Pour prévenir le retour de la barbarie dont l'humanité s'est montrée capable, contre elle-même, la méthode habituellement utilisée consiste à rappeler les horreurs passées, celles de l'holocauste par exemple, accompagnée d'un plus jamais! prononcé sur un ton pathétique.
Est-ce la meilleure méthode? Pour qu'une telle innovation dans la cruauté devienne possible dans les faits, il a bien fallu qu'elle soit préparée de longue date dans les esprits. L'être humain est certes assez proche encore de l'animal pour qu'on puisse comprendre qu'il se jette sur son voisin, pour l'assassiner, à coup de machettes, à défaut d'avoir d'assez bonnes griffes pour le faire sans l'aide d'une arme. Rien toutefois dans cette nature animale ne le prédisposait à planifier savamment, longtemps à l'avance et jusque dans ses moindres détails, la cruauté qu'il allait infliger à des peuples entiers. L'extermination des paysans ukrainiens par Staline et celle des Juifs européens par Hitler n'ont été possibles que parce que les esprits y avaient été bien préparés.
Comment? Réponse de George Steiner: par l'inscription dans l'imaginaire de nouvelles méthodes de cruauté jouissant de l'immunité de la fiction. «C’est chez Sade, écrit George Steiner, et aussi chez Hogarth, que le corps humain, pour la première fois, est soumis méthodiquement aux opérations de l’industrie. Les tortures, les postures grotesques imposées aux victimes de Justine et les Cent vingt journées établissent, avec une logique consommée, un modèle de rapports humains, fondé sur la chaîne de montage et le travail aux pièces. Chaque membre, chaque nerf est déchiré ou tordu avec la frénésie impartiale et glacée du piston, du marteau pneumatique et de la foreuse. Le corps n’est plus qu’un assemblage de parties, toutes remplaçables par des "pièces détachées". La multiplicité, la simultanéité des outrages sexuels offrent une image minutieuse de la division du travail à l’intérieur de l’usine» (George Steiner, Dans le château de Barbe-Bleue, Seuil, Coll. Folio-essais, Paris 1986, p. 152, p. 91).
Ayant compris que tout se tient dans une culture, Steiner nous rappelle que la dérive vers la barbarie prend d'abord la forme d’un glissement dans les mentalités, glissement dont on peut apercevoir les premiers signes dans la littérature et les autres formes d'art.
La vie de l'imaginaire est la chose la plus difficile à imaginer. C'est pourquoi la part de l'imaginaire dans la genèse de la cruauté est généralement négligée. Quelles représentations avons-nous en effet de l'imaginaire et de la façon dont les nourritures symboliques agissent sur lui et en lui? C'est pourtant, - et quelles raisons aurions-nous d'en douter -, à la tendresse et à la compassion présentes dans des statues comme celles de Donatello et dans toutes celles, de même inspiration, qui ornent les églises romanes, c'est à cette mince pellicule posée sur la violence de ses instincts, que l’Homme européen a pu imposer une limite à sa barbarie. Une limite trop faible, certes, pour contenir tous les accès de fureur, mais assez forte pour susciter des oasis de civilisation en de nombreux lieux et sur de longues périodes? Quant aux oeuvres qui exaltent la violence des instincts, le seul fait que nous n’ayons pas le réflexe de les détruire ou de les interdire, indique que nous n'attachons aucune importance à l'imaginaire.
Les oeuvres de Sade n’indignent plus personne aujourd’hui, tant on a l’habitude d’en retrouver l’inspiration à la télévision, dans les vidéos, dans la musique et maintenant sur Internet. Pour proliférer, elles tirent parti des progrès techniques, comme les parasites profitent de la croissance de leur hôte pour se multiplier. La pornographie, la violence, la réduction de l’être humain à l’état de chose et de machine, toutes les images avilissantes de l’Homme sont à ce point associées dans les faits et les esprits aux nouvelles techniques de communication que nous accueillons contenus et contenants avec le même sentiment de fatalité: on n’arrête pas le progrès!
Phénomène encore marginal au moment où Steiner y voyait un signe annonciateur des horreurs des camps de concentration, la célébration du sadisme est désormais un phénomène quotidien et universel. À quelles horreurs faut-il donc s’attendre?