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    L'Encyclopédie sur la mort


    Dernière lettre à ma mère

    Lysette Brochu

     

    Chère maman,

    Tu le devines maintenant, n’est-ce pas ? Nous ne pouvons plus t’aider, nous ne pouvons plus te protéger. Tantôt j’ai appelé au presbytère. Le prêtre est en route, chargé de son eau bénite et de ses rites mortuaires.

    Tu es seule mère, ta famille en déroute. Tu luttes depuis trop longtemps contre ce cancer qui te ronge, qui te prend. Lorsque tu as reçu le diagnostic, tu te souviens de ton incrédulité. Tu répétais, invaincue :
    – Mon médecin s’est trompé.

    Pourtant, tu as tout perdu, pauvre maman !

    D’abord, c’est ta santé physique qui t’a quittée. Très amaigrie, tu as connu de grandes fatigues, des migraines d’anxiété, des malaises de digestion.
    – C’est pire qu’après ma grande opération, j’ai pu de sprigne dans l’corps. J’pense que j’vas faire la toile, j’ai les jambes en mâchemâlo, disais-tu, alarmée.

    Ah ! comme tu as pleuré ton sort, allumé tes lampions. Tu as dû quitter ton foyer, là où sont restés les souvenirs précieux de ta vie, ton canapé rose, tes photographies et ton argenterie. C’était en mai…

    Plus tard, ce sont tes amies qui se sont lassées de venir te voir à l’hôpital. Tu sais, dans le monde médical l’amitié s’atrophie. Il y a trop de règlements ! Petite heure de visite entre une radiographie et une transfusion de sang. Prise de ta tension ou de ta température, heures de repas et ses odeurs, heures de sieste ou heure de fermeture. Routine sans cœur !

    Adieu ensuite à ton indépendance, à ta mobilité. Tu as commencé à te désintéresser de tes émissions télévisées, tu as laissé là la lecture de ton quotidien. Tu n’avais plus la force de tenir un roman ni de causer au téléphone. Après la perte partielle de ton ouïe et de ta vue, c’est ton sens de la réalité qui s’en est allé. Et puis… perte de ta santé mentale. Quelle confusion, et parfois quelle hostilité !

    Ta douleur exige une grande quantité de pilules, de médicaments de toute sorte ou de morphine et, parfois, tu te rends compte de la démence de tes pensées. Tu refuses de te soigner pour ensuite supplier qu’on vienne te soulager, t’assommer une fois pour toutes. Introversion, dépression !

    Hier à peine, tu voulais encore contrôler ton territoire. Tu souhaitais que je replace tes fleurs sur le bureau, tu tenais à choisir l’heure de ton bain, tu exigeais de manger toi-même ton gruau en y trempant ton pain. C’était encore TON histoire. Et puis, je t’ai vue abandonner le combat. Tu as décidé de rompre, tu as pris ta retraite de la vie, tu as oublié un hypothétique futur.

    En septembre, tu n’acceptais pas la colostomie, tu avais peur, disais-tu, d’empester la chambre. C’était la période des crises et de la culpabilité. Ton corps, à ton insu, avait pourri. Les traits tout tirés, faible, mourante, humiliée et affligée, tu disais sombrement :
    – Quand on est malade, mais qu’on se voit aller mieux, on peut espérer, mais quand on se voit devant rien, il faut bien admettre que c’est la fin.

    Que tu étais blême ! Tu ajoutais :

    – Peut-être que j’aurais dû manger plus de fibres, peut-être que j’aurais dû prendre mieux soin de moi.

    Expérience intérieure affolante, grande tourmente.

    Prise de pitié à te voir, je te parle de la Providence, porte ouverte sur l’espérance. Je te rappelle tes réalisations, l’amour que te portent tes neuf enfants, tes vingt et un petits-enfants. Ensemble, nous écoutons des cassettes de relaxation et je tente, en tête-à-tête avec toi, de profiter du moment présent, de jouir de quelques épanchements doux. Malaise ! C’est si inhabituel entre nous… Lorsque vient le soir, je rentre chez moi avec mes larmes. Je rage, je pleure, je prie. Je me sens si pauvre, si impuissante, si aigrie.

    Maman, je tremble. Il me semble que les infirmières, adeptes de la guérison, sont avares de leur affection. Depuis qu’elles savent que tu ne guériras pas, elles arborent un air professionnel, impersonnel. Elles administrent des sourires perpétuels et des réponses automatiques. Elles sont pressées et tu y devines indifférence et mépris. Tu dis :
    – Vont-elles me chicaner si je vomis ?

    Oui ! certaines de leurs manières laissent à désirer et il y manque de la sincérité :
    – Bonjour, Madame Legault, comme il fait beau ! Voici des serviettes et un bol d’eau pour vous laver et vous sonnerez lorsque vous aurez terminé.

    Dureté! Hier, nous avons sonné et sonné sans réponse, sans revoir cette femme affairée... Et puis, comment te laver lorsque tu ne peux même plus tenir ta débarbouillette ? Laisse-moi, mère. Je ferai tes soins et ta toilette.

    Le médecin passe en coup de vent. Il ne peut rien faire, alors, pourquoi gaspiller son temps ? Et quelle est cette manie de t’appeler Madame Legault ? Chère vieille mère, tu ne t’appelles même plus Legault depuis tes vœux matrimoniaux. Cela fait cinquante et un ans que tu portes le nom de mon père. Je porte plainte !
    – Appelez-la Madame Lapointe. De grâce, ne lui volez pas son nom et son identité!

    Octobre… Phase terminale. Nous voici encore toi et moi, toujours à l’hôpital. Je te parle encore de Dieu et de Ses Saints. Parfois, sans grande conviction, je récite le chapelet, marchande ton destin. Tu dis :
    – Tu m’feras dire des messes, hein ?

    Je masse tes jambes enflées et endolories avec précaution pour éviter les escarres, rétablir la circulation. Je mouille tes lèvres à l’haleine fétide, je change tes vêtements, j’oublie toutes mes rancunes, je sonde ma vie et mon cœur, regrette mes manquements, danse morbide.
    Mes sœurs sont toujours là, inquiètes, t’entourant de leur tendre sollicitude. Ensemble nous consolons tes angoisses et les nôtres, sans autre, bas-fond. Confiance et confidence ! Parfois, c’est la plus jeune qui s’effondre, parfois c’est moi. Effroi ! Nous sommes des aidantes bien fatiguées ! Nous changeons la position de ton lit, tâchant de te trouver une posture plus bienvenue. À tour de rôle, nous tenons ta main jusqu’au matin. Nous lavons ton front, dernière chorégraphie. Détresse et réconfort. Comme toi, il s’agit d’apprendre devant l’inévitable à s’arranger avec la mort. Dans la chambre, climat de douceur, silences accablants en d’autres moments. Nous chantons en chœur… cantiques, chants ou mélodies qui pourraient t’apaiser. Nous mourons aussi à nos sécurités, en la croyance naïve de nos grandes idées, en la continuité des choses et des journées. Maman, pauvre maman… toi qui refusais de prendre seule le train ou le métro, nous ne pouvons pas t’accompagner.

    Nos frères étouffent leurs sanglots, désemparés devant ton agonie. Parfois, nous laissons l’air irrespirable de la chambre pour aller prendre un café et jouer à « te rappelles-tu ? ». Je ferme les yeux et tu épluches toujours des pommes, les coupant en quartiers pour faire tes tartes si appréciées, ou je te vois gantée et coiffée d’un chapeau à la messe du dimanche. Gaëtane n’a jamais oublié les grosses poupées de chiffon, que tu avais confectionnées habilement, même sans un patron. Claude parle des lavages et repassages qu’il t’a vu faire pendant des années, Guy se remémore tes bons petits plats concoctés avec aisance, malgré le fait qu’un bébé te tenait par une queue de tablier. Colette décrit les vêtements que tu as cousus pour tes petits-enfants et elle nous rappelle tout le reprisage que tu faisais le soir, seul temps que tu prenais pour t’asseoir. Lynne se souvient des lettres aimantes que tu lui as écrites pendant qu’elle était en Abitibi. Nous ressassons de vieilles histoires, dressant le bilan de ta vie avec nos cœurs d’enfants.
    Par la fenêtre, on aperçoit le ciel bleu qui se nuance au couchant. Rassemblement. Approche le moment fatal. Tes jambes bleuissent de froid. Tu te raidis… De tes yeux délavés coule l’eau de la vie. Avant-dernier soupir… Temps de mourir. Dernière lamentation de ton âme épuisée, qui expire. Dernier souffle, le râle. Et… puis… plus… rien.

    Adieu maman ! Je me répète la première phrase du livre l’Étranger. Aujourd’hui, maman est morte. Comme Camus, j’ai besoin de voir, pour y croire, cette phrase noire sur papier blanc. Je t’écris donc maman… une dernière fois.

    De ta fille qui t’aime et qui prie pour toi,

    Lysette

    Texte de Lysette Brochu, tiré de Saisons d’or et d’argile. Tableaux de vie, Les Éditions du Vermillon, Ottawa, 2005, 268 pages, ISBN 978-1-897058-21-3. © Tous droits réservés Les Éditions du Vermillon

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    http://www.leseditionsduvermillon.ca/Francais/index.html
    Version numérique disponible :
    PDF : ISBN 978-1-926628-58-5
    http://vitrine.entrepotnumerique.com

    Date de création:2012-08-22 | Date de modification:2012-08-22
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