Maintenant ça suffit. C'est fini. Ne me tourmentez plus. Donnez-moi de la morphine».
    Et il répéta plusieurs fois, martelant à grand peine les syllabes, mais d'une voix ferme et forte:
    «Mor-phine. mor-phine».
    Il ne lui en donnèrent pas, mais au bout de quelques minutes, il tomba dans le coma. Le lendemain matin, bien que je fusse constamment à ses côtés, m'assurant fréquemment de sa respiration, je ne m'aperçus pas du moment de son trépas. Ce fut l'infirmière qui, en passant, se rendit compte qu'il avait cessé de vivre.
    (p. 57)

    SECONDE PARTIE
    Contemplation de la mort

    L'accompagnement de sa tante Olga
    Un matin, elle nous accueillit, sa fille et moi, avec de grands cris de joie.
    «Ah, vous êtes là», disait-elle, «ils ne vous ont pas emmenés? Ils vous ont laissés en liberté? Venez près de moi que je vous voie. Je n'y crois pas, cela ne me paraît pas possible. Ah, comme je suis heureuse!»,
    Elle avait rêvé que c'était encore l'occupation allemande et que les S. S. nous avaient arrêtés, la repoussant et l'enfermant dans sa maison bien qu'elle voulût à tout prix venir avec nous. Ces rêves atroces ou ces souvenirs, souvent tristes, du passé qui affleuraient maintenant, la détournaient parfois de ses sempiternelles lamentations.
    Un soir, tard, elle dit seulement ces mots: «Ouh, comme j'ai la tête qui tourne».
    Elle posa un bras sur la table à côté du lit, et la tête sur son bras. Quand l'infirmière passa pour l'installer pour la nuit, elle s'aperçut qu'elle ne respirait plus.
    (p. 78-79)

    TROISIÈME PARTIE
    Thanatos et Eros
    « Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement» (La Rochefoucauld), mais, quand le spectacle et la pensée de la mort se sont emparés de nous, même si l'on détourne le regard, la mort ensuite réapparaît à travers le filtre du rêve, souvent liée d'une certaine façon à l'érotisme. Par ailleurs, une fois que l'on est plongé dans cette atmosphère, dans les rêves qu'Eros, sous toutes ses formes, nous inspire, presque toujours s'insinue l'ombre de la mort.
    «Viendra la mort et elle aura tes yeux»: j'ai souvent pensé que c'est le plus beau vers du plus beau poème de Pavese*. Quelque chose de vaguement analogue m'avait traversé l'esprit à moi aussi. bien avant d'avoir lu ce vers. En effet, bien que ne rêvant plus que très rarement d'elle, j'avais remarqué que si, durant le jour, la mort pour une raison ou pour une autre, m'avait semblé plus proche de moi, je voyais ensuite, durant la nuit, ses yeux à elle.
    (p. 90-91)

    Beaucoup plus récemment, en rêvant d'elle, il me sembla, à un moment donné, que j'étais un chien, ou plutôt que je ne l'étais pas vraiment, mais qu'il était juste et naturel que je me comporte comme un chien et que je me considère comme tel. Mais elle, contrairement aux autres, m'observait avec compassion, et peut-être aussi avec une certaine horreur, qu'elle essayait de masquer derrière un sourire. Mais moi je me mettais tranquillement à côté d'elle, comme un chien à côté de son maître, sans plus la regarder. mais avec la certitude qu'elle était près de moi: et je me sentais comme apaisé, protégé, comme si j'étais parvenu au terme d'une route longue et difficile. Pourtant, à un moment donné, je ressentais le besoin de lui adresser un regard: je me retrouvai tout seul, et me réveillai.
    (p. 98)

    QUATRIÈME PARTIE
    Correspondance avec la mort
    La vie est une splendide tragédie,
    et la mort son parfait épilogue.

    Lorsqu'il eut atteint la soixantaine, mon ami contracta une très grave maladie, sans doute en manipulant des cultures qu'il avait fait préparer pour les étudier. Il lutta longuement contre la mort. faisant preuve d'un grand courage, mais il devait finalement succomber. J'en fus profondément affligé.
    Sa veuve trouva dans ses papiers un dossier qui contenait mes lettres. Je ne pensais pas qu'il les avait gardées: il n'y avait pas fait allusion. [...] Dès que je l'eus reçu (le dossier), je constatai aussitôt que, à partir d'une certaine date, les enveloppes des lettres n'avaient plus été décachetées.
    [...]
    Mais, après un instant de stupeur, il m'apparut que j'avais toujours su qu'il devait en être ainsi. Il était juste que ma correspondance fut restée cachetée. Quand mon ami fut touché par la mort. celle-ci, pendant toute la durée de la maladie, s'était substituée à lui et, suivant les règles d'une parfaite éducation, s'était refusée à ouvrir des lettres qui ne Lui étaient pas destinées: pendant des années, je m'étais trompé de destinataire sans le savoir, même si j'avais inconsciemment senti que je m'adressais à quelqu'un qui n'était plus mon ami.
    De ma correspondance avec la mort me sont restés un écho de souvenir et un soupçon latent, inquiétant, qui imprègne brusquement ma conscience lorsque, dans les froides soirées venteuses, parcourant les rues désertes de ma ville, trop marquées de la cadence de mes pas, entre les rafales furieuses de la bora, se crée un instant de calme profond, sans bruit ni présence humaine: alors, en cet instant, je sais que désormais, et pour tout le temps qui me reste à vivre, ma seule amie c'est elle, ma Dame silencieuse, Notre Maîtresse la Mort..
    (p. 123-125)






    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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