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  • La lettre
    • Édition

    L'Encyclopédie sur la mort


    À la mort. À toi, salut!

    Incipit

    Un jour, je ne serai plus. Cette évidence ne m'effarie encore. Avec toi, je souhaite ressentir pleinement ma finitude et, si tu me passes l'expression, tenter tant bien que  mal de vivre en être mortel.

    Source

    Alexandre Jollien, La construction de soi. Un usage de la philosophie, Paris, Éditions du seuil, 2006, extraits du chaptre «À la mort», p. 113-131.

    Je ne te connais presque pas. Bien sûr, je me suis forgé une petite idée quand tu t'es approchée de moi pour m'arracher les miens. Je déplore tes manières, toi qui ravages tout autour de toi. La disparition des autres me force à songer à ton inéluctable venue. Mais l'anéantissement de mes semblables et ma propre fin, ce n'est pas tout à fait la même chose. Curieusement, je les envisage comme s'il s'agissait de deux problèmes radicalement différents.

    Épicure et Lucrèce ont tout de même fini par me rassurer: au pire, la mort n'est rien pour moi, et «aucun malheur ne peut atteindre celui  qui n'est plus; il ne diffère en rien de ce qu'il serait s'il n'était jamais né, puisque sa vie mortelle lui a été ravie par une mort immortelle» (Lucrèce, De la nature de choses. III, 879). Il est évident que je ne te rencontrerai jamais en chair et en os. Kant (Anthropologie du point de vue pragmatique, Vrin, 1990, p. 45 ) enfonce une porte ouverte, ou fermée plutôt, lorsqu'il déclare que la mort, nul n'en peut faire l'expérience en elle-même (car faire une expérience relève de la vie). Voilà une de tes particularités : tu détruis celui qui te craint, en ne laissant plus personne pour déplorer ce qu'il perd. J'ignore si tu anéantis tout l'homme. Une chose et sûre: tu réduis le corps en poussière. Pour le reste, à savoir s'il y a une destinée post mortem de l'âme, je ne peux que me taire. Je n'en sais rien.

     

    [...]

     

    Tu me côtoies jour après jour. Quand je traverse la route, il arrive que je ne remarque pas un véhicule et je lui échappe de justesse. Je pense alors à toi. Le médecin me confirme que les résultats de mes analyses sanguines sont parfaits. Je songe encore à toi. Mes enfants et ma femme partent en voyage et je crains que tu ne rôdes autour des êtres bien-aimés. On m'annonce la mort d'une connaissance et j'essaie en vain de comprendre le changement radical que tu réalises en elle. Aujourd'hui, je respire, je mange, je parle à mes amis. Je fais mes achats, et demain, si tu viens, je ne serai plus. Rien.

    Je peine pour l'heure à suivre Épicure, tant il s'avère difficile de considérer chaque jour comme si c'était le dernier. Cependant, quand je regarde l'horloge, celle-ci ne m'attriste plus. Elle insinue non pas que je mourrai ni que tu t'approches à grands pas de moi, mais que je suis vivant.  Et le bruit de l'aiguille me rappelle à l'ordre en me conviant à être totalement dans l'ici et le maintenant.

    Je renonce me préparer ta venue et souhaite consacrer tous mes efforts à mieux vivre. Avec Montaigne, je sais que même si je ne serai prêt lorsque tu paraîtras, la nature me dictera sur-le-champ comment je dois m'en aller vers toi (Michel de Montaigne, Les Essais, op. cit.,livre iii, chap. 12)

    Si je te dois de l'angoisse, des frayeurs, mille craintes, si tu me priveras un jour de tout, j'ai encore besoin de toi pour prendre meilleure mesure du prodigieux miracle que constitue la vie. Et si j'existe par hasard et dois disparaître à jamais, je veux bénir ce hasard pour nourrir une grgrattude infinie envers ce que je te dérobe quotidiennement.

     

    Au revoir.

     

    A. J.

     

    AU REVOIR

    A. J.

    Date de création:2012-06-17 | Date de modification:2012-06-18

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