Voici deux définitions désormais indissociables du médicament. Nous sommes en 2012.
1 « Toute substance ou composition présentée comme possédant des propriétés curatives ou préventives à l’égard des maladies humaines ou animales, ainsi que tout produit pouvant être administré à l’homme ou à l’animal, en vue d’établir un diagnostic médical ou de restaurer, corriger ou modifier leurs fonctionsorganiques. Les médicaments possèdent donc un mécanisme d’action au niveau pharmacologique,immunologique et métabolique» Source ADMP Selon l’article L. 5111-1 du Code de la Santé Publique (FR)
2-Depuis quelques décennies, le médicament, est detourné de ses fins pour devenir l'occasion d'une corruption polymorphe, qui déshore non seulement les actionnnaires et les dirigeants des grandes compagnies pharmaceutiques, mais encore les membres de la profession médicale, les agences gouvernementales chargées de la protection du public et, en amont, les chercheurs.
Si nous attachons ici tant d'importance à ce que certains considèrent comme de simples et inévitables accidents de l'histoire de la médecine, c'est parce que des centaines de milliers de morts sont en cause ( Voir l'histoire du Viox )et que, même dans les cas, où il y a eu négligence volontaire de la part des compagnies, ces dernières s'en tirent avec des amendes qui ne présentent qu'un faible pourcentage des profits réalisés auparavant dans l'illégalité avec le même médicament. C'est aussi parce que l'effet d'ensemble de ces pratiques sur les coûts de la santé est catastrophique.
Or tout cela se passe à un niveau d'abstraction tel que le public est sans défense et le corps médical détourné de sa mission première, qui est de ne pas nuire... et de ne pas laisser aux compagnies pharmaceutiques le soin de définir les maladies, comme cela s'est produit dans le cas de la dépression, maladie dont tout le monde reconnaît qu'il est impossible d'en préciser le contour. Si bien, écrit Alain Ehrenberg, qu'on est progressivement convenu d'appeler dépression «l'entité morbide qui réagit à l'action des antidépresseurs.»i
En conséquence, poursuit Ehrenberg, avant même de pouvoir formuler un diagnostic précis, on prescrit un antidépresseur et on le fait avec d'autant plus d'empressement que plusieurs des nouveaux médicaments de ce type ne semblent pas avoir d'effets indésirables sévères. De là à ce que les gens prennent l'habitude de consommer des antidépresseurs pour leur seul confort, alors qu'ils ne présentent aucun symptôme vraiment inquiétant, le pas est vite franchi.
Mais voici ce qui devrait le plus nous indigner et nous mobiliser contre ces pratiques: « Les ISRS (inhibiteurs sélectifs du recapturage de la sérotoninei ) engendrent la crainte d'un abrasement chimique des dilemmes qui façonnent la subjectivité. Dans la mesure où l'on dispose de médicaments applicables autant à de graves pathologies qu'à de petits malaises, l'inutilité d'un diagnostic ferait que serait pratiquement réalisable le cauchemar d'une société composée d'individus ''pharmacohumains'', si je puis me permettre cette expression, c'est-à-dire d'une catégorie de personnes qui ne seraient plus soumises aux conditions habituelles de la finitude.» Cette pharmacohumanité est l'une des composantes de la posthumanité.
«Ce tsunami lucratif de la dépression (les dépenses pour les antidépresseurs sont passées de
5,1 milliards en 1997 à 13,5 milliards en 2006 ; 9 % des adolescents sont sous AD en 2005 et
la même année, les ventes américaines de Zoloft à 3,1 milliards, excèdent celles du détersif
Tide [Barber 2008]) – a été soutenu, et l’est encore de nos jours, par une idée simpliste et
fausse, celle d’une déficience en sérotonine ; idée merveilleuse pour les vendeurs, adaptée
comme un gant à notre snobisme scientifique.»
Tout se passe à l'échelle mondiale comme dans Knock ou le triomphe de la médecine, cette célèbre pièce de Jules Romains, où l'on voit un le médecin d'un village faire alliance avec le pharmacien pour médicaliser l'ensemble d'une population qui, jusqu'à ce jour avait eu l'illusion de se croire en santé. «La personne en santé, disait Knock, est un malade qui s'ignore.
Dans le contexte actuel c'est toutefois le pharmacien, et non le médecin, comme dans Knock, qui a l'initiative des opérations. Les profits que ce pharmacien est en mesure d'engranger sont tels que sa puissance est sans limite. En 2002, le profit combiné des dix pharmaceutiques de Fortune 500 (35.9 milliards) était supérieur aux profits combinés de toutes les autres 490 entreprises (33,7 milliards) . Cela suffit pour baïllonner les actionnaires, y compris les plus respectable fonds de pension. Les dirigeants, maîtres du jeu et profiteurs de première ligne n'ont quant à eux aucune raison de déplorer publiquement la situation.en 2000, le président de Bristol-Myers Squibb avait un salaire de 74 890 918 $ auquel s’ajoutait une somme de 76 095 611 $ en actions.
L'industrie pharceutique justifie ses profits par les investissements nécessaire pour produire un nouveau médicament. Premier d'une longue série de mensonges et il est de taille: c'est le plus souvent la recherche financée par les gouvernements qui est à l'origine des nouveaux médicaments: «Suivant les résultats de l’investigation d’un journaliste du Boston Globe en 1998, de 35 médicaments d’importance approuvés par la Food and Drug Administration (FDA) au cours des 5 années précédentes, 33 avaient été amenés à l’industrie pour la commercialisation à partir de recherches financées par le public (Greiner, 2003). Pour avoir une meilleure idée de cette participation publique au succès privé, il serait instructif de considérer la petite histoire derrière la découverte de quelques médicaments. Voici un exemple: Le Cerase de Genzyme Un médicament pour la maladie de Gaucher, dû au long et persistant travail de Roscoe Brady du NIH (1956-1991) et dont la compagnie Genzyme (Cambridge UK) veut prendre le crédit. La compagnie fixe le prix annuel du traitement initial à 350 000 $ US, et 200 000 $ US par an en phase d’entretien. Le médicament le plus dispendieux sur le marché.
Les investissements les plus importants des compagnies pharmaceutiques se font non dans la recherche, mais dans la promotion. « Alors donc, quel est le pourcentage du budget des compagnies pharmaceutiques réellement alloué à la recherche ? Une source bien informée à ce sujet est
connue sous le non d’EDGAR (Electronic Data Gathering, Analysis, and Retrieval system) de
la Securities and Exchange Commission (Avorn, 2005). Que dit EDGAR ? Que des
168 milliards de dollars en revenu de 9 pharmaceutiques en un an, 27 % (45 milliards) vont au
marketing et à l’administration ; 18 % (31 milliards) constituent des profits et 11 %
(19 milliards) vont à la recherche et développement. Ceci justifie amplement, à notre avis, le
commentaire de Jerry Avorn, de l’Université Harvard (Avord, 2005) : « Mis à part leurs commerciaux télévisés, la trace des dollars dépeint une industrie fortement concentrée sur les activités de promotion et sur son profit, plutôt qu’une entreprise qui transforme avec succès une partie significative de ses revenus dans des activités de découverte de nouvelles percées en médecine ».
La promotion c'est beaucoup de choses, les annonces télévisées étant les plus innoncentes même si elles colportent souvent des mensonges savamment orchestrés en aval. En 2002, les compagnies phmarceutiques avaient 675 lobbyistes à l'oeuvre à Washington, plus d'un pour chacun des 535 membres du Congrès. Leur travail consiste notamment à veiller à ce que les personnes nommées à la tête de la FDA (Food and Drug administration) soient disposés à fermer les yeux sur bien des pratiques de l'industrie phamaceutique. C'est ainsi que Bush fils a nommé comme avocat à la FDA un avocat qui, antérieurement, travaillait à défendre les compagnies pharmaceutiques dans leurs revendications contre la FDA.
Pendant que les lobbyistes s'occupent des élus, les KOL (Key Opinion Leaders ) s'infiltrent dans les revues savantes ou organisent des sessions de formation continue pour les praticiens. Il va sans dire que les KOL sont grassement rémunérés. À titre d’exemple, Joseph Biederman, un pédopsychiatre de Harvard, KOL pour Johnson & Johnson, fabriquant de Risperdal (Rosenlicht, 2010) propose de créer le « Johnson & Johnson Center for the Study of Pediatric Psychopathology » moyennant des centaines de milliers de dollars, avec un des buts avoués qu’il formule ainsi : « move forward the commercial goals of Johnson & Johnson »
La médecine basée sur les évidences fut une source d'espoir à son origine il y a quelques décennies. L'essai randomisé à double insu (RCT-Randomized Control Trial) apparait comme un excellent outil pour évaluer l'efficacité d'un traitement ou d'un médicament. On divise par exemple un groupe de patients au hasard en deux groupes et on administre au premier groupe le médicament qu'on veut évaluer et au second un placebo. Si les essais avaient été menés par les autorités publiques à l'abri de toute influence pharmaceutique cette méthode aurait servir les intérêts des populations aussi bien que ceux de la profession médiale. Ce ne fut pas le cas. Les compagnies pharmaceutiques peuvent très bien par exemple, commander des essais dont elle ne publiera pas les résultats, s'ils ne lui sont pas favorables. Et il existe en outre bien des manières de falsifier les résultats. Ce que montre bien l'histoire du Paxil (paroxétine) de GlaxoSmithKline.
«Dans un article publié dans le Journal of the American Academy of Child and Adolescent Psychiatry (JAACAP), Keller (2001) conclut que la paroxétine est plus efficace que le placebo pour traiter la dépression majeure chez l’adolescent. Cependant, lorsque les autorités britanniques révisent les 9 études sur le sujet, dont une seule a été publiée (Abramson, 2004) on découvre, premièrement, que considérant l’ensemble de ces études, la paroxétine n’est pas plus efficace que le placebo pour traiter la dépression chez les adolescents et que deuxièmement, le Paxil est associé à un taux d’idées suicidaires significativement plus élevé que le placebo (3,2 % vs 1,5 %). Alastair Benbow, un porte-parole médical de GlaxoSmithKline, lors d’une émission à la BBC (Panorama) en octobre 2002 écarte
rapidement la question du revers de la main en parlant d’allégations incorrectes et met l’importance sur l’obligation de traiter les enfants et les adolescents dépressifs, rapportant une incidence respective de 2 et 4 % de la dépression, insistant sur le risque de suicide et sur notre obligation de rendre nos médicaments disponibles à ces enfants malades.
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à ce moment, Benbow est parfaitement au courant des 9 études
de la compagnie sur le sujet, dont les 8 que la compagnie n’a pas publiées. Dans cette histoire,
la compagnie a été publiquement supportée par les experts et des commentaires désobligeants
ont été entendus à la Chambre des Lords sur les conséquences malheureuses du type de journalisme pratiqué à l’émission Panorama. Comme le remarque judicieusement David Healy (2004) auquel nous devons les détails de cette histoire, aucune voix ne s’est fait entendre du côté des académiciens ou des psychiatres. Signalons qu’Eliot Spitzer, l’avocat général de l’État de New
Le Vioxx de Merck
Le Vioxx de Merck
La découverte qui a conduit à la commercialisation de ce médicament vedette
qui devint très lucratif (un blockbuster dans les termes du métier, c’est-à-dire plus de
2 milliards par an dans le cas présent) a été réalisée par Robert Young et son équipe à
l’Université de Rochester (Avorn, 2005). C’est lui qui a découvert que deux enzymes (cyclooxygénase
: Cox-1 et Cox-2) étaient responsables de l’effet des prostaglandines (qui causent
l’inflammation, donc la douleur), mais qu’à l’encontre de Cox-2, Cox-1 n’altérait pas les
cellules linéaires de l’estomac, d’où l’espoir d’un anti-inflammatoire sans effets secondaires
gastro-intestinaux, si on parvenait à inhiber Cox-2. Le brevet a été donné à Merck qui, à cette
époque, avait grandement besoin d’un nouveau produit pour maintenir ses profits, six de ses
brevets profitables atteignant leurs échéances (Egilman, 2010).
***
Revenons au Vioxx de Merck, parce que ce cas est bien documenté, ayant été l’occasion de la
grande manifestation « pharmacologique » publique en 2004. Le 23 novembre 2000
paraissent dans le New England Journal of Medecine (NEJM) les résultats de VIGOR (Vioxx
Gastro Intestinal Outcome Research), l’acronyme de l’étude clinique que la compagnie a
réalisée pour produire des données scientifiques au sujet de son produit (Bombardier, 2000).
Le résultat est clairement exprimé : significativement moins d’effets secondaires gastrointestinaux
avec Vioxx.
Ce qu’il faut savoir :
1 – La FDA n’a pas autorisé la compagnie à utiliser cette conclusion dans la publicité et la
littérature (Goozner, 2004), ayant conclu que les études n’avaient pas démontré à leur
satisfaction que le Vioxx était plus sécuritaire sur le plan gastro-intestinal que les
médicaments alors utilisés. Or, Merck utilisa tout de même ce résultat dans sa publicité et, sur
la base d’études réalisées sur de petits groupes (études auxquelles vous pouvez faire dire ce
que vous voulez si vous choisissez adéquatement vos petits groupes) a hautement fait
claironner à toute la nation l’importance et la gravité des complications gastro-intestinales
chez les patients utilisant des anti-inflammatoires non stéroïdiens (AINS). En effet, à
l’approche de l’approbation du Vioxx par la FDA, les grands journaux nous apprennent que
l’Aspirine et l’Ibopruphène (les AINS en compétition avec Vioxx) causent
41 000 hospitalisations par an aux États-Unis, dont 3 300 morts chez les personnes âgées. Le
Washington Post devient apocalyptique en rapportant 107 000 hospitalisations et
16 500 décès.
La réalité des faits :
a. Les Centres de contrôle des maladies aux É.-U. rapportent moins de 6 000 cas
d’Américains décédés de toute forme de saignements gastro-intestinaux incluant les ulcères
dans une année (Goozner, 2004).
b. Une équipe écossaise a suivi 50 000 patients pendant 3 ans et a rapporté que le taux
d’hospitalisation chez les personnes utilisant des AINS était de 2 % comparativement à 1,4 %
chez les personnes n’en utilisant pas (MacDonald, 1997).
17
2 – Il y a pire : si nous regardons à la loupe les détails de l’étude VIGOR comme l’a fait John
Abramson (2005), nous découvrons que la moitié des patients prenaient concomitamment au
Vioxx des stéroïdes pour leur arthrite, et que si vous excluez ces patients, disparaît l’avantage
statistique de Vioxx pour les complications gastro-intestinales. Aucune importance n’est
accordée à ce fait dans la conclusion de l’article.
3 – Mais la loupe tire de l’ombre un fait encore plus inimaginable et difficile à croire
(Abramson, 2004) :
« Or, si on prend toutes les données de l’étude de la compagnie, on trouve 2,4 fois plus de
complications cardiovasculaires avec Vioxx que Naproxen. On cache aux médecins que pour
chaque 100 patients cardiaques traités avec Vioxx plutôt que Naproxen, on a entre 7 et
11 complications cardiovasculaires additionnelles sérieuses chaque année. »
Abramson nous dit que la compagnie et la FDA savent depuis 2000 que le Vioxx est
significativement plus dangereux, et qu’ils ont laissé les médecins le prescrire pour une valeur
de 7 milliards de dollars, ceci résultant dans des dizaines de milliers de crises cardiaques et de
décès. Mais des documents internes obtenus plus tard par le Congrès lors de l’investigation de
cette affaire montrent que la compagnie connaissait les risques cardiaques depuis 1977
(Daniels, 1997).
4 – Signalons la réaction de la compagnie qui le 22 mai 2001 confirme, dans une annonce de
presse, « le profil de sécurité cardiovasculaire favorable » de son produit (Warning letter,
2001.09.17). Trois mois plus tard, dans le NEJM (Fitzgerald, 2001) paraît un article
rapportant 2 fois plus d’accident vasculaire cérébral (AVC) et de décès par atteinte cardiaque
et 4 fois plus d’attaques cardiaques que sous Naproxen. La conclusion de cet article est des
plus inattendues : on attribue le résultat à l’effet du hasard. On découvre que les deux auteurs
de ce commentaire sont payés par l’industrie…
5 – Il est aussi incroyable d’apprendre que Merck a donné un entraînement spécial à ses
représentants pharmaceutiques (entraînement baptisé Dodge Ball) afin que ces derniers
développent les habiletés nécessaires pour composer avec les questions potentiellement
embarrassantes provenant des médecins relativement aux effets cardiotoxiques du Vioxx.
Ceci a fait l’objet d’une intervention de la part de la FDA (Warning letter, 2001).
Les résultats de ces tromperies en ce qui concerne le Vioxx se soldent,
1. Pour la compagnie et suivant Wall Street, par le succès le plus retentissant du
lancement d’un médicament dans l’histoire de la pharmacologie (partagé avec Cérébrex, un
me-too drug, lancé dans la même foulée publicitaire que le Vioxx)
2. Pour le public et les médecins, par ce qui est résumé dans le témoignage du
Dr David Graham, membre de la Division de la sécurité des médicaments de la FDA, devant
le Comité des finances du Sénat américain le 18 novembre 2004 :
« Among the many things, this report estimated that nearly 28,000 excess cases of
heart attack, of sudden cardiac death was caused by Vioxx. I emphasize to the Committee that
this is an extremely conservative estimate. If a more realistic analysis was used, the range of
18
heart attacks ranges from 88,000 to 139,000. Of these, 30-40 % probably died. – Entre autres
choses, ce rapport a estimé que près de 28 000 cas excédentaires d’attaques cardiaques, de
décès cardiaques subits, ont été causés par Vioxx. Je tiens à souligner au Comité que ceci est
une estimation extrêmement modérée…. Si une analyse plus réaliste était adoptée, la gamme
des attaques cardiaques s’échelonnerait de 88 000 à 139 000 cas. De ces derniers, 30 à 40 %
sont probablement morts. » (Graham, 2004).
On peut facilement imaginer que ces manoeuvres de tromperies dans la commercialisation des
produits, de même que les attitudes cyniques qui les sous-tendent, ne font pas l’objet
d’étalement public de la part de l’industrie, et se retrouvent dans la « précieuse boîte des
secrets commerciaux » que les corporations, au cours des années en sont arrivées à faire
accepter comme nécessaires dans un nombre croissant de circonstances. Nous référons le
lecteur à l’article de William Wiist pour une vue d’ensemble historique de ce problème des
relations entre les corporations et le gouvernement des États-Unis (Wiist, 2010). De façon
plus particulière ici, on voit une firme d’avocats, Hinman Straub, (Dogeball, 2006) travaillant
pour PhARMA, défendre, entre autres, pour faire échec à la législation sur la révélation des
dons faits par les pharmaceutiques aux travailleurs de la santé, les principes suivants :
1. Les secrets commerciaux constituent une propriété légalement protégée.
2. Les révélations au sujet du marché sont anti-compétitives et anti-libre marché.
Lorsque nous considérons les détails de l’histoire du Vioxx, la façon dont Merck a joui du
privilège de ces deux droits a de quoi faire réfléchir. Nous vivons dans une société où il est de
mise, pour exercer son contrôle, de complexifier des problèmes déjà complexes, en jetant sur
eux l’éclairage froid de mots dont on tortille les définitions et les redéfinitions, ultimement
devant les instances des tribunaux. Cette façon de caractériser l’essence des choses en
utilisant des mots pour définir cette essence, plonge ses racines jusqu’à Aristote et définit
l’approche essentialiste dans le domaine de la connaissance humaine (Popper, 1971). Or cette
approche, dans le domaine des sciences de la nature, est davantage celle des vendeurs que des
véritables hommes de science, la préoccupation majeure de ces derniers étant la vérité d’une
théorie et non celle de la définition précise des termes. Or nous devrions facilement nous
entendre sur le fait que dans le domaine de la médecine, c’est la vérité sur la conception et le
traitement d’une maladie qui nous importe. Réalisons que nous nous trouvons très loin de cet
objectif lorsqu’on voit Merck proposer Vioxx aux médecins comme un médicament plus
avantageux sur le plan gastro-intestinal et présentant un bon profil de sécurité cardiaque. En
rétrospective, il aura fallu, dans les circonstances que nous connaissons maintenant, tordre le
cou à quelques définitions pour faire valoir publiquement ces conclusions.
Mais il y a dans cette histoire un autre aspect du jeu sur les définitions qui ne concerne plus
les vérités de la nature comme précédemment (diminution des effets gastro-intestinaux nocifs,
bon profil de sécurité cardiaque, etc.), mais bien les conséquences des positions adoptées sur
les personnes de la société. Dans les circonstances des sciences humaines qui nous
préoccupent ici, les énoncés que nous défendons ne visent pas à établir la vérité de nos
théories sur le monde naturel, mais plutôt les conséquences des lois ou décisions prises sur la
société. Cependant, comme dans le cas précédent où il est plus facile de faire porter le débat
sur des définitions de mots, plutôt que sur la corroboration des théories, il est ici également
plus facile de déplacer le problème sur des définitions de mots que sur les conséquences de
l’interprétation que nous donnons à nos lois destinées à protéger les personnes de notre
société. Incroyablement, les corporations ont réussi à obtenir de la Cour Suprême le droit
19
d’être reconnues comme des personnes (Wiist, 2010) et de s’approprier, on pourrait dire de se
mésapproprier les avantages du 14e amendement de la Constitution américaine,
essentiellement destiné à ce que les esclaves libérés soient protégés par la loi. Une fois la
permission accordée à ces jeux de mots, nous ne sommes pas surpris de la poursuite de la
valse verbale et du fait d’en arriver à une situation aberrante comme celle du Vioxx, où ce
sont les comptables, les entrepreneurs, les financiers, les avocats qui, auprès des juges,
exercent les contrôles de dernier recours – donc puissants –, sur la santé des personnes dans
notre société, et cela, pour rendre justice à la « personne Merck ». Il est stupéfiant de réaliser
que Merck et copains inc. ont des « droits de personne » reconnus par la loi, alors que les
immigrants illégaux qu’on a laissés s’infiltrer dans le pays aux fins du travail ingrat ne
peuvent bénéficier, devant la loi américaine, du statut de personne ! Belle démocratie.
Pour en terminer ici avec l’histoire de la publicité trompeuse sur Vioxx et le cynisme de
Merck, j’aimerais citer Diane Farsetta, du Center for Media & Democracy (CMD) à Madison,
Wisconsin (Farsetta, 2010) :
« En 2004, après que Vioxx fut finalement retiré du marché, en raison du fait qu’il
causait des AVC et autres complications cardiaques, Merck a payé une série d’annonces
pleine page dans des journaux prestigieux, incluant le New York Times, le Wall Street Journal
et le Financial Times. Ces annonces qualifiaient le comportement de Merck avec Vioxx
« consistant avec le fait de placer les intérêts des patients en premier » et prétendaient que la
compagnie avait démontré « une adhésion loyale aux meilleurs principes de discipline et de
transparence scientifique. »
À lire ces lignes, et à la connaissance des faits ci-haut rapportés, il n’y a plus rien à ajouter.
***
1 – Éliminer des essais les patients présentant des caractéristiques susceptibles de faire
ressortir des effets secondaires embarrassants.
L’exemple avec Vioxx de Merck :
Les notes internes de la Merck obtenues par le Congrès montrent que les scientifiques
de la compagnie, sachant que le Vioxx créait davantage de complications cardiaques, ont
délibérément exclu des essais cliniques les personnes souffrant de conditions cardiaques, cela
dans le but de ne pas nuire à l’image du produit (Brownlee, 2007 ; Daniels, 1997). On apprit
plus tard, après la publication de l’article VIGOR dans le NEJM, que 3 patients ayant eu des
attaques cardiaques n’avaient pas été inclus dans l’étude (Brownlee, 2007). Une fraude
majeure.
***
le Dr Graham est un médecin chercheur travaillant à
l’intérieur de la FDA qui, à la suite de ses recherches indépendantes, relève une incidence
problématique de complications cardiaques associées au Vioxx. En alerte, Merck intervient
alors auprès des officiels supérieurs de la FDA, lesquels tentent de discréditer le Dr Graham,
allant même jusqu’à demander au Lancet (un journal médical réputé) de ne pas publier ses
35
résultats (Egilman, 2010). Ils tentent également d’empêcher le sénateur Grassley d’entendre
son témoignage lors des investigations sur le Vioxx. Mentionnons que David Graham a pu
s’exprimer et aviser le Congrès qu’à son avis, la FDA était incapable de protéger le public, la
culture dominante à l’intérieur de cette organisation étant plutôt de protéger l’industrie
(Avord, 2005). Cette dernière opinion est bien illustrée par la position d’un conseiller en chef
de la FDA, Dan Troy, qui en 2001 s’oppose clairement au droit des patients de poursuivre les
compagnies pharmaceutiques (Critser, 2005) relativement aux effets secondaires de leurs
médicaments ; les arguments incroyables derrière cette position sont que d’une part, cela mine
l’autorité de la FDA qui a déjà approuvé ces médicaments, et que d’autre part, cela constitue
un danger pour la santé publique, ces compagnies pouvant alors, soit retirer leurs produits du
marché, soit aviser clairement les patients des effets négatifs, ce qui aurait pour conséquence
une sous-utilisation de traitements bénéfiques ! Et toute cette belle argumentation soutenue
par un collectif d’avocats veston-cravate. On croit rêver… Le fait de pouvoir défendre sans
rire une telle position, témoigne à mon sens du pouvoir insensé des corporations sur nos
organismes de régulation publique, les corporations pouvant y créer et maintenir à leur profit
une mentalité dont l’intelligence a perdu ses racines émotives saines.
***
C’est ce qui est arrivé, rappelons-le, avec le Vioxx. Suivant le rapport de David
Graham de la FDA au Congrès américain, en utilisant des critères raisonnables, on peut
estimer de 88 000 à 139 000 le nombre d’attaques cardiaques provoquées par ce médicament
prescrit par les médecins, 30 à 40 % de ces patients étant probablement décédés.
– C’est également ce qui s’est produit avec certains antiarythmiques de classe 1 ; le
Pronestyl par exemple, qui diminuait les extrasystoles, mais augmentait les décès
(Abramson, 2004). L’étude documentant ce fait a été complétée en 1980, mais ne fut publiée
qu’en 1993, donc treize ans plus tard. Question : comment se traduisent ces treize ans de
retard en termes de profits pour la compagnie ? Suivant un article paru dans le JAMA en
2003, on estime entre 22 000 et 75 000 par an, le nombre de décès secondaires à l’utilisation
de ces antiarythmiques (Quinaglute, Norpace, Pronestyl) dans les années 1980.
Ou encore, j’aurais pu continuer à prescrire à mes patients, toujours en toute ignorance