L'Encyclopédie sur la mort


L'impérieuse emprise de la mort dans l'oeuvre de Gauvreau

Jean-Pierre Denis

La mort traverse l'oeuvre gauvrienne de part en part. Elle organise récits comme fantasmes. Elle torture le poète, le met «en souffrance». Elle travaille en profondeur sa langue, elle trouble le champ de la communication, rend bègue son énonciation.
Aborder l'oeuvre gauvrienne, c'est d'être confronté, quasi à chaque page, à l'impérieuse emprise de la mort, et à la non moins impérieuse volonté de renverser le sort, d'agresser le mal en ses racines, de faire tonner la langue pour effrayer le vide, d'exposer la chalr en ses stigmates pour conjurer l'opprobre, de glorifier le corps pour en masquer l'insignifiance, de reprendre inlassablement où il a eu perte, mort. Mais c'est aussi, bien souvent, ruser de mauvaise foi avec elle, s'enfoncer dans la méconnaissance en multipliant les doubles, comme en un jeu de poupées gigognes, renoncer au face à face, semer partout la mort pour mieux la maîtriser comme celle de l'autre, (ou celle advenant par l'autre. Cette mort, Gauvreau n'en parle pas souvent: il la met plutôt en scène, la théâtralise pour la rendre visible. Pourtant, dans sa correspondance avec Jean-Claude Dussault, il en a parlé à au moins deux reprises. Ce fut, à chaque fois, pour la nier, pour la rendre insignifiante, pour lui enlever tout ascendant sur lui, voire toute réalité:

Pour ma part, la mort me laisse bien indifférent. «L'anxiété des athées» n'est qu'une invention catholique, par laquelle les curés projettent sur les gens sains leur mauvaise humeur envieuse de ne pouvoir copuler à Ieur goût. (22 mars 1950)

Dans une autre lettre:

Vous me demandiez jadis mes opinions sur la mort. Voici une réflexion. La crainte de la mort est l'un des sentiments les moins justiciables, En effet, le désagrément véritable serait de pouvoir sentir qu'on est mort. Mais, tant qu'on sent quelque chose, on n'est pas mort, et, dès qu'on est mort, on ne sent plus rien, Alors ... (10 mai 1950)

Ce n'est certes pas là ce qui s'est écrit de plus lucide sur la mort ou sur l'angoisse de la mort. Et on peut sans doute attribuer en partie cette position à l'optimisme qui régnait à ce moment dans le groupe automatiste, à son parti pris pour la vie concrète, pour la matière contre l'abstraction et les spéculations métaphysiques, jugées inutiles; contre la mort, aussi, qui régnait en maître dans la société québécoise et étranglait littéralement ses créateurs. Pourtant, c'est bien cette mort, initialement moquée, que nous trouvons partout à l'œuvre dans le texte gauvrien. S'en être débarrassé par un tour de passe-passe, de magie, n'y aura rien changé. La mort sera restée sa maîtresse, et c'est elle qu'il rejoindra dans son suicide.

Pourtant, Gauvreau a souvent donné un nom - sans doute trop concret, trop réel pour être vrai! - à cette mort: Muriel Guilbault. Et on sait, surtout par ses pièces de théâtre et, bien sûr, par son roman moniste, Beauté baroque, qu'il n'a jamais pardonné à la société d'avoir suicidé sa bien-aimée et, du coup, de l'avoir tué, lui, le poète, l'emmurant à jamais dans cet espace hors monde, hors temps, hors amour où il ne lui restait plus qu'à reprendre, inlassablement, ce que la mort, comme figure gramaçante de la société, lui avait ravi.
Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

Documents associés