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    L'Encyclopédie sur la mort



    Rome antique: suicide et éthique

    Suicide et littérature latine
    En littérature comme en philosophie, le suicide a engendré des sentiments et des images qui s'inscrivent, en général, dans le prolongement de la réflexion stoïcienne*.

    Le plus souvent, historiens, dramaturges, poètes et romanciers évoquent avec respect les figures des suicidés, légendaires ou historiques, qu'ils étalent dans leurs écrits. Si, parfois, certains d'entre eux les passent sous silence, c'est par simple indifférence ou peut-être impartialité, rarement pour les blâmer. Mais, la plupart du temps, ils les exaltent en leur donnant valeur d'exemple, Ce souci d'exemplarité les pousse à ne retenir ou à n'élaborer que des cas de suicide qui se confondent avec les types justifiés ou conseillés par la conception stoïcienne, à savoir le suicide-refuge et le suicide-devoir. Il les incite, au surplus, à schématiser tous ces exemples au point d'en extraire une qualité, une beauté uniforme qu'ils proposent à l'admiration de tous: la grandeur d'âme. Mais, sous l'exposition de belles situations pathétiques qui évoquent tour à tour le patriotisme, l'héroïsme*, l'honneur, l'amour ou la pudeur, un sentiment unique et précis s'inscrit en filigrane, que le suicide dévoile, dont il n'est que le prétexte et la magnifique représentation: le sentiment de la grandeur de Rome. Car, qu'elle soit rhétorique ou poétique, l'évocation littéraire de ces fins «édifiantes» s'opère dans le cadre d'une littérature officielle permise, encouragée ou récupérée par le pouvoir en place, soucieuse donc de défendre et d'illustrer la grandeur de Rome, de ses ancêtres, et par conséquent de ses maîtres, À cet égard, le suicide apparaît dans la littérature latine comme un exemplum. Tout le reste n'est que littérature, c'est-à-dire simple élément dramatique utile pour émouvoir, faire rire ou pleurer, le suicide permettant de faire étalage de toute une mise en scène fort utile à la progression du drame ou à son dénouement.

    Suicide et histoire
    Ainsi, que les historiens ne réprouvent pas souvent les suicides, tant romains qu'étrangers, qu'ils relatent est un fait attesté. Ils aiment s'attarder sur l'image prestigieuse de personnages héroïques qui s'enlèvent la vie pour secourir leur patrie ou sauver leur honneur, pour se soustraire à l'injustice d'un outrage ou à l'ignominie d'une condamnation. C'est que, lorsqu'il s'agit d'échapper par la mort à la défaite, à l'opprobre ou à la tyrannie, ils célèbrent le suicide comme un idéal de noblesse, de grandeur d'âme et de liberté*, toutes qualités qui étaient fort appréciées des Romains cultivés et qui répondaient exactement aux glorieuses injonctions du stoïcisme lorsqu'une situation est devenue inextricable ou que les circonstances imposent quelque obligation morale.

    Certains historiens, il est vrai, rapportent les faits sans les commenter. Salluste, par exemple, signale peu de morts volontaires et ne passe aucune remarque sur le suicide collectif des habitants de Thala assiégés par Metellus (1). De même, César se contente de noter au passage les suicides d'Orgétorix (2), de Catuvolcos (3). de Drappès le Sénon (4), de ses propres soldats défaits par Ambiorix (5) de certains assiégés romains de Corfinium (6)) et de Caton d'Utique* (7). Il expose sans la juger la coutume gauloise des soldures destinés à se tuer à la mort de leur chef (8). Cependant, dans un passage de la Guerre d'Afrique, il est écrit que Petreius et Juba*, en se tuant mutuellement, se sont donné l'apparence d'une mort «généreuse» (9). Les récits de Tite-Live sont rarement accompagnés de réflexions personnelles à l'égard du suicide. Mais, s'il lui arrive de se laisser aller à blâmer les suicides collectifs* des habitants vaincus par les troupes romaines (10), c'est qu'il est rempli d'horreur devant le massacre d'innocents, femmes et enfants, égorgés par les êtres qui leur sont chers. Le spectacle de ces crimes familiaux l'émeut davantage que le suicide des combattants, encore qu'il mette au compte de la rage du désespoir l'atrocité de ces carnages.

    Par contre, il est d'autres auteurs dont les textes sont plus explicites et qui approuvent sans réserve les suicides qu'ils rapportent. Ainsi, la fermeté avec laquelle Atticus se résolut à abandonner la vic est hautement louée par Cornelius Nepos (11). Velleius Paterculus estime qu'Antoine* se racheta par sa mort de bien des accusations de lâcheté (12) et que Varus montra plus de courage pour mourir que pour combattre(13). Il accorde aux suicides de Calpurnia et de Servilia l'assurance d'une gloire immortelle (14). Il est d'avis que la mort volontaire du jeune Marius rendit celui-ci aussi digne de mémoire que son père (15) et qu'en se dérobant à la férocité des Germains, Caldus Caelius est demeuré digne de l'antique noblesse de sa famille (16). Enfin, il apprécie le dévouement héroïque du chevalier Pomponius et celui de l'esclave Europus, fidèles compagnons de Caïus Gracchus (17), Puis, avec non moins d'enthousiasme, il rend un glorieux témoignage à son propre aïeul qui s'est suicidé (18).

    L'ouvrage de Valère Maxime est rempli de louanges à l'adresse de l'haruspice Herennius, de Merula, de Catulus, de Celius, de Petronius, de Scipion, de Caton d'Utique et de bien d'autres personnages qui refusèrent de céder à l'ennemi (19), Il s'indigne de l'attitude du fils du premier Africain qui, au lieu de se tuer, accepta d'être le prisonnier d'Antiochos, et va jusqu'à le traiter de «monstre» (20). Il blâme sévèrement C. Gracchus et Cassius* de n'avoir pas eu le courage de se tuer de leurs propres mains (21) et range le suicide de Porcia au-dessus de la mort de son père, Caton d'Utique, parce qu'elle osa terminer sa vie par une mort sans précédent (22). Il cite Lucrèce* comme un modèle de chasteté (23) et exalte les hommes et les femmes qui refusèrent de survivre à leur épouse et époux (24). Il ne peut s'empêcher de louer la conduite de D. Silanus (25) et l'attitude des soldats de C.Titius «qui désirèrent en hommes une mort qu'ils avaient d'abord crainte comme des femmes» (26); il approuve sans détours la mort volontaire du fils de M. Scaurus (21). L'historien pousse des cris d'admiration en faveur de la femme grecque Hippo, des femmes indiennes qui se sacrifient sur le bûcher funéraire de leur mari, de Thémistocle qui s'empoisonne pour ne pas lutter contre sa patrie, du brigand Coma, de T. Jubellius Taurea, de Théogène de Numance et des valeureux Sagontins dont les suicides lui semblent autant d'actes de vertu (28). Lors de son passage dans l'île de Céos, Valère Maxime est favorablement impressionné par le spectacle du suicide d'une nonagénaire de la ville de Julis qui se donne la mort en plcin bonheur; il éprouve un non moins grand respect pour «l'humanité sans faiblesse» des Marseillais, qui avaient l'habitude de fournir un moyen expéditif aux malheureux qui manifestaient le désir de mettre fin à leur vie et s'en justifiaient devant le Sénat de la ville (29).

    Combien souvent Tacite*, qui rapporte tant de suicides dans ses ouvrages, n'insiste-t-il pas sur la grandeur et le courage dont firent preuve de nombreux accusés ou condamnés en se donnant la mort!

    [...]

    Suétone est un historien qui formule peu de jugements sur les faits qu'il rapporte; cela donne d'autant plus de prix aux rares critiques qu'il émet. Ainsi on le surprend à accorder au suicide d'Othon un sentiment d'honneur (40).

    Quant à Florus, il se montre plus disert et distribue ses louanges à tous ceux qui osèrent affronter la mort. Il souligne avec admiration le noble cran dont fit preuve P. Crassus qui provoqua la colère de son gardien pour se mériter la mort et se soustraire ainsi à sa condition de prisonnier (41). Il donne comme un exemple mémorable le suicide collectif des soldats césariens commandés par Vulteius (42) et reconnaît que la mort de Scipion ne fut pas sans gloire (43). Comme tant d'autres, il loue le suicide de Lucrèce qu'il qualifie d'ornatissimae feminae (44). Il manifeste un indéniable mépris pour la reddition de Asdrubal et lui oppose la remarquable conduite de son épouse qui choisit la mort plutôt que l'humiliation de la défaite: «quanta fortius femina et uxor ducis!» (45), s'exclame l'historien. Il ne nous laisse point ignorer sa profonde sympathie pour la résistance farouche et la mort spectaculaire des femmes cimbres qui se pendirent plutôt que de se soumettre à leurs vainqueurs (46). À propos du suicide collectif des Numantins, il s'écrie:

    Gloire à une cité si valeureuse et, à mon sens, si heureuse dans ses malheurs même, elle qui défendit loyalement ses alliés et résista pendant si longtemps avec ses seules forces à un peuple qui avait derrière lui les ressources de l'univers» (47).

    À l'inverse, il ne réserve que des sarcasmes pour le «brave» Antoine parce que celui-ci supplia son gladiateur de lui donner la mort (48).

    A côté des historiens qui ne cachent pas leur préjugé favorable au suicide, Pline l'Ancien* définit le suicide comme un privilège humain dont les dieux eux-mêmes ne peuvent jouir

    [...]

    On trouve dans les Épîtres de son neveu, Pline le Jeune*, de sincères hommages offerts à des personnes qui se sont donné la mort.

    [...]

    Des auteurs modernes ont cru, à tort, qu'Aulu-Gelle s'est montré hostile au suicide, parce qu'il appelle la mort de Cassius* une «miseram mortem» et celle d'Antoine* un «detestabili exitio» (62). Outre que ce ne soit pas là une sévère critique justifiant une aversion déclarée pour le suicide, ce jugement ne vise pas le suicide en tant que tel, mais l'attitude respective de ces deux individus face à la mort. Car, s'agissant de Cassius, Aulu-Gelle n'est pas le seul auteur ancien à juger sévèrement sa conduite; et, à chaque fois, les reproches s'adressent à la manière dont cet homme disposa de sa vie plus qu'à l'acte lui-même. Ainsi Valère Maxime se montre indigné que Cassius ait eu recours à la main d'autrui pour s'enlever la vie (63); Florus marque aussi son étonnement, et tente même d'expliquer l'incongruité du procédé par des raisons d'ordre philosophique (64). Rien ne s'oppose donc à ce que l'intention d'Aulu-Gelle ait été de blâmer la méthode de suicide. Au surplus, ne s'agirait-il pas d'une plainte plutôt que d'un véritable blâme? Car l'expression «miseram mortem» semble indiquer que l'auteur éprouve plus de commisération que d'horreur pour ce chef qui se tua trop vite, par erreur si l'on peut dire, consommant dans la précipitation de sa mort l'échec de Philippes. Quant au suicide d'Antoine, rien n'empêche d'imaginer qu'Aulu-Gelle se formalise surtout de l'inconduite d'un général romain qui osa abandonner ses troupes à leur sort pour courir derrière les jupes d'une Égyptienne. Le suicide d'Antoine eût certainement valu à son auteur de plus élogieux commentaires s'il s'était donné la mort sur le corps de ses vaillants soldats tombés au champ d'honneur. Quoi qu'il en soit, il semble bien que l'indignation d'Aulu-Gelle s'attache plus à la fuite déshonorante que constituait le suicide d'Antoine en la circonstance qu'au fait même de s'être donné la mort. La définition qu'il donne, ailleurs, du courage ne laisse-t-elle pas le champ libre au suicide, compte tenu qu'il y a des cas où le seul moyen d'agir qu'il reste à l'homme courageux est de disposer de lui-même:

    Le vrai courage, le courage authentique est tel que nos ancêtres l'ont défini: la science de ce qu'il faut supporter et de ce qu'il ne faut pas supporter. Cela implique qu'il y a des maux insupportables que l'homme courageux refuse de braver, qu'il a horreur de subir (65).

    NOTES
    l. Jug., LXXVI, 6.
    2. G., 1, IV, 4.
    3. Ibid., VI, XXXI, 5.
    4. Ibid., VlII, XLIV, 2.
    5. Ibid., V. XXXVII, 6.
    6, C, l, XXII, 6.
    7. B. Afr., XCIIl, 3.
    8. G., III, XXII, 1-4.
    9. B. Afr., XCIV: «ut cum virtute interfecti esse viderentur.» Mais on sait que les latinistes hésitent à attribuer cet ouvrage à César.
    10.Liv,. XXI, XIV; XXVIII, XXII-XXIII; XXXI, XVII-XVIII; XL, IV; XLI, XI.
    11. Att., XXV, 22,1-3.
    12. Vell., Il, 87.
    13. Id., Il, 119.
    14, Id. II, 26; 88.
    15. Id., II, 27.
    16. Id. , Il,120.
    17. Id.,1I,6.
    18. Id., Il, 76.
    19. V. Max., III, II, 12-14; IV, VII, 5; VI, VIII, 3; IX, IX, 2; Xl!, 4-6.
    20. Id., III, V, 1.
    21. Id., VI, VIII, 3-4.
    22. Id., IV, VI, 6.
    23. Id., VI, l, 1.
    24. ld., IV, VI, 1-3.
    25. Id., V, VIII, 3.
    26. Id., ll, VII, 9.
    27. Id., V, vm, 4.
    28. Id. II, Vl, I4; IIl,Il ext., 1; V, Vl ext. 3; VI, I ext., 1; Vl ext., 1; IX, Xll ext., 1.
    29. Id.. Il, VI, 7-8.
    40. Oth., 9.
    41. Flor., 1, XXXV, 4-5.
    42. id., Il, XIlI, 33.
    43. id., Il, XIII, 68.
    44. id,, I, I, Il.
    45. Id., I, XXXI, 17.
    46. Id., I, XXXVIII, 16-17.
    47. Id., l, XXXIV, 12-17.
    48. Id., Il, XVIII, 10.
    49. Plin., II, V, 27.
    65. Gell, XII, V, 13-14

    Date de création:-1-11-30 | Date de modification:2012-04-10
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    Notes

    Yolande Grisé, Le suicide dans la Rome antique, Montréal-Paris, Bellarmin-Les Belles Lettres , «Noésis», 1982, p. 225-233 (extraits).