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La rédemption des nymphéas

Mario Pelletier

C’était au printemps de 1967. J’étais parti pour le Mexique avec un ami. Montréal-Mexico : trois jours en autocar (pour 66 $). Il y avait des arrêts tout le long du parcours. À Chicago, il était assez long pour nous permettre une visite au fameux musée Art Institute. Prenant le repas du midi dans une cafétéria à proximité, nous avons entendu soudain des cris, des coups, un fracas de vaisselle cassée. Plusieurs personnes, y compris des policiers qui étaient sur les lieux, se sont ruées vers la cuisine d’où venait le grabuge. 

Je vois encore les deux cuisiniers étendus par terre dans une flaque de sang : leurs longs tabliers blancs ensanglantés par les blessures qu’ils s’étaient infligées avec de grands couteaux à dépecer. Inutile de dire que le lunch à la cafétéria m’est resté sur le cœur. C’est hanté par les images horribles de la rixe que je suis arrivé au musée. Mais là, un moment de grâce m’attendait. J’entre dans une pièce, et c’est la beauté pure : les Nymphéas de Monet occupent tout l’espace comme un jardin d’eau féérique.

Longtemps je suis resté à contempler ce vaste tableau des nénuphars que le pinceau de Monet avait transfigurés à la surface d’un étang. Hypnotisé par cette beauté qui repoussait loin la laideur de ce que je venais de voir. Une sorte de rédemption par rapport à la scène sanglante, hideuse, qui m’était restée en tête. Autant j’avais été saisi par l’horreur, autant maintenant j’étais pénétré de beauté. Je suis peut-être resté une demi-heure en contemplation, je ne sais, le temps n’existait plus. J’avais basculé momentanément dans un monde touché par la grâce, ressuscité en quelque sorte par un artiste inspiré. Était-ce la résurrection en gloire que la mystique chrétienne nous promettait ? Cette transfiguration du visible, de l’audible, du sensible qui est à la source de l’art. À la source des grands envols, de plus touchantes vibrations de la poésie, de la fugue, de l’image peinte ou filmée.

Plus tard, j’ai appris que Claude Monet avait consacré les trente dernières années de sa vie (de 1895 à 1926) à peindre la série des Nymphéas qui compte quelque 250 tableaux, et surtout qu’après la Grande Guerre il avait offert cette œuvre monumentale à la France. Un baume de beauté et de lumière sur les douleurs et noirceurs de l’époque. Le conflit le plus meurtrier que la France ait jamais connu. Des millions d’hommes fauchés dans la fleur de l’âge. Il avait donné son œuvre à la patrie martyre, en guise d’espoir, comme promesse de renaissance que la nature nous offre constamment. Il l’avait écrit à son ami Georges Clemenceau, au lendemain de l’armistice du 11 novembre 1918. Et l’homme d’État avait usé de toute son influence pour que le musée de l’Orangerie consacre une aile entière au chef-d’œuvre du grand peintre impressionniste. On avait construit deux pièces ovales à cet effet.

Depuis, dans ce musée de Paris comme au Art Institute de Chicago, les Nymphéas sont un jardin d’Éden perpétuel pour nous faire oublier, ne serait-ce qu’un instant, les violences du monde. Comme ils avaient fait pour moi, à Chicago, en mai 1967.

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