L'Encyclopédie sur la mort


Le tremblement de terre de san Francisco (1906)

William James

On remarquera d'abord que James parle du tremblement de terre comme d'un «être individualisé», écrit Henri Bergson. «Le tremblement de terre de San Francisco fut une grande catastrophe. Mais à James, placé brusquement en face du danger, il apparaît avec je ne sais quel air bonhomme, qui permet de la traiter avec familiarité. [...] Analogue avait été l'impression des autres assistants. Le tremblement était «pervers»; «il s'était mise en tête de détruire». On parle ainsi d'un mauvais garnement , avec lequel on n'a pas nécessairement rompu toute relation. [...] Il ne nous est pas étranger. Une certaine camaraderie entre lui et nous est possible. Cela suffit à dissiper la frayeur, ou plutôt à l'empêcher de naître. [...] Quand le péril est extrême, quand la crainte atteindrait son paroxysme et deviendrait paralysante, une réaction défensive de la nature se produit contre l'émotion qui était naturelle. Notre faculté de sentir ne pourrait certes pas se modifier, elle reste ce qu'elle était; mais l'intelligence, sous la poussée de l'instinct, transforme pour elle la situation. Elle suscite l'image qui rassure. Elle donne à l'Événement une unité et une individualité qui en font un être malicieux ou méchant peut-être, mais rapproché de nous, avec quelque chose de sociable et d'humain. (Les deux sources, p. 163-165) Bergson rapproche cette capacité humaine d'auto-défense de la «fonction fabulatrice» de la «religion statique» qui permet à l'imagination humaine de se construire des récits l'aidant à se trouver une voie pour lutter contre les menaces de mort et assurer sa survie.
Quand je quittai Harvard pour l'Université Stanford en décembre le dernier «au revoir», ou peu s'en faut, fut celui de mon vieil ami B***, californien: « J'espère, me dit-il, qu'ils vous donneront aussi un petit bout de tremblement de terre pendant que vous serez là-bas, de façon que vous fassiez connaissance avec cette toute particulière institution californienne.»

En conséquence, lorsque, couché encore mais éveillé, vers cinq heures et demie du matin, le 18 avril, dans mon petit appartement de la cité universitaire de Stanford, je m'aperçus que mon lit commençait à osciller, mon premier sentiment fut de reconnaître joyeusement la signification du mouvement: «Tiens, tiens! me dis-je, mais c'est ce vieux tremblement de terre de B***. Il est donc venu tout de même?» Puis, comme il allait crescendo: «Par exemple, pour un tremblement de terre, c'en est un qui se porte bien!...»

Toute l'affaire ne dura pas plus de 48 secondes, comme l'observatoire Lick nous le flt savoir plus tard. C'est à peu près ce qu'elle me parut durer; d'autres crurent l'intervalle plus long. Dans mon cas, sensation et émotion furent si fortes qu'il ne put tenir que peu de pensée, et nulle réflexion, nulle volition, dans le peu de temps qu'occupa le phénomène.
Mon émotion était tout entière allégresse et admiration: allégresse devant l'intensité de vie qu'une idée abstraite, une pure combinaison verbale comme «tremblement de terre» pouvait prendre, une fois traduite en réalité sensible et devenue l'objet d'une vérification concrète; admiration devant le fait qu'une frêle petite maison de bois pût tenir, en dépit d'une telle secousse. Pas l'ombre d'une peur; simplement un plaisir extrême, avec souhaits de bienvenue.

Je criais presque : «Mais vas-y donc ! et vas-y plus fort !...»

Dès que je pus penser, je discernai rétrospectivement certaines modalités toutes particulières dans l'accueil que ma conscience avait fait au phénomène. C'était chose spontanée et, pour ainsi dire, inévitable et irrésistible.

D'abord, je personnifiais le tremblement de terre en une entité permanente et individuelle. C'était le tremblement de terre de la prédiction de mon ami B***, tremblement qui s'était tenu tranquille, qui s'était retenu pendant tous les mois intermédiaires, pour enfin, en cette mémorable matinée d'avril, envahir ma chambre et s'affirmer d'autant plus énergiquement et triomphalement. De plus, c'est à moi qu'il venait en droite ligne. Il se glissait à l'intérieur, derrière mon dos; et une fois dans la chambre, il m'avait pour lui tout seul, pouvant ainsi se manifester de façon convaincante. Jamais animation et intention ne furent plus présentes à une action humaine. Jamais, non plus, activité humaine ne fit voir plus nettement derrière elle, comme source et comme origine, un agent vivant.

Tous ceux que j'interrogeai là-dessus se trouvèrent d'ailleurs d'accord sur cet aspect de leur expérience : «Il affirmait une intention», « Il était pervers», «II s'était mis en tête de détruire», «Il voulait montrer en force», etc., etc. À moi, il voulait simplement manifester la pleine signification de son nom. Mais qui était cet «il» ? Pour quelques-uns, vraisemblablement, un vague pouvoir démoniaque. Pour moi, un être individualisé, le tremblement de terre de B***

Une des personnes qui me communiquèrent leurs impressions s'était crue à la fin du monde, au commencement du jugement dernier. C'était une dame logée dans un hôtel de San Francisco, à laquelle l'idée d'un tremblement de terre ne vint que lorsqu'elle se fut trouvée dans la rue et qu'elle entendit donner cette explication. Elle me dit que son interprétation théologique l'avait préservée de la peur, et lui avait fait prendre la secousse avec calme.

Pour «la science», quand des tensions de l'écorce terrestre atteignent le point de rupture, et que des strates subissent une modification d'équilibre, le tremblement de terre est tout simplement le nom collectif de tous les craquements, de toutes les secousses, de toutes les perturbations qui se produisent. Ils sont le tremblement de terre. Mais, pour moi, c'était le tremblement de terre qui était la cause des perturbations, et la perception de ce tremblement comme d'un agent vivant était irrésistible. Elle avait une force dramatique de conviction qui emportait tout.

Je vois mieux maintenant combien étaient inévitables les anciennes interprétations mythologiques de catastrophes de ce genre, et combien sont artificielles, comment vont en sens inverse de notre perception spontanée, les habitudes ultérieures que la science imprime en nous par l'éducation. Il était simplement impossible à des esprits inéduqués d'accueillir des impressions de tremblement de terre autrement que comme des avertissements ou des sanctions surnaturels.


William James, Memories ans Studies, p. 209-214, cité par H. M. Kallen dans Why religion, New York, 1927 et dont la traduction française est reproduite par le philosophe Henri Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion, Paris, Quadrife / PUF, 1982, p. 161-162.
Date de création:-1-11-30 | Date de modification:-1-11-30

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