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    L'Encyclopédie sur la mort



    Zürn Unica

    Née à Grünewald en 1916, Unica Zürn, artiste et écrivain allemande, connut une enfance tourmentée, marquée par un viol et le divorce de ses parents. Elle devient archiviste et scénariste à la UFA-film. En 1942, elle épouse Erich Laupenmühlen et cesse son travail. Deux enfants naissent de cette union. En 1949, le couple divorce. Les enfants sont confiés à leur père. Menant « une vie de bohème », elle gagne sa vie en écrivant des récits pour les journaux. Elle se fait des amis dans le milieu artistique berlinois. En 1953, elle rencontre Hans Bellmer et l'accompagne à Paris. Bellmer lui fait connaître les surréalistes. En 1960, alors qu'elle se rend à Berlin pour l'interruption de sa grossesse, Unica fait sa première crise schizophrénique à 44 ans. De nombreux autres séjours dans des hôpitaux psychiatriques suivront. Elle demeure néanmoins très productive : lors de ses internements elle dessine à l'encre de chine et peint. Elle s'inspire de ses crises dans plusieurs de ses écrits notamment Der Mann im Jasmin. Avec Bellmer, les difficultés de vie se multiplient. Après un acte de violence de sa part, Unica est internée pendant presque un an dans différentes institutions. Une permission de sortie de cinq jours lui est autorisée le 19 octobre 1970 pour réorganiser sa vie. Après une journée sans incident, Unica met fin à ses jours en se défenestrant. [résumé de la biographie par Marie Blancard]

    A travers ce destin tragique, « l'art apparaît comme un élément médiateur face à une souffrance presque indicible. La figuration du corps y est l'objet d'un questionnement sans cesse renouvelé. Celui de l'autre, d'abord, qui permet d'appréhender le monde mais aussi sa propre identité. Puis le propre corps de l'artiste dont l'unité est en permanence mise en danger par la maladie mentale, le corps fonctionne alors comme une force unificatrice sans cesse mise en péril par des crises ».

    Oeuvre

    « L'œuvre de Unica Zürn s'étend dans différents domaines artistiques : à la fois plasticienne et écrivain, elle réalise des dessins à l'encre de chine, elle peint et écrit des textes en proses relevant de la fiction, de la poésie et de l'autobiographie. Dans chacun de ces domaines, le corps est présent. Questionner le rapport d'un artiste à son propre corps revient donc à s'intéresser à ces différents supports comme moyens spécifiques d'expression .

    Trois moments structureront donc cette intervention :

    Premier moment : L'insinuation d'une violence visuelle comme mode de représentation du corps

    Zürn ne cherche pas d'emblée à marquer le spectateur. On ne trouve pas chez elle d'effusion de sang mais une prolifération de traits d'une extrême finesse. Très vite, on se sent pris au piège dans les toiles qu'elle tisse et son œuvre prend un aspect inquiétant. Griffus et crochus, ses personnages semblent véritablement la hanter et nous hanter en retour. Issus de son imaginaire ou de ses visions délirantes, les insectes, les animaux ou les humains qu'elle représente apparaissent tous dans des formes que nous percevons comme confuses. La finesse de certains de ses dessins (3) rappelle ainsi des vues au microscope, des coupes cellulaires, des ectoplasmes ou encore un univers marin rempli d'algues et d'animaux aquatiques d'une petitesse et d'une transparence inégalables. Ces monstres sont pourvus de filaments, d'antennes les rapprochant parfois de formes arachnides.

    [...]

    Deuxième moment : L'auto-représentation ou l'exorcisation plastique

    Dans l'œuvre plastique de Zürn, l'autoportrait n'est jamais explicite. Ses dessins ne portant aucun titre, le spectateur est souvent libre de formuler les interprétations de son choix.

    Une première chose est à noter : c'est la récurrence de figures pourvues d'attributs féminins qui peuplent déjà les dessins décrits précédemment. [...] Elle semble bien hantée à cette époque par la question du féminin et ici dans son rapport à la maternité. L'ingéniosité du dispositif lui permet alors de mettre en évidence différentes étapes d'une grossesse de l'apparition jusqu'à la disparition du fœtus qui peut être liée à un accouchement, une fausse couche ou même un avortement.

    Assez nettement, on s'aperçoit que cette question de la maternité est problématique chez Zürn. La figure maternelle monstrueuse du dessin rappelle la description qu'elle fait de sa propre mère dans Der Mann im Jasmin : "Une montagne de chair tiède où l'esprit impur de cette femme est enfermé s'abat sur l'enfant. Elle [Unica] s'enfuit, abandonnant à tout jamais, la mère, la femme, l'araignée ! "

    S'ajoute aussi le fait que c'est un phénomène physiologique qui l'a particulièrement éprouvée : il suffit alors de rappeler que l'un de ses accouchements fut en quelque sorte provoqué par le bombardement de son immeuble. Terrorisée, Zürn accoucha littéralement sous les bombes. Souvent vécu comme une épreuve, l'accouchement se transforme dans son cas en véritable enfer. Les monstres féminins, qui jalonnent toute l'œuvre de Zürn, apparaissent alors comme des échos des épisodes traumatisants déjà évoqués auxquels s'ajoutent le viol commis par son frère, la séparation avec ses enfants et un avortement.

    [...]

    Troisième moment : La mise en écriture : le corps entre témoignage et création

    Aux créations plastiques de Zürn s'ajoutent des œuvres textuelles qui sont fortement autobiographiques. Premier long récit, Der Mann im Jasmin, sous-titré Eindrücke aus einer Geiteskrankheite, propose de nous faire plonger, au gré des crises de l'auteure, dans des différents univers psychiatriques. Rédigé à la troisième personne du singulier, dans une langue qui s'apparente à une description clinique, ce texte constitue un témoignage saisissant. Zürn tente de nous faire revivre la montée progressive de la schizophrénie qui la conduit à l'internement :

    "La chambre est calme et sombre - elle attend - elle sait que d'autres choses vont encore arriver. Elle est dans un état extraordinaire - tout devient possible. Voilà ! Une ravissante petite machine à coudre plane dans l'air à un mètre au-dessus de sa tête."

    L'auteure choisit aussi de nous faire partager les moments de rupture où la réalité s'impose à nouveau.

    Le grand charme qu'elle trouvait à son extraordinaire état et dont elle a tiré plus de plaisir que d'aucun autre s'effrite lentement. Elle se sent dégrisée. Elle tombe brutalement et définitivement du magnifique sommet où elle s'était sentie si bien.

    [...]

    Dans ces crises, le corps est sans cesse sollicité : il permet les perceptions hallucinatoires et subit de front les moments de dépression. Ainsi la maladie, pourtant mentale, imprime dans le corps une marque indélébile. L'internement psychiatrique, qui est la conséquence directe du comportement déviant, constitue lui aussi une menace corporelle : l'emprisonnement est synonyme de dépossession de soi et les traitements médicamenteux lourds provoquent des changements internes non sans conséquences :

    "A plusieurs reprises, on change de médicament - finalement on lui en donne un qui fait des ravages sur elle : le corps est frappé de paralysie et les muscles se crispent. Comme quelqu'un qui va se noyer elle cherche autour d'elle un point auquel se raccrocher."

    A côté des descriptions et du récit des différentes crises, Zürn choisit aussi de faire figurer des textes poétiques : des anagrammes. Variation à partir d'une même phrase, déconstruite et reconstruite, lettre par lettre, cette forme poétique constitue à la fois un support créatif et un écho à la vie personnelle de l'artiste. Certains textes, contemporains de la rédaction de Der Mann im Jasmin, sont, assez paradoxalement, de véritables explorations lyriques : un " je ", tant refoulé, trouve enfin une instance pour s'exprimer :

    Meine Kindheit ist das Glueck meines Lebens

    Hinten - die kleine Stimme des Augenblicks. Es
    ist meine beste Kugel im Sinken. Das Endliche
    hinkt leise um die gelben Ecken. Das ist's - mein
    Ende... liege im Stein, stinke im Buckel - hassend
    meines Lebens Glueck, das meine Kindheit ist.

    Ermenonville 1959

    Mon enfance est le bonheur de ma vie

    Au fond - la petite voix de l'instant
    C'est ma meilleure balle m'enfonçant
    Le fini tourne doucement les coins jaunis en boitant.
    C'est cela - ma fin… gisant dans la pierre, répandant une mauvaise odeur
    Dans mon dos - laissant le bonheur de ma vie qu'est mon enfance.

    La vie de l'auteure et ses préoccupations deviennent une véritable source d'inspiration. L'enfance, sans cesse évoquée par petites touches dans Der Mann im Jasmin sous la forme d'un paradis inexorablement perdu, est ici le point de départ du poème. A travers elle, c'est la question du temps qui se pose. Petit à petit, ses ravages s'impriment dans le corps. L'issue inexorable est la mort qui apparaît dans toute sa crudité. D'autres anagrammes comme Meine Jugend ist das Unglueck meines Lebens et Der Tod ist die Sehnsucht meines Lebens , explorent le même thème :

    Meine Jugend ist das Unglueck meines Lebens

    Stimme jedes Unglueck singend, seine blauen
    Djungelaugen - einen Blick des stummen Eises -
    das ist meine Unglueckjugend, meines Lebens
    Mumiensessel. Jedes Unglueck nagt dein Bein.
    Jedes Glueck ist eben Dumm-Sein. Lange uneins,
    jedes Leimstueck ungebunden, niemels seins.

    Ermenonville 1959

    Ma jeunesse est le malheur de ma vie

    Voix chantant tout malheur ses yeux bleus de Jungle -
    Un regard de glace muette - cela est ma jeunesse de malheur,
    le siège de momie pour ma vie.
    Tout malheur ronge ta jambe
    Tout malheur n'est que - être bête.
    Longtemps la désunion, chaque morceau la colle sans liaison,
    jamais d'union.

    Der Tod ist die Sehnsucht meines Lebens

    Ich seh', es eilen bitt'ren Mund's s des Todes
    Stun den herbei. Es ist leicht - des Mondes
    Stoss hebt dich in Sterne. Leidensmuede
    stoss' mich Hund bitte in des Endes Leere.
    Dort ist es, den ich Blinde sehen muesste.

    Ermenonville 1959

    La mort est le désir passionné de ma vie

    Je vois approcher hâtivement, la bouche amère, les heures de la mort.
    C'est facile - l'heurt de la lune te soulève vers les étoiles.
    Fatiguée de la souffrance, pousse-moi, je te prie, Chien dans le vide du fini.
    C'est là que je devrai voir, moi l'aveugle.


    A défaut de se cacher derrière une troisième personne, une "elle", l'auteure tombe le masque. Les poèmes deviennent alors l'expression des détresses intimes riches en métaphores corporelles comme Mummiensessel ou nagt dein Bein. La décomposition et la putréfaction, déjà présentes dans l'anagramme précédente, sont évoquées avec d'autres référents. On trouve même en des termes transparents, Lange uneins, jedes Leimstueck ungebunden, niemels seins, un rappel de la maladie. Avec elle, vient aussi la dépression et ses crises morbides, thème central du second poème.

    Comme le dit Hans Bellmer, "Le corps est comparable à une phrase qui nous inviterait à la désarticuler pour que se recomposent, à travers une série d'anagrammes sans fin ses contenus véritables". À travers les anagrammes, c'est bien la question de la déconstruction de l'être et de la métamorphose dont il est question. Telle la poupée (Die Puppe) de Bellmer, interprétation fantasmée et désarticulée d'un corps féminin, les anagrammes sont pour Zürn un moyen d'expression formidable. A travers cette forme extrêmement rigoureuse, elle peut envisager tout un monde de permutation : le langage devient alors un corps que l'on peut modeler.

    [...]

    Pour Zürn la création est donc synonyme de métamorphose. Elle nous propose une interprétation bien particulière du monde où le corps, comme la langue, sont retranchés dans leurs limites pour être finalement entièrement désarticulés. Dès lors les tentatives de réunification se succèdent probablement en vain : Unica, l'unique, tente à la fois de produire une image d'elle unifiée comme dans Der Mann im Jasmin, mais elle se précipite aussi pour la faire voler en éclats comme dans certains dessins et dans ses anagrammes.Associée au surréalisme, Zürn participe comme son compagnon Bellmer à un mouvement dont on dira que la force "est d'avoir inscrit dans ses prémisses que l'art, comme la révolution, est une violence, un rapt, et une métamorphose douloureuse du corps" ».

    Bibliographie

    Unica Zürn, L'homme-jasmin, Paris, Gallimard, « L'Imaginaire, 1999

    Unica Zürn, Vacances à la maison blanche, Joëlle Losfeld, « Littérature étrangère », 2000

    Unica Zürn, Sombre printemps, Motif, 2003

    En partie autobiographique. C'est l'histoire d'une enfant. Elle découvre le désir, un désir sexuel obsédant, irritant. Elle a besoin d'amour, mais pas celui de sa mère car elle veut aimer un homme. Son père s'absente sans cesse, il a une autre vie. Elle choisit alors un inconnu qui vaque avec indolence dans la piscine où les jeunes filles se rendent avec l'école ; et elle s'abandonne entièrement à un amour immense et très pur, comme seul un enfant peut aimer. Ecrit dans une langue admirable de concision et de finesse, Sombre printemps est devenu un roman culte, composé aux lisières de la raison.

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-10
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    Notes

    Ce texte est composé d'extraits de «Unica Zürn : un corps violenté» par Marie Blancard dans La mer gelée, Revue franco-allemande, création et critique.

    http://www.lamergelee.com/
    textes_fr/txt06_0006.php

    Avec l'autorisation de la direction de la Revue La mer gelée. Avec nos remerciements.